CHAPITRE XXII
répartition des clairs et des noirs, que cet instinct équivaut à une véritable science.
L’échantillonnage des nuances est ensuite indiqué, d’abord par des tons amortis, très faibles, très dilués. Rubens tâte ainsi son terrain, éprouve l’action de ces différentes couleurs les unes sur les autres, les rapprochements heureux ou les contrastes utiles qu’elles doivent offrir entre elles, leur subordination à l’aspect de l’ensemble et à l’harmonie dominante. Ces combinaisons chez le maître sont d’une diversité extrême ; mais comme il sait très positivement où il va et ce qu’il veut, son travail reste toujours vivant et libre. Sans fatiguer sa toile ou son panneau, il laisse transparaître les dessous et garde la fleur de spontanéité de son incomparable exécution. Sa touche à la fois très large et très fine est toujours appropriée au modelé des objets, au rendu de leur substance. Le ton local posé franchement est animé par des rehauts lumineux et par des reflets très hardis qui servent de lien entre les différentes colorations. Le maître connaît, d’ailleurs, les propriétés de chacune de ces colorations, celles qui rapprochent comme celles qui éloignent, la façon de les opposer entre elles ou de les faire valoir par des tons neutres pour obtenir plus de fraîcheur, plus d’intensité ou plus d’éclat. Tout cela paraît très complexe et se ramène pourtant à un petit nombre de doctrines fixes dont la simplicité laisse une large part à l’initiative du peintre et aux découvertes personnelles qu’il peut faire au cours de son œuvre. Cette manière de procéder, très logique par elle-même, est à tout moment animée par une intelligence toujours en éveil. Elle a de plus l’avantage, en décomposant ainsi les phases successives du travail, de laisser à chacunes d’elles son intérêt propre et d’offrir à tout moment à l’artiste une tâche appétissante. Sa fougue dont on s’étonne tant et l’abondance de ses productions sont donc méritées par une discipline méthodique qui lui permet de s’acquitter très promptement des plus grosses besognes.
Tout a conspiré, du reste, pour lui faire sa place quand il rentre dans sa patrie. Son talent d’abord et sa renommée qui l’y a précédé. En son absence, aussi, le pays s’est pacifié et la religion y refleurit. On a reconstruit de nombreuses églises où la lumière pénètre largement; il sembleralt qu’on l’attendît pour couvrir de ses grandes toiles leurs murailles, pour mettre en bon jour ses tableaux, pour en meubler les oratoires et les galeries, pour faire les portraits des grands seigneurs espagnols ou
RUBENS ET SON ŒUVRE
flamands dont sa courtoisie et les grâces de sa personne et de sa conversation ont bien vite gagné la faveur. Les archiducs ont hâte de le retenir en l’attachant à leur service; mais comme il craint le voisinage de la cour, il obtient d’eux la faculté de résider à Anvers où il conservera mieux la liberté dont il a besoin pour l’exercice de son art. Il s’y marie suivant son cœur et s’établit bientôt après dans une magnifique demeure qu’il approprie à son usage et qu’il ne cessera plus de parer, de remplir de tout ce qui peut récréer ses yeux, stimuler son esprit, servir son talent. Maintenant qu’il est fixé, il regarde la nature d’une façon plus attentive, plus personnelle. Jusque-là, sauf pour sa technique, il est resté plus qu’à moitié Italien; il commence à découvrir le riche domaine d’observation et d’étude que lui offre la ville pittoresque où il vit, son atmosphère, le mouvement de ses rues, de son port, les types variés qu’il y rencontre, ses portefaix, ses bateliers, ses femmes aux formes opulentes, au teint éblouissant. De plus en plus, cette nature le séduit, le retient; de plus en plus, il se dégage des réminiscences de l’Italie, des ombres noires et des tons heurtés de Caravage. II s’assouplit ; il voit par ses yeux et il devient plus original à mesure qu’il s’inspire plus franchement des sentiments et des types de son pays. Il y prend jusqu’à ce goût des allégories et des subtilités qu’il avait trouvé en Italie, mais qu’il retrouve chez lui encore plus répandu, plus précieux, plus alambiqué. Comme la politique des gouvernants a été faite de transactions, d’accommodements, sa peinture à lui sera un compromis entre l’art du Nord et celui du Midi. Il est aussitôt adopté par le clergé auquel il prête les séductions de son sens décoratif pour un culte qui recherche la pompe extérieure. Il fait plus qu’accepter ces tendances, il y aide, et comme il a de quoi plaire aux gens les plus raffinés aussi bien qu’aux plus simples, il devient aussitôt très populaire. Les commandes affluent, si nombreuses et si importantes qu’en dépit de son activité et de sa prestesse, seul il ne pourrait plus y suffire. Mais comme les élèves accourent en même temps chez lui en grand nombre, il a bientôt fait d’utiliser leur concours. II sait, après les avoir pratiqués, ce qu’il peut attendre de chacun d’eux, quelle part il doit, suivant leurs capacités propres, leur assigner dans la conduite de l’œuvre. Il a, d’ailleurs, tous les dons du commandement : l’autorité qu’il tient de son intelligence et de sa supériorité reconnues, le secret de se faire aimer par sa bonté, par la sympathie et les égards qu’il témoigne aux