CHAPITRE IV
pas eu grand souci de conserver dans leur palais ces témoignages de son humeur galante, soit que ces tableaux aient été dispersés ou détruits en i63o, lors du sac de Mantoue par les Impériaux.
La réputation acquise par Rubens comme portraitiste lui procura cependant quelques commandes qui, en occupant ses loisirs, lui permettaient aussi de gagner un peu d’argent et dans le dénuement où le laissait son maître, la chose n’était pas indifférente. Un portrait de femme qui figurait en 1892 à l’Exposition de Madrid (i ) nous paraît avoir été exécuté en Espagne à cette époque et comme il provient de la famille des ducs de rinfantado, il représente, suivant toute vraisemblance, une personne de cette famille avec laquelle Iberti se trouvait en relations. L’œuvre est remarquable par son éclat et sa bonne conservation. Vue presque de face, cette jeune femme est revêtue d’un costume très riche et très élégant : une robe en soie rouge vermillon, brodée d’or, avec des manches en satin blanc à crevés rouges et au cou, un collier à deux rangs de grosses perles. La chevelure d’un blond ardent est relevée sur le front et fait ressortir l’extrême fraîcheur des carnations, que rehausse encore le ton ambré d’une tenture en cuir de Cordoue servant de fond à ce portrait. L’ingénuité du regard et la candeur de la physionomie sont d’un charme e.xtrême et la finesse aristocratique des mains effilées achève de caractériser cette gracieuse figure. Son air réservé et modeste interdit d’ailleurs absolument la pensée que nous serions ici en présence d’une de ces beautés faciles dont le duc de Mantoue aimait à collectionner les images. Quant à l’exécution, elle est déjà d’une habileté singulière. Le visage modelé un peu sommairement est, en revanche, d’une couleur très lumineuse, avec des ombres légères et diaphanes, et la touche, quoique très large, est cependant peu apparente. Çà et là, dans les cheveux, on retrouve ces empâtement discrets qui, appliqués avec beaucoup de décision, sont bien conformes aux pratiques habituelles de l’école ffamande : Rubens restera toujours fidèle à ce procédé qui lui permet de terminer à peu de frais ses tableaux sans jamais les fatiguer. Grâce à la justesse de ces rehauts, la facture, bien que très expéditive, présente l’aspect du fini le plus précieux.
M. Hymans a retrouvé à Madrid, dans l’oratoire du duc d’Albe, un
I) Salle XXII, 11° 2i5 du Catal. 11 avait été exposé par ]\1. E. Goraez, et il se trouvait autrefois au Palais de Guadajara, où il était déjà attribué à Rubens.
T7\BLEAUX PEîNTS en ESPAGNE.
ouvrage d’un autre genre, le Repas d’Emmaiis, qu’il croit également exécuté à cette époque et qui est en tout cas de la jeunesse de l’artiste. Mais a-t-il été peint en Espagne, ou plutôt, peu de temps après le retour de Rubens à Anvers? c’est là ce qu’il nous paraît difficile d’affirmer. Comme le dit M. Hymans, cette composition assez banale rappelle l’école bolonaise et « sa tonalité sombre n’annonce que de fort loin le brillant coloriste anversois » fi). Nous ferons observer à ce propos qu’au bas de la planche de W. Swanenburch portant le millésime 161 1 — la première des gravures datées qui ait été exécutée d’après Rubens — se trouve une inscription d’après laquelle le tableau appartenait dès lors à un amateur hollandais, ce qui infirmerait l’hypothèse qu’il a été peint en Espagne. Du reste, à raison de la médiocrité de l’oeuvre, la question n’offre pas grand intérêt. Avec une importance et un mérite supérieurs, les trois grands tableaux provenant de l’église des Franciscains de Fuensaldana qui appartiennent aujourd’hui au Musée de Valladolid, V Assomption de la Vierge. Saint Antoine de Padoiie avec l'Enfant Jésus et Saint Erançois d'A ssise recevant les Stigmates, présentent un problème plus délicat. M. Max Rooses qui ne les croit pas de Rubens, les attribue à un Flamand contemporain du maître, qui aurait séjourné en Espagne, mais dont nulle part ailleurs on ne retrouve les œuvres. De son côté, M. Hymans, tout en reconnaissant quelque valeur aux deux derniers de ces tableaux, ne pense pas davantage qu’ils soient de Rubens. M. C. Justi, au contraire, est d’avis que ces peintures méritent d’être examinées avec grande attention et que, par les ressemblances qu’elles montrent avec d’autres ouvrages de la jeunesse du maître, leur authenticité est vraisemblable. La reproduction de la meilleure de ces toiles, le Saint Erançois recevant les Stigmates, que nous mettons sous les yeux de nos lecteurs, leur permettra de constater que si les analogies sont, en effet, assez nombreuses, si le mouvement et l’expression de la figure principale, si la forme de ses mains et l’ampleur décorative de la composition justifient assez l’attribution à Rubens, d’autre part le type du Saint, la précision un peu anguleuse de ses traits, pas plus que le caractère et la facture du paysage ne se retrouvent dans les ouvrages du Flamand exécutés à cette époque.
(i) Noies sur quelques œuvres d'arl conservées en Espagne, par Henri Hymans. Gazelle des ‘Beaux-Arls, i" août 1894, p. 162.