‹ Rubens; sa vie, son œuvre et son tempsChapitre 514 sur 553 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

et de recherchera côté de ses qualités natives quelle part revient à l’effort personnel et à l’exercice constant de la volonté.

Peu d’hommes, il est vrai, ont reçu autant que lui de la nature : son esprit lumineux, son ferme bon sens, son imagination et sa mémoire prodigieuses et sa vocation elle-même. Les conditions très variées de son existence ont aussi conspiré en faveur de sa destinée. Fils d’une mère héroïque, élevé en exil à la dure école de la misère, il a de bonne heure pris conscience de sa responsabilité et bien jeune encore il a dû chercher à se suffire. Aux sacrifices que sa mère a faits pour lui, il répond par sa tendresse, par son amour du travail, par un désir de s’instruire qu’il conservera jusqu’à la fin. C’est grâce à ces habitudes d’application qu’il accroît sans cesse son savoir, sans pouvoir jamais contenter l’insatiable curiosité qu’il apporte dans tout ordre d’études. Il trouve autour de lui, au moment de sa naissance, un art fatigué, qui, au milieu des bouleversements d’un pays ensanglanté par une guerre de races doublée d’une guerre de croyances, se débat entre les mièvres imitations de l’Italie e't les vulgarités d’un réalisme poussé à l’outrance. Avec sa faculté puissante d’assimilation, il profite de toutes les leçons qu’en Flandre même il peut rencontrer, et ces leçons pour lui sont très diverses. Chez van Noort il retrouve ce que l’art flamand a gardé de sa vieille sève, et au travers des mollesses et des fadeurs de l’éclectisme de van Veen, il pressent tout ce que l’Italie peut lui réserver d’enseignements. Quoiqu’il ait déjà conquis la maîtrise, il se décide, après tant d’autres de ses compatriotes qui y ont perdu leur personnalité, à continuer son apprentissage au delà des monts. Le hasard, cette providence secrète dont il secondera toujours docilement les appels, le conduit à Venise, où Vincent de Gonzague, enquête d’un peintre à tout faire, l’engage à son service. Ce ne sera pour lui qu’un bien médiocre patron ; mais il aura du moins sous la main dans la petite cour de Mantoue les ressources de culture raffinée et les œuvres d’art que les ancêtres du duc Vincent y ont accumulées. Le milieu est de choix : pas trop en évidence, pas trop à l’écart, et comme l’insouciance du prince lui laisse, dans l’intervalle de ses caprices passagers, une certaine liberté, il peut avec le bénéfice du recueillement, se délecter des statues antiques que possède la galerie ducale, des œuvres de Mantegna qui décorent le Vieux Palais, des fresques peintes par Jules Romain au Palais du Té. Il n’est pas trop loin de Parme où l’attire Corrège ; de Venise où il fraie avec les

RUBENS ET SON ŒUVRE

grands coloristes qu’il apprend bien à connaître, Tintoret, Paul Véronèse, Titien surtout, dont le mâle génie le subjugue et pour lequel il professera jusqu’à sa mort une admiration toujours plus vive. Mais c’est Rome qui le passionne. En y retrouvant son frère, il s’applique déplus en plus, avec lui, à l’étude de l’antiquité. 11 dessine tour à tour les ruines éparsesdes monuments de la Ville Éternelle, les bas-reliefs, les bustes qu’on exhumesousses yeux, les nobles figures de la Sixtine, les cartons de Raphaël, toutes ces merveilles qu’on lui a tant vantées et dont il est de taille à bien comprendre la grandeur. A côté des ouvrages de ses prédécesseurs, il ne néglige pas ses contemporains. Il s’enquiert des nouveautés qu’ils tentent; il prête une attention particulière à ces recherches de clair-obscur que Caravage et l’allemand Elsheimer ont mises en vogue. Il fréquente non seulement ses confrères, mais les érudits, les amateurs, les prélats et les grands seigneurs qu’il peut aborder. Tout l’intéresse; de tout, il tire profit pour son art. Bien qu’il travaille aussi quelquefois d’après le modèle vivant, peut-être est-ce la nature qui le préoccupe le moins à ce moment. Sur l’ordre de Vincent de Gonzague, il part pour l’Espagne, et quoique dans une situation subalterne, il est cependant bien posé pour voir la cour et prendre contact avec les grands. Avec cet esprit de conduite qui lui est naturel et que le commerce de tant de sociétés différentes ont déjà singulièrement développé en lui, il sait, au milieu des intrigues, se faire sa place par son aisance et son tact parfait. Sa belle humeur et les séductions de sa personne cachent un fonds d’énergie singulièrement vivace et une volonté que rien ne rebute.

Cet exil au delà des monts et cet apprentissage prolongé ont retardé pour lui la production des œuvres personnelles. S’il a beaucoup vu, beaucoup réfléchi, beaucoup amassé, il n’a guère produit jusque-là, sinon quelques tableaux de dévotion, quelques portraits qui l’ont aidé à vivre, tout en prélevant sur ses modestes gains de quoi acheter déjà des objets d’art, des médailles, des bustes antiques ou des peintures qui feront le premier noyau de ses collections. Quand, après cette lente et forte préparation, il rentre à Anvers, son esprit, ses conceptions, son sens de la vie se sont élargis, son talent s’est formé ; c’est un homme distingué, rompu aux usages de la bonne société. Comme peintre, il est prêt pour les grands ouvrages qui vont lui être confiés et qu’il est impatient de produire. Mais s’il a beaucoup appris en Italie, il n’a cependant pas changé sa technique.

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