CHAPITRE IV
une de ses lettres à l’illustre astronome, lui parle de l’intérêt que Rubens a toujours pris à ses recherches et du cas qu’il fait de son savoir.
A son tour, nous le crovons, Philippe avait ensuite rendu visite à son frère à Mantoue. Ce fait, du moins, nous semble résulter d’une lettre qu’il lui écrivait peu de temps après, le i5 juillet 1602, à son retour à Padoue. Au milieu dessubtilités et des fadeurs prétentieuses qui, comme d’habitude, y abondent, un seul passage mérite d’être cité, parce qu’il dénote une perspicacité vraiment prophétique : « Prends garde, dit Philippe à son frère, que la durée de ton engagement (au service du duc de Mantoue) ne soit prolongée ; je t’en prie au nom de notre mutuelle affection, je t’en conjure par tes yeux et par ton génie. De fait, je sais trop pourquoi j’ai lieu de craindre, connaissant ton humeur facile et sachant aussi combien il est difficile de refuser à un tel prince, alors qu’il supplie si instamment. Mais demeure ferme et conserve soigneusement ta liberté dans une cour d’où elle est presque bannie. C’est là ton droit; uses-en avec courage. Tu diras peut-être que ces recommandations sont vaines et que je chante toujours le même air. Il est vrai, et je compte bien retomber souvent dans la même faute, car le véritable amour ne connaît point de mesure. » Estce sur une simple présomption ou n’est-ce pas plutôt d’après ce qu’il avait pu juger lui-même de la situation de son frère à la cour de Mantoue que Philippe cherchait ainsi à le prémunir contre les dangers auxquels « son humeur facile » devait l’exposer? La lettre ne s’explique pas à cet égard ; mais la crainte de Philippe était fondée et si, nous l’avons vu, ses autres lettres ne brillent pas toujours par la précision, dans celle-là, du moins, il appréciait sainement les choses. Son affection clairvoyante avait bien lieu de s’émouvoir et d’attirer l’attention du jeune peintre sur lesennuis qu’avec le temps il pouvait éprouver. Ce conseil fut-il pris en bonne part? M. Ruelens incline à penser que cette immixtion de son aîné dans ses affaires amena chez Pierre-Paul quelque refroidissement; mais la raison qu’il en donne, fondée sur la cessation complète de correspondance entre les deux frères, ne nous paraît pas très concluante, leurs lettres ayant pu tout simplement s’égarer ou être détruites, ainsi qu’il est arrivé pour toutes celles que le peintre a écrites à sa famille.
Du passage que nous venons de citer, il résulte, en tout cas, qu’on tenait à garder Rubens à la cour de Mantoue et que des instances venaient d’être faites en ce sens auprès de lui. Avec Iç temps, on avait pu comprendre ce
IMP.DRAEGER. PARIS
POLITIQUE DU DUC DE MyVNTOUE.
qu’il valait, et Chieppio, le secrétaire du duc Vincent qui, par ses fonctions était plus directement en rapport avec l’artiste, avait été à même d’apprécier non seulement son talent, mais sa droiture et son intelligence. L’isolement où vivait le jeune homme avait même inspiré à Chieppio une sympathie d’autant plus grande que lui-même n’avait pas toujours à se louer de son entourage. Plus d’une fois, en effet, il avait été en butte aux dénonciations et aux calomnies de courtisans qui, gênés par son honnêteté, auraient voulu le rendre suspect aux yeux de son maître. Dans ces conditions, la loyauté et la discrétion de Rubens étaient bien faites pour lui plaire, et l’occasion allait bientôt s’offrir d’utiliser ces précieuses qualités dans une mission assez délicate, au cours de laquelle le jeune Flamand sut de tout point se montrer digne de la confiance qui lui était témoignée.
Entouré de puissants voisins et trop faible pour leur tenir tête, le duc de Mantoue était obligé de louvoyer entre eux, et de manœuvrer avec prudence pour neutraliser les unes par les autres les convoitises qu’excitaient ses États. Alors que la violence et l’astuce réglaient la politique des différentes cours d’Italie, il était bien difficile de se maintenir en bonne intelligence avec tant de rivaux dont les intérêts étaient le plus souvent contradictoires. En rendant des services trop signalés à l’un ou en embrassant trop ouvertement son parti, on risquait de se compromettre vis-à-vis des autres. Jusque-là cependant Vincent de Gonzague était parvenu à faire respecter ses domaines, et pour le moment, il pouvait même se croire en bonne situation. Il avait acquis des droits à la bienveillance du pape et de l’empereur en s’associant par deux fois à des expéditions contre les Turcs; le duc de Toscane était son oncle et le roi de E rance, Henri IV, devenu son beau-frère, lui témoignait la plus franche cordialité. Restait, il est vrai, le roi d’Espagne, qui devait être tenté de s’arrondir à ses dépens, ses possessions en Italie étant contiguës aux États du duc de Mantoue. Heureusement pour ce dernier, Philippe III, alors sur le trône, n’avait ni les grandes ambitions de ses prédécesseurs, ni surtout les ressources dont ils disposaient. Régnant en son nom, son favori le duc de Lerme amusait le souverain pour le détourner des affaires et il épuisait le pays par ses fautes et ses exactions. Malgré tout, les souvenirs récents de la prospérité de l’Espagne et la hauteur dédaigneuse de ses gouvernants faisaient encore illusion sur la fragilité d’une puissance dont le déclin allait bientôt se précipiter. Il était nécessaire pour le duc Vincent de se mettre à l’abri des