CHAPITRE XXn
pressés les uns contre les autres. Rubens leur donne d’ordinaire plus d’assiette, met entre eux plus d’air, autour d’eux plus d’espace. Il n’aurait pas manqué, en tout cas, d’étendre au-dessus d’eux, sans lui marchander la place, une belle nappe de ce ciel d’un gris bleuâtre, si fin, si utile pour faire valoir les intonations délicates ou brillantes de ses chairs. Si les habitudes de composition du maître contredisent ce manque d’équilibre dans la construction du tableau actuel, la gravure de P. Pontius, qui nous le montre dans ses vraies dimensions, prouve, de toute évidence, que ces défauts ne lui sont pas imputables et que son œuvre, impitoyablement mutilée, rognée sur tous ses côtés, surtout vers le haut, était, à l’origine, plus largement étalée, enveloppée d’atmosphère, encadrée et appu}œe par lestons neutres, qui donnaient tout leur prix aux chatoyantes colorations du centre. A quelle époque remonte cette mutilation ? A-t-elle été nécessitée par les exigences de la construction de l’autel et par ses dimensions? Nous ne saurions le dire ; mais, telle qu’elle est, cette œuvre manifeste à la fois la franche originalité de l’artiste et la persistance de ses souvenirs de l’art italien, auxquels à ce moment de sa vie — nous l’avons vu par sa lettre à Du Quesnoy — il aimait plus volontiers encore à se reporter. La disposition générale, en effet, rappelle celle des grandes toiles décoratives de Titien ; la Vierge tenant dans ses bras l’Enfant Jésus semble inspirée de Paul Véronèse, et le Saint Georges est une réminiscence formelle de ce même saint dans V Adoration de la Vierge de Corrège, dont Rubens avait fait un dessin qui se trouve aujourd’hui à l’Albertine. Mais la vivacité, l’aisance et la souplesse de l’exécution, les charmantes figures des trois saintes, le vol aimable des petits anges qui s’empressent autour du divin enfant, la gaieté et l’accord exquis de toutes ces fraîches couleurs, la légèreté transparente des ombres, ce mélange délicieux de science accomplie et d’abandon, tout cela est bien de Rubens, en ses meilleurs jours, et l’on demeure subjugué, ému, par cette jeunesse invincible du grand peintre qui, au déclin de l’âge et à la veille de sa mort, a su, de son pinceau le plus fier et de ses harmonies les plus tendres, donner à ce bel ouvrage les suprêmes séductions de la force unie à la grâce.
« C’est les pieds sur cette tombe et devant ce Saint Georges, a dit Fromentin, qu’il faudrait écrire si on le pouvait, si on le savait faire, cette vie exemplaire.... Comme on aurait sous les yeux ce qui passe de nous
RUBENS ET SON ŒUVRE
et ce qui dure, ce qui finit et ce qui demeure, on pèserait avec plus de certitude et de respect ce qu’il y a dans la vie d’un grand homme et dans ses œuvres d’éphémère, de périssable et de vraiment immortel. » Mais même auprès de cette tombe, en présence de cette œuvre, tout excellente qu’elle soit, on serait injuste envers Rubens si aux demandes que se pose Fromentin on répondait comme il l’a fait : « Rubens a-t-il jamais été plus parfait ?
Je ne le crois pas; a-t-il été aussi parfait ? Je ne l’ai constaté nulle part. »
En ces termes, la louange est certainementexcessive. Le Saint Georges, en effet, ne nous montre qu’une des faces du talent du maître, et nous hésiterions à affirmer que ce soit la plus personnelle et
INTÉRIEUR DE l'ÉGLISE SAINT-JACQUES.
13, meilleure, Esî-lî pOS~ {Dassin de Boudier, d’après une Photographie.)
sible même de trouver
une peinture où se résume son génie ? Il nous serait, en tout cas, plus facile, au lieu d’une seule, d’en citer dix. S’il est des artistes qui semblent s’être mis tout entiers et comme incarnés dans un ouvrage d’élection qui domine de haut tous les autres, Rubens n’est pas de ceux-là et la merveilleuse diversité de ses aptitudes est une de ses qualités distinctives. C’est tout un monde que son œuvre et il a touché à tous les genres. En les pratiquant tour à tour ou simultanément, il ne s’est jamais reposé qu’en changeant de travail. Sa fécondité tenait à la fois de son intelligence et de son éducation, et bien qu’il faille reconnaître chez lui des dons vraiment exceptionnels, il est cependant jusqu’à un certain point possible de démêler quelles influences ont agi sur son développement