CHAPITRE HKËMIER
lie c«rdinalde Richelieu à Rueil.
Ici Ir sujet s élèvi' , lliorizon t^'étend ; il nVst piiu» question do nuiids de vin, ni di' douze «o/jt patHêis, ni du droit de gîte, ni même du pied^à-^terre de cimâse. 1^ scène & aggraadit et devient tout à la fois plus écUtanteet plus sombre. Monsieur le eiirdinal parait : avec cet homme terrible arriveut les divertissements et les fêtes: puis les intrigues, les fourberies et les luttes des eourti-^ sans, les représentations, les complots et les jugements,, le pouvoir avec toutes ses splen<lem*s et toutes ses an-
goisses. Les muses viennent se jouer avec les naïades du parc, et s'enfuient parfois épouvantées à Taspect du bourreau qui passe sous ces mystérieux ombrages. Entre deux négociations qui vont remuer TEurope, on devisi' sur la valeur d'une rime ; on dresse des plans de bataille et des plans de comédie; on intrigue contre la maison d'Autriche et contre le grand Corneille.
Quant aux passe-temps saugrenus et excentriques dont Tallemant des Réaux accuse le cardinal, nous ne voulons pas souiller nos pages de pareilles ordures.
Ce n'est pas sans quelque surprise que Ton rencontre le piètre nom de Colietet au milieu de toutes ces pompes et de ces terreurs.
Colietet était allé porter à Rueil une certaine pièce comique que monsieur le cardinal lui avait oi'donnée , selon l'expression d'Aubery , à qui nous empruntons l'anecdote. Monsieur le cardinal s'arrêta sur deux vers entre autres qu'il se fit relire exprès , lui dit que ves deux vers seuls valaient cinquante pistoles ' \ ce qu'ayant pris d'abord pour un compliment , il reconnut dans la suite qu'il y avait quelque chose déplus, et en reçut eiiectivement, avant que de partir , un rouleau de cin^ quante pistoles, qu'il lui donna de sa main.
Voilà comment les grands encourageaient les lettres dans ce temps-là; et c'étaient les plus généreux, les plus
* D*aprè8 l'Hiittoire dt I* Académie, c'est soixante \nni(Acn qne le raitliital aarait données à Colietet poiir six vers, qne le poète coatirne |Mir cette épipumme si connue :
Armani, qui pour »ix ver* m'a» Hoiinr «il cenU livrrs, Qn« n» piiM-jr, à ce prit, l« vcmlr* loo» nMa li^rM î
magnifiques , les plus vfidfiB de renom littémire ! On fiiîsaît sa commande au poète , ei on acquiltaK la foctore. Richelieu payait deux vers de Colletet cinquante pîsfoles » et il domiaît cinq cents écus par an à Fauteur des Horaces!
Il n'est pas question ici du Colletet crotté de Boileau ; celui-là c^est Français, fils de Guiilattme. Boileau eftt mieux fait de lui donner à dtner, au lieu de rire de sa misère. Guillaume, le Colletet aux cinquante pistoles , fort bon littérateur, est complètement inconnu aujourd'hui# Le mérite du père est allé se perdre dans le ridiculedu fils, auquel on doit, du reste, un abrégé des Annales et Antiquités de Paris ^ et qui, de plus, fut le fondateur des Petites-Affiches qu'il publia sous le titre de Journal des Avis et Affaires de Paris,
Revenons à Monsieur le Cardinal. Si vous gravisses la montagne au sud de Rueil , vous voyez des champs , des vignes et des bouquets d'arbres disséminés dans les pota* gsrs, puis des coteaux qui montent en pente douce vers le bois : c*est là qu'il avait établi sa demeure, qui tenait à la fois de la villa et du chàteau-fort. C'était la résidence d'un ministre de la guerre qui disait la messe , et d*un homme tout-puissant qui avait tout à craindre.
Richelieu menait un grand train de maison ; et ce devait être un merveilleux spectacle que de le vohr revenir ici , à la suite d'une expédition victorieuse contre quelque rebdie. En voyage» il avait d*abord sa litière et puis son carrosse du corps ; deux carrosses pour ses secrétaires, ses médecins, son confesseur et les autres gui approchaient de sa personne. Dix-huit nnilets avec six charrettes, à quatre
chevaux chacune , menaient son bagage ; il y avait un fourgon et six chevaux de somme pour les ustensiles de caUne et de Toffice.
Le nombre de ses pages était d'ordinaire de vingtquatre; quelquefois il y en eut jusqu'à trente-six. Les fils des premières familles tenaient à honneur de servir son Éminence : ils pouvaient prétendre aux plus hautes charges de TÉtat.
Le cardinal avait une musique composée des plus rares personnes de cette profession qui fussent en France ' , tant pour les instruments que pour les voix , au nombre de douze, auxquels on fournissait les chevaux pour les voyages.
Et cette musique , le cardinal remmenait partout avec lui : il avait le sentiment des arts avec une logique trop rigide , une puissance trop impérieuse de raisonnement pour laisser à l'imagination l'élan et la spontanéité qu'exige la production poétique. Le son des instruments calmait les accès de noires terreurs qui venaient saisir sa grande âme , quand, épuisée par des luttes formidables, elle s'affaissait sur elle-même et fléchissait sous le poids de la victoire.
Alors aussi il avait besoin, pour se rassurer, de cet appareil guerrier qui rendait surtout son train plus majestueux et plus auguste ^ .
Après la conspiration de Chalais , le roi lui permit d'abord cent gardes à cheval , commandés par un capi-
' Aubery, Vie du cardirtal de Richelieu.
■ Ibid.
taille, un lieutenant, un enseigne, deux niartk*haux-delogis et quatre brigadiers. En 1632, Tescorte de son Eminenee fut augmentée de deux cents mousquetaires à pied, avec un capitaine, un lieutenant, un enseigne et quatre sei^ents; d'une compagnie de gendarmes et d'une compagnie de clievau-légers ; ces officiers étaient les plus qualifiés et les plus braves du royaume ; lesquels gardes à cheval et à pied étaient payés tous les mois par son argentier.
Son Eminence avait quatre tables dans sa maison : celle des valets de pied et des officiers de cuisine ; celle du maltre-d'hôtel où dînaient les pages et les officiers de la maison ; une table de trente couverts pour les gentilshommes de condition à son service ; enfin, la sienne, qui avait ordinairement quatorze couverts ; on y voyait le plus souvent les cardinaux La Valette, Mazarin, le maréchal deBrezé etc.; mais monsieur le cardinal n'y dînait pas toujours, il manquait même souvent. Il avait quatre tables dans son palais, et il n'y mangeait pas * ; c'était sans doute, lorsqu'il voyait briller quelque part un {poignard qui rôdait autour de lui, ou, lorsqu'il avait par m«'»garde jeté les yeux sur le Saint-Sébastien que le duc (le Montmorency lui avait légué au moment d'aller à Twliafaud.
' La première table était la sienne, quoiqu*il u*y mangeât pa« loujours; car, oatrequ^il ne soupait pas, ses inmnimociité» Tempéchaient souvent de (linfren compagnie. (Ânhcnj.,
CHAIMTRK II.
li«i'liAle«u du rardinalJe Kirhelieii.
DansTorigine, ce château de Richelieu, à Rueil» n'était qu'une maison de plaisance, bfttie par Moiset ou Moisset, qui ne se doutait guère qu'en la lui vendant, il rattachait son nom à la gloire du cardinal , et qu'il passerait avec lui à la postérité.
La modeste villa d'un simple propriétaire ne pouvait suffire à l'homme qui gouvernait alors la France; il en lit, à partir de 1621, une demeure d'une magnificence inouïe pour le temps, et qui é<;Iipsait les chftteaux du
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roi. Nulle part on ne voyait autant de curiosilés d<» tout genre, des jardins aussi vastes, une orangerie aussi riche et d*une aussi belle venue ; les grottes, jets dVau et cascades surpassaient tout ce qu'on avait vu jusqu'alors ' .
Le château s'élevait au milieu de fossés larges et profonds ; le cardinal se retranchait là comme dans une forteresse : à chaque issue se dressait la hallebarde menaçante ; le bruit des armes se mêlait aux tintements des cloches de la chapelle. Sous la fenêtre de la façade se déroulait un immense parterre ; tout à IVntour plus de c^nt jets d'eau s'élançaient dans les airs et se brisaient en retombant sur une cascade à trois chutes. Et au bout du canal on avait creusé une vaste pièc« carrée, d'où montaient trois épaisses colonnes d'eau d'une hauteur à fatiguer les regards. Puis venait le parc avec quantité d'eàux jaillissantes, puis encore une ciiscade en aniphithéâtre - .
Le savant père Kapin a chanté les jardins de Richelieu' : « Voyez le parc deKueil, ce monument de la magnificence du grand ministre ; il s'occupait à l'ombellir, pendant que, chargé du poids des affaires, il tenait dans ses mains les rênes de l'empire. Ici vous verrez les figures et les motivements des eaux qui s'écoulent et remontent vers leur source; Ik une écluse d'une grandeur démesu-
' On y remarque de fort belles eaux; le jardin est d*un goût des pins magaiiqaes ; on y remarque l'orangerie, la grande cascade et les grottes. ( F. IKctionnairefl des Ganli», de la France.)
- Dictionnaire de Trévoux , mémoire dressé ^ur les lieux .
' Cuncta RuflliiH» |)oteritquu' \isere ruri. Pijènif des Jardiim, Chanl llî pag. IC7.
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rée vomit avec fracas un déluge d'eau, les flots qui sortent de sa bouche se précipitent comme un torrent et blanchissent d'écume toute la surface du bassin, qui les reçoit. Tandis que le monstre s'agite dans tous les sens, une foule de villageois qui Tenvironnent , s'éloignent épouvantés, dans la crainte d'être inondés. Plus loin, on voit un chasseur d'airain, qui semble présenter la mort au bout d'un tube menaçant ; mais au lieu d'un plomb mortel, ce sont des eaux qu'il lance avec rapidité * .»
El dans un autre passage :
« Les naïades ont eu soin de représenter l'image de ces grandes cascades dans ces superbes jardins de Rueil. Les eaux tombent en abondance d'un rocher escarpé dont la dme s'élève dans les cieux. Les flots écument et se brisent dans leur chute rapide ; on entend un bruit semblable à celui d*un torrent qui se précipite d'une haute montagne. La terre gémit sous d'horribles secousses : les cailloux et les rochers sont inondés et battus par les flots, toute la forêt, les lieux les plus éloignés retentissent au loin de cet horrible fracas. ^ »
Suivant une tradition du pays, que nous ne garantissons pas, il y aurait eu, au milieu de la grande pièce d*eau, un pavillon où souvent le cardinal présidait son
* VoycB mx pièees jnftificatives.
^ Ho«|iie RvellKW imitala naïades hortU, chaut lU, pag« 178—179. Et àèê le commenoement da poème : u Tels sont aussi les bords charmaots arroaés par la Seine, les collines de Meudon, les prairies de Saint-CIoud, les diampc de Rueil, s^our de Richelieu ; la vallée de Montmorency et les oMeam de Saint-Germain où les dieux de la France tiennent leur conr. n Chantl. page43.
conseil, pendant que les hallebaniiors se promenaient sur le bord, pour écarter Taudacieux qui aurait tenté de franchir le seuil du redoutable sanctuaire.
Ce faste importunait Louis XIV, il était jaloux des merveilles de Rueil. Le grand roi se sentait humilié de voir, dansles domaines d'un paKiculier, un luxe qui éclip> sait ce qu'il y avait de plus riche et de plus royal dans ses possessions; il voulait acheter Kueil, et fit écrire i)ar Colbert à la duchesse d'Aiguillon, nièce et héritière du cardinal, qui lui avait légué * le château par son testament du 23 mai 1042. Le roi lui en fit la demande par son ministre, en 1666. La duchesse d'Aiguillon lui répondit avec une fierté digne de la nièce de Richelieu:
« Je ne puis jamais témoigner mon obéissance dans une occasion qui marque mieux mon respect infini pour les volontés de Sa Majesté , qu'au sujet dont il s'agit, n'ayant jamais pensé à vendre Rueil, ni jamais pensé aussi qu'il fdt jamais vendu.
« J'avoue qu'il m'est cher par bien des considérations; les dépenses excessives que j'y ai faites font connaître l'aiFection et l'attachement que j'y ai toujours eus; mais le sacrifice que je ferai en sera plus grand; j'espère qu'étant présenté par vos mains, vous en ferez valoir le mérite.
« Le roi est le maître; et celui qui m'a donné Rueil 9 a si bien appris à toute la France^ l'obéissance qu'elle lui doit, que Sa Majesté ne doit pas douter de la mienne.
' Voir aux pièces justifirati tes. La lettre ainsi que le mémuire se trouvent dans DeWrt, Vut- dans les environs de Paris.
« Voici le mémoire que vous avez ordonné. Permettezmoi de vous dire encore , qu'excepté le roi et la reine , Rueil n'aurait pas de prix k mon égard.
« Faites-moi Thonneur de me croire votre très-humble servante autant que je la suis, etc. »
Dans le mémoire qui est joint à la lettre , et qu'on trouvera à la fin du \t>lume , il n'y a ni Tordre, ni la clarté qu'on pourrait désirer dans un document de cette nature; il est difficile de se faire une idée bien nette et bien précise du cliâteau d'après une description où il est d'abord question de Faite droite, comme ayant été bâtie efitièrement à neuf, et où trois à quatre alinéas plus loin on apprend que l'aile gauche et le principal corps de logis ont été de même bâtis à neuf. On vous dit que le principal corps de logis a été agrandi de quinze pieds en loj^ ; mais les dimensions de l'ancien château n'y sont pas indiquées. Au total, il résulte de ce mémoire que le cardinal avait fait les choses avec une magnificence dépensière , inquiète de ne pas faire assez , qui aspire à un idéal qu'elle ne peut atteindre ; il y a là une grandeur démesurée , une verve de faste ambitieux qui veut dominer par l'éclat extérieur autantque par la réalité de la puissance, et humilier la majesté royale, qui tremblait devant lui , et devant laquelle cette tète superbe était obligée (}e se baisser. On y trouve de plus des traces de ce goût aveqtu* reuxet.peu sûr qu'il montra comme bel esprit, et qui lui fit employer près de cinquante mille francs pour construire la Grotte de la Baleine,
La première acquisition de Rueil lui avait coûté cent quarante-sept mille livres, les embellissements et agran-
dissements coûtèrent en tout un million cent soixantedix-neuf mille livres , sûr lesqudles deux cent cinquante mille livres furent dépensées après sa mort par la duchesse d'Aiguillon.
Le cardinal laissa , comme on sait par son testament , un million et demi à Louis XIII : a Gomme les grands fleuves rendent à l'Océan les eaux qu'ils en reçoivent , dit-il dans son testament , de même nous rendons au service» du Roi une partie de ses biens.» L'homme qui pouvait , en 1642, faire de tels présents au roi , son maître, et enrichir encore de nombreux héritiers, écrivaiten 1609à madame de Bourges , — il était alors simple évoque de Luçon: — « Nous sommes tous gueux dans ce pays, moi tout le premier ; mais il faut y porter remède , si l'on peut ; je n'ai aucun lieu où je puisse faire du feu à cause de la fumée. Mon évéché est le plus crotté de France. ï> Quand l'évéque de Luçon venait à Paris, il logeait en garni : « C'est grand' pitié que de pauvre noblesse , écrivait-il à la même dame; je vous rends mille grâces de la peine que vous avez eue de vendre ma tapisserie ; par là vous connaissez la misère d'un pauvre moine qui est réduit à la vente de ses meubles. » Puis peu à peu la bourse du pauvre moine s'arrondit. Il fait faire deux douzaines de plate d'argent à cinq cents écus ; puis il achète une belle haquenée ; mais tout à fait belle ; puis deux petites pièces d'orfèvrerie pour joindre à deux montres , et puis enfin il a le petit Luxembourg, il a le Palais-<]:ardinal, il a la maison de Rueil , — pour lui ce n'était qu'une maison , — avec quantité de belles allées, de vergers, parterres, statues , peintures , fontaines , grottes et une orangerie
figurée en arc dé triomphe. 11 avait adinirablement opéré pour porter remède à la gueuserie !
La magnificence de Tintérieur devait répondre à ces splendides apparences. Le cardinal menait une vie austère, enveloppée de luxe. Pour frapper les esprits, il voulait frapper les regards ; le faste n'était pour lui qu'un moyen de plus de dominer. Nous ne savons absolument rien sur la disposition et Tameublement des appartements; sur les objets d'art et de curiosité qui les décoraient. Déjà Tabbé Lebeuf se plaint de ne trouver aucun détail sur ce sujet dans la continuation de Dubreuil, qui écrivait en 1639, c'est-à-dire trois ans avant la mort du cardinal. Nous avons feuilleté le Dictionnaire pittoresque et historique des établissements et monuments de Paris , Versailles , Marly et autres maisons royales ; le Voyage pittoresque aux environs de Paris par Dézallier ; le Mémorial de l'abbé Antonini ; la Description de Paris , Versailles , etc. , par Piganiol de la Force; puis Hurtaut et Magny , puis enfin l'abbé Lebeuf, dans lequel nous avons trouvé que les peintures du château étaient de Vonët , excellent peintre de Paris,
Selon le savant abbé , la villa du cardinal aurait été située dans le bourg même ; il se^trompe, à moins toutefois que le bourg n'ait occupé à cette époque une partie du versant de la montagne , au pied de laquelle il s'étend aujourd'hui ; il ajoute que le cardinal avait fait abattre une partie des murs du bourg pour étendre ses jardins dans la campagne.
Louis XIV n'acheta pas Rueil , qu'il ne trouvait pas assez grand [>our lui ; il fit mieux; il bâtit Versailles, et le
château du premier ministre fut éclipsé. Un héritier du nom de Richelieu le vendit à un homme d'affaires, et sous la main des hommes d'affaires tout ce qui est beau, grand et magnifique est bientôt brisé , haché et déchiré eh morceaux, et va s'abimer dans le gouffre hideux de la $t)éculation : ainsi il advint au château de Rueil. En 1793, la tiation s'empara de ses derniers débris, et aujourd'hui il lie reste plus aucun vestige de la résidence du grand cardinal.