EMEUTE DE RUEIL
Pour chanter les exploits des manants de Rueil , Je n'emboucherai point la trompette guerrière ; Le cornet à bouquin d'un ton moins solennel Nous dira les hauts faits de plus d'une commère Les appels du tocsin , l'attaque des archers Et rémeute grondant, s'amassant dans la rue , Fuyant avec efiroi les coups des pistoliers D'enfants et de vieillards une troupe éperdue.
muses en sabots, qui gardez les cochons Dans les prés de Chatou, sur les bords de la Seine , Dites-nous quel esprit, quel démon plein de haine Put verser tant de fiel au cœur des vignerons.
On dit que , de tout temps , existe un vieil usage, Qui s'est , dans tout Rueil , conservé d'âge en âge,
Au lieu de s*embêler à conduire aux marchands Le vin de sa récolte , on le vend aux gourmands Qui viennent slnfiltrer, à six sous la bouteille. Un jus qui le dispute en saveur à l'oseille.
Dans une salle basse , on établit des bancs , On suspend un bouchon pour annoncer la vente ; On est marchand de yin, sans brevet ni patente. Bref, on pourrait ouvrir de petits tapis francs.
Mais, au seizième siècle , injustice notoire ! Le parlement rendit édit contradictoire Qui cassait la coutume, et voulait qna Paris Les vins fussent menés et livrés aux commis. * Quelle pitié ! mon Dieu ! faut-il que la justice Vienne encor se mêler de notre bénéfice?
Nous, qui portons du jour le poids et les chaleurs ' Faudra-t-il obéir à des juges voleurs?... .
Lors, le bailli Layné, mu par tant de misère , Layné, dont le crédit peut tout au ministère ; Va, vient, se met en quatre, implore ses aims.
S'en prend au sec, au vert , aux sainls du paradis , Il peint habilement les maux de sa commune Et d'un peuple opprimé la touchante infortune. Mais, bast ! c'était panser une jambe de bois, Car, ferme comme un roc, le parlement narquois, Ijes témoins entendus, sentence prononcée , Détache les archers de la maréchaussée.
A Tinslant la nouvelle aigrit tous les esprits :
On fait sur ces guerriers de monstrueux récils,
Ils mangent les enfants mis en capilotade ,
lis pillent les maisons , mettent le feu partout ,
Ils lâchent les tonneaux, quand ils ont bu rasade.. ..
A croire les on dit, ce sont de vrais grigoux.
Quand de messire Jean, la servante Germaine Assakonne à grands flots le pourpier, la romaine, . Les saupoudre de sel , met du poivre à foison , Et fait de la salade un atroce poison , Le vinaigre n'est pas plus mordant , plus acide Que le bruit qui circule en cette foule avide.
— ;fâ6 — IjSl discorde s'abat avec tous ses serpents Sur rivrogne Raeil et sur ses habitants.
Hélas ! ce n*est pas tout, et qud autre déboire !. . Bientôt, vient de Paris, un ordre au bon curé Un ordre affreux, écrit sur beau papier timbré, C'était de fulminer au prône un monitoire.
Jour néfaste ! où chacun se voit excommunier, Séparé de Féglise, indigne de prier.
Le dimanche suivant, le curé monte en chaire Annonce avec regret, d'un air tout débonnaire Qu'on veut excommunier tous ceux des habitants Qui de i'édit porté ne seront pas contents.
Qu'il aurait du regret, ainsi que son vicaire, D être Texécuteur d'un ordre aussi sévère.
Qu'il vaudrait beaucoup mieux se soumettre , obéir. Et dispenser ainsi leur pasteur de sévir.
Cependant de Paris arrive une escouade D archers du parlement, de hardis pistoliers
De suisses, de Reilers et de ballebardiers , Des braves à trois poils, tout prêts pour Tescalade. Mêlant imprudemment le profane au sacré, Ils entrent dans Téglise et forcent le curé Qui tremblait en parlant à son cher auditoire , De lire aux assistants le fatal monitoire , Excommuniant Rueil et tous les vignerons.
À lïnstant , vous eussiez entendu les jurons,
Les menaces, les cris de toute l'assemblée.
Tout à coup dans les airs, on entend le tocsin
Don^ don^ don^ doriydon^donj^ive un appel aux armes;
Ce bruit répand partout les craintes, les alarmes.
Chacun sort de chez soi, car les sons de Fairain
Appellent sur la place une foule tremblante ;
Les vieux aux cheveux blancs, la fillette riante ,
La vieille au chef branlant, le gamin tout crotté,
La commère au bon bec plein de malignité.
Âh ! vilains chiens, dit Tune, ah ! c'est donc notre église
Qu'il faudra pour théâtre à votre vaillantise !
Pour de si beaux exploits, quels seront vos lauriers?
S'en prendre à not' curé ! quels courageux guerriers !
Irons-nons donc, gredins, nous mettre à la besogne Et récdter du vin pour voos rougir la trogne ? Dnous faut donc mourir sans nous être vengés ! Et nous ne dirions mot !.. Merci I bien obligés ! Nous avons défendu dans le temps de la ligue Nos foyers, nos enfants ; et dans ce temps de paix Des gueux en uniforme, en nous faisant la figue , Nous dévaliseront! — non, morbleu, non, jamais!.... Par les cornes du diable, et sa tête et sa queue , Nous vous ferons bien voir ce qu'est la banlieue. .
Sur les archers alors la foule se ruant,
].ies chasse de Féglise; et Roi , le chat-huanl.
Connu par ses exploits dans plus d^une bataille ,
Roi, distingué surtout par son énorme taille
Vous saisit par les pieds un des maudits soudards ,
En fait un moulinet, tape sur les fuyards ,
Et beugle en vrai taureau : Hardis y éCsstis cUe canaille!
Chacun fait sa partie, et gamins et marmaille ,
Jupons et tabliers sont remplis de cailloux ,
Les pierres tombent dru sur tous les tourlouroux,
La grêle en tourbillons sur la tuile et Tardoise , La tempête et le vent font un moins grand fracas Que celui qu'on entend sur le dos des soldats Se sauvant comme on dit, revenant de Pontoise.
L'escadron tourne bride et s'enfuit tout penaud ; U trouve que le vin qu'on lui sert est trop chaud. Alors, serrant les rangs , et lui donnant la chasse, Les hardis vignerons tombent sur sa carcasse Et ne lui laissent pas le temps de respirer.
Enfin , chez le bailli , courant d'un pas agile La troupe entre en désordre et trouve un sûr asile , Car Layné les enferme et fait tout verouiller.
La nuit vint à tomber, terminant la battue .
Et ce fut trës-heureux pour la troupe vaincue ; Car tous nos villageois enflés de leur succès Voulaient tout mettre à feu, sans juges ni procès. Démolir la maison, pendre toute la bande Et puis, sur les débris danser la sarabande.