DERNIER SÉJOUR A STEEN
à Steen quelque diversion à ses maux, heureux d’y retrouver ses horizons connus, ses bêtes, ses tenanciers, tout ce paisible milieu dont il aime la solitude et le charme tranquille. Mais là encore, il ne sait pas longtemps rester oisif. Il s’y était installé pendant l’été de i638 avec les siens, laissant à son élève, le sculpteur Lucas Faydherbe, le soin de veiller sur sa maison d’Anvers et sur les trésors qu’elle renfermait. Depuis un an que ce jeune homme fréquentait son atelier, il avait pu apprécier sa sûreté, l’intelligence avec laquelle il interprétait dans un autre art les dessins que lui fournissait son maître. Aussi ce dernier s’était-il déjà tendrement attaché à ce nouveau disciple, et c’est à lui qu’il adressait de Steen, le 17 août i638, la courte lettre que nous reproduisons ici en entier, car elle nous renseigne exactement sur la vie intime de Rubens, sur ses goûts, son amour du travail et sur le soin qu’il a toujours eu de ne rien laisser perdre, même les plus petites choses :
« Mon cher et bien-aimé Lucas,
« J’espère que la présente vous trouvera encore à Anvers, car j’ai grandement besoin d’un panneau sur lequel il y a trois têtes de grandeur naturelle peintes de ma propre main, savoir un soldat en colère, ayant un bonnet noir sur la tête, et deux hommes pleurant. Vous me ferez un grand plaisir en m’envoyant tout de suite ce panneau, ou bien, si vous êtes près de venir, en me l’apportant vous-même. Vous ferez bien de le couvrir d’un ou deux mauvais panneaux pour le protéger, afin qu’on ne puisse le voir en route. Il nous semble étrange que nous n’entendions rien des bouteilles de vin d’Ay, car celui que nous avons emporté avec nous est déjà épuisé. Sur quoi, je vous souhaite une bonne santé, ainsi qu’à Catherine et à Suzanne, et je suis de tout mon cœur....
« P.-S. — Prenez bien garde, avant de partir, que tout soit bien fermé et qu’il ne reste point d’originaux, soit tableaux, soit esquisses, dans l’atelier. Rappelez également à Guillaume, le jardinier, qu’il doit nous envoyer en leur temps des poires de Rosalie et des figues quand il v en aura, ou quelque autre chose d’agréable. »
Par le désir qu’il manifeste à Faydherbe d’avoir auprès de lui, pour la consulter, cette esquisse oubliée dans son atelier d’Anvers, Rubens, on le voit, ne cessait pas de travailler à Steen. Mais, proportionnant désormais sa tâche à ses forces, il n’y peignait plus que des œuvres de dimen-
sions restreintes et se délassait ainsi de l’exécution des grandes toiles, dont sa santé ne lui permettait plus de supporter la fatigue. Il avait d’ailleurs sous la main, avec sa femme et ses jeunes enfants, de gracieux modèles toujours disponibles. C’est sans doute à Steen qu’en un jour d’entrain il brossait vivement le portrait d’Hélène entourée de ses trois enfants, le délicieux panneau que nous possédons au Louvre, « cette ébauche admirable, ce rêve à peine indiqué, laissé là par hasard ou avec intention » (i). Assise sur une chaise, la jeune femme, coiffée d’un chapeau de feutre à grandes plumes et vêtue d’une robe blanche, tient embrassé, sur ses genoux, le dernier de ses enfants, un bambin qui joue avec un oiseau attaché par un fil et dont il porte aussi le petit perchoir. A gauche, une fillette debout regarde sa mère; à droite, un autre enfant plus petit — représenté sans doute en entier dans l’œuvre primitive, mais dont on ne voit plus que l’extrémité des bras coupés par le cadre — tend vers elle ses deux mains. L’expression individuelle des visages est ici caractérisée spirituellement en quelques traits avec un charme singuliér de vie et de fraîcheur; la tête d’Hélène surtout, caressée d’un pinceau moelleux et noyée, ainsi que sa poitrine, dans une pénombre chaude et transparente. Dans cette exécution, mélange exquis de formes flottantes et de fermes accents, on sent à la fois le plaisir de peindre et comme un reflet de ce bonheur domestique dont Rubens, avec son âme tendre, savourait encore les suprêmes douceurs dans les rares moments de trêve que lui laissait son mal. De dimensions à peu près pareilles, la Sainte Famille, du Musée de Cologne, provenant, à ce qu’on croit, de la collection de Jabach, a sans doute été inspirée par ce portrait d’Hélène. Avec une pose différente, ce sont, en tout cas, ses traits et ceux de son enfant que nous retrouvons dans ceux de la Vierge et du petit Jésus, en même temps que le motif de l’oiseau captif avec lequel s’amuse ce dernier. Peut-être même est-il permis de reconnaître le père et la mère de la jeune femme, ou des parents de l’un des deux époux, dans le Saint Joseph et la Sainte Élisabeth qui contemplent avec amour cette scène naïve. Du moins leurs tvpes, nous l’avons dit, se rencontrent assez souvent chez le maître dans d’autres compositions du même genre, ce qui autorise à penser qu’ils faisaient tous deux partie du proche entourage de Rubens.
(i) Fromentin ; Lea Maîtres d'autrefois, p. 122.
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