‹ Rubens; sa vie, son œuvre et son tempsChapitre 519 sur 553 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

s’offre à lui comme une diversion à son chagrin. Sans trop compter qu’en s’éloignant de son pauvre foyer il aura moins de peine, il cède aux prières de l’archiduchesse, et une fois engagé dans cette voie, la confiance qu’il inspire, les services qu’il rend, aussi bien que le désir de faire prévaloir ses idées, l’y retiennent quelque temps. Mais il a bientôt reconnu le vide de cette existence, si peu en rapport avec ses goûts et ses besoins d’activité. « Il en a assez des cours », bien qu’il ait gagné successivement la faveur de Marie de Médicis, triomphé des raideurs de Philippe IV et complètement séduit Charles P’’. Les honneurs qui lui sont prodigués et auxquels il n’est pas indifférent, ne sont pas cependant pour lui une compensation suffisante des longues journées perdues, des Intrigues au milieu desquelles il doit se mouvoir, de son art qu’il néglige, de son fover qu’il regrette de plus en plus. A la fin, l’ennui et l’écœurement le prennent; il a hâte de regagner Anvers, de retrouver sa maison, ses amis, ses deux fils, la régularité accoutumée de son labeur quotidien. Rentré dans ce logis vide, il sent bientôt le besoin de se reconstituer un intérieur pour se prémunir contre de nouveaux départs, et déjà sur le seuil de la vieillesse, il se laisse captiver par la grâce d’une enfant qu’il aime avec toutes les ardeurs de la jeunesse. Cette passion tardive est sans doute une erreur, certainement une contradiction de tout ce qu’il avait montré jusque-là d’esprit de conduite et de sagesse pratique. Mais si disproportionnée que soit cette union, elle a rempli de tant de joie ses dernières années et elle nous a valu dans les nombreux portraits de sa seconde femme et dans les compositions qu’elle a inspirées, tant de chefs-d’œuvre et de si éclatants, que nous serions mal venus à nous plaindre et à paraître plus difficiles que lui sur les conditions de son bonheur. C’est, en effet, la période la plus brillante de son talent, celle du mouvement, de la lumière, de toute cette épopée des Fêtes de la Chair : Bacchanales, Jardins d’amour ou Offrandes à Vénus, dont Hélène a été l’héroïne.

Jamais son talent n’a été plus vif, sa couleur plus joyeuse et plus fleurie, ses compositions d’un lyrisme plus entraînant, sa facture plus merveilleusement souple, plus sûre et plus expressive. Il aime d’ailleurs de plus en plus la nature et sur le déclin de la vie, déjà souffrant, à l’âge où les autres vivent sur leur passé et se répètent ou se négligent, il apprend toujours, il se renouvelle et peint dans sa solitude de Steen ses radieux pavsages. Mais les accès du mal qui depuis longtemps l’étreint.

RUBENS ET SON ŒUVRE

deviennent plus fréquents, plus douloureux; il résiste, il peint tant qu’il peut, avec un courage indomptable. Quand d’un esprit toujours lucide et d’une âme très ferme, il voit venir la mort, il l’accepte avec la douce résignation d’un chrétien et le stoïcisme vaillant de ces sages de l’antiquité qu’il connaissait si bien. Il reste jusqu’au bout préoccupé des siens, de leur avenir, de la concorde qu’il veut maintenir entre eux, réglant avec convenance les moindres détails de ses funérailles, pensant aux souvenirs qu’il veut laisser à tous ceux qui l’entourent.

Ainsi s’est écoulée et se termine cette vie si noble, si heureuse et qui est elle-même un chef-d’œuvre. Ami de l’ordre et de la règle, Rubens y a toujours conformé sa conduite; attentif à tous ses devoirs, conservant au milieu de la fortune la plus haute la simplicité des habitudes et la modération des désirs, il se montre en tout respectueux des traditions et des pouvoirs établis. C’est un catholique pratiquant et un sujet loyal, très dévoué à ses princes, les servant de son mieux. Il est trop intelligent pour ne pas les juger, pour ne pas voir leurs fautes; mais ce n’est point par esprit frondeur qu’il les signale et qu’il s’en ouvre à ses amis; c’est pour les déplorer, par ennui de sentir qu’ils déconsidèrent leur autorité et se perdent parles abus qu’ils laissent commettre en leur nom, par des violences et des injustices dont il prévoit les conséquences. Rien ne lui est plus odieux que les chicanes, les contestations, la guerre contre laquelle il s’élève dans ses lettres et dans ses actes, avec une éloquence et une ardeur dont on chercherait en vain la trace chez ses contemporains, 11 rêverait pour le monde la sécurité, le calme, le libre déploiement de toutes les forces vives des peuples qui se consument en luttes stériles et meurtrières, tandis qu’il voudrait les voir employées à des œuvres fécondes. La paix intérieure, l’équilibre d’une âme maîtresse d’ellemême, le désir d’être utile et de se dévouer à ce qui en vaut la peine, voilà ses ambitions; elles se résument pour lui en quelques maximes de la morale antique que non seulement il porte dans son cœur, mais qu’il fait graver bien en évidence sur les murailles de sa maison et qu’il propose en exemple à l’archiduc Ferdinand dans les décorations et les devises des arcs de triomphe élevés en son honneur pour son entrée à Anvers.

Ce qu’il est dans sa vie, posé, plein de sens pratique et de raison, nous avons vu qu’il l’était aussi dans soaart. Si jamais ni les richesses, ni les

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