CHAPITRE XXI
à la place qu’il occupe encore. La composition, il est vrai, est pleine de fougue et de mouvement et le féroce acharnement des bourreaux qui lapident ou percent de leurs coups le saint embrassant la croix près de laquelle il s’est réfugié, contraste avec la sérénité et la sublime résignation de la victime. Mais là aussi « les négligences de ces choses lâchées » dont parle Delacroix, attestent visiblement une ample participation des collaborateurs de Rubens.
Comment, du reste, n’en eût-il pas été ainsi ? Comment, avec les trop nombreux travaux dont il était chargé pour le roi d’Espagne, l’artiste seul eût-il suffi à l’exécution d’œuvres aussi importantes, alors que de plus en plus l’âge et la maladie lui faisaient sentir la diminution graduelle de ses forces? Son portrait à mi-corps, peint à ce moment par lui-même, un chef-d’œuvre qui appartient au Musée de Vienne et dont il avait à grands traits étudié la disposition dans le dessin magistral que nous possédons au Louvre, nous montre avec une vérité cruelle les changements qui, au cours de ces dernières années, s’étaient opérés dans toute sa personne. Le brillant cavalier, que nous offraient encore les portraits de Windsor, d’Aix ou de Florence, a complètement disparu, et Rubens n’essaie même plus, comme au lendemain de son mariage avec Hélène, de se faire illusion sur son âge. Il a cette fois dépassé la soixantaine. Vêtue d’un costume élégant et sévère, la figure très noblement posée a encore grande tournure ; c’est bien le portrait de l’homme d’État, du grand seigneur, du châtelain de Steen. La prestance est belle, le teint est resté vermeil ; il a cependant un peu pâli, et les yeux toujours bienveillants et fins ont perdu leur vivacité ; leur regard n’est pas sans quelque tristesse. La peau aussi s’est détendue et comme amollie ; le nez s’est affiné ; la main nue, appuyée sur la garde de la rapière, a l’extrémité de ses doigts déformée par les contractions de la goutte, La physionomie intelligente et douce est celle d’un homme qui a beaucoup souffert, qui sait où il en est, qui semble vous le dire, avec cet air à la fois interrogateur et résigné qu’ont les malades. On contemple longtemps, avant de pouvoir s’en détacher, ce beau visage d’un grand homme déjà promis à la mort, mais qui, toujours stoïque, travaillera courageusement jusqu’au bout.
Parfois cependant les souffrances ou la fatigue devenant excessives, Rubens sentira plus impérieusement le besoin du repos, et il ira chercher
IMP.DRAEGER. PARIS