CHAPITRE VI
Le père Jo»epli.
A c6té de Richelieu , nous trouvons, à Rueil, le père Joseph, capucin ; esprit moins altier, moins fougueux, plus contenu , plus fin et plus égal que le premier ministre : le moine vaut à peu près le cardinal. 11 s'effaçait, se tenait à Técart, agissant dans Tombre et cachant sa puissance. Cette réserve mystérieuse prétait à la calomnie et donnait beau jeu à ses ennemis : on en a fait un fourbe , un intrigant de bas étage , à petites ruses lÀches et hypocrites ; on Ta dépeint comme un aide-bourreau, commr
une espèce d'Olivier-le-Daiin , allant flairer les conspirations et fournissant des victimes au charnier de son maitre. Tout cela est faux: "toutes ces accusations ne reposent que sur des conjectures haineuses, sur des mensonges rancuniers , sur des assertions vagues et perfides. Nous n'avons donc pas à nous en occuper ; et nous allons raconter simplement sa vie, qui fut si simple , si modeste et si grande.
Le père Joseph est issu d'assez haute lignée ; il était fds de B. Leclerc du Tremblay , président aux requêtes et ambassadeur à Venise. L'enfant fut tenu sur les fonts de baptême par le duc d'Alençon et la duchesse d'Angoulême. Au retour de l'église, le duc dit au père : Vous avez voulu , monsieur, que je donnasse à voire fils le nom de François ; avez-vous dessein qu'il soit pauvre comme ce grand patriarche? « L'un et l'autre, dit le biograplie du père Joseph , ne prévoyaient pas qu'il dût un jour embrasser Tordre de ce saint. »
Dans sa jeunesse, le père Joseph était un brillant seigneur : il s'appelait le baron Mafllée ; les meilleurs maîtres de l'Université Pavaient formé. Après avoir vu la cour d*Élisabeth ; après avoir visité l'Allemagne et l'Italie , il fit la guerre sous le duc de Montmorency , s'éprit de belle passion pour une belle demoiselle, et entra aux capucins à l'âge de dix-neuf ans. Ces amours lui avaient tenu fortement au cœur : la lutte fut longue et douloureuse , pleine de péripéties, de triomphes passagers , de rechutes et de larmes. Enfin, sa vocation l'emporte : les chaînes du monde sont brisées ; le sacrifice de toutes ses joies est accompli , et bientM le baron Hafflée n'est plus
qu un imiivi*e o^pncin , enseignant la philosophie , dirigeant les novices, parcourant la France, préchant les carêmes dans les villes , exhortant, convertissant , soldat de Jésus-Christ , marchant sous Tétendard de la croix , et livrant bataille à F hérésie.
Cette partie de la vie du père Joseph, la plus obscure îuix yeux des hommes, est la plus brillante aux yeux de Dieu : on ne peut , sans admiration , voir un esprit de cette trempe s'en aller chercher de côté et d'autre qui eonvertir.
Ce fut au sujet de la réforme de la maison de Fontevrault , qu'il vit Richelieu pour la première fois. Rii*helieu n'était encore que l'évéque de Luçon , le plus gueux des prélats dans le plus crotté des évéchés. Ces deux liommes se comprirent et s'unirent pour le reste de leur vie. Le père capucin se conduisit avec tant de sagesse et d'habileté dans cjeiie affaire , et sut si bien s'effacer, qu'il en laissa retomber tout l'honneur ^ur le prélat , qui lui en sut l)on gré. Le biographe que nous avons déjà cité prétend que c*est à cette connaissance que l'évéque de Luçon dut son élévation : « Le père Joseph, dit l'abbé Richard, le proposa peu de temps après à la reine-mère , comme un homme sublime et extraordinaire, et capable des plus grandes affaires. »
" Pendant son séjour à Orléans , où en sa qualité de provincial il avait assemblé un chapitre de son ordre, en 1624, le père Joseph reçut la lettre suivante du cardinal de Richelieu : (c Au père Joseph ,. capucin. Comme vous êtes le principal agent dont Dieu s'est servi pour me conduire dans tous les honneurs où je me vois élevé , je
me sens obligé de vous en mander les premières nouvelles, et de vous apprendre qu'il a plu au roi me donner la charge de son premier ministre à la prière de la reine. Mais en même temps, je vous prie d'avancer votre voyage et de venir au plus vite partager avec moi le maniement des affaires ; il y en a de pressées que je ne veux confier à personne ni résoudre sans votre avis. Venez doncpromptement recevoir le témoignage de toute Testinie que vous porte le cardinal de Richelieu . Compiègne , 29 août 1624».
L'année suivante , le père Joseph partit pour Rome , où il présenta à Urbain VIII son poème intitulé : Lu Turciade^ qu'il avait composé dans le but d'amener les chrétiens à faire la guerre aux Turcs. Le pape accueillit l'offrande avec une bienveillance extrême ; il nomma le poème l'Enéide chi*étienne , et daigna même écrire des vers à la louange de l'auteur.
Il nous serait impossible de suivre le père Joseph dans sa carrière politique, souvent interrompue par ses courses apostoliques à travers la France. Quand le cardinal avait besoin de son assistance , ses lettres venaient le surprendre au milieu de quelque exhortation qu'il adressait à de pauvres religieuses. Alors le père capucin reprenait le bâton de voyage , et on pouvait le voir allant à pied par les chemins , lui qui portait souvent dans sa tête lë^ destinées de la France. Il avait moins d'élan, des aperçus moins vastes que le cardinal ; mais il avait l'esprit plus délié et tout à la fois plus de fermeté dans le caractère. Quand le cardinal sentit son énergie fidblir, qu'il recula épouvanté devant les cabales de ses litjhrersaires, ce fut le
père Joseph qui raffermit son courage, en lui fiiisant remarquer irè&-ju8tement que cédera Torage, c*était précisément s'exposer aux persécutions auxquelles il voulait échapper. Richelieu voulut Favoir auprès de lui au siège de la Rochelle, où il se rendit à pied et où il fit merveille. Ce fut le père Joseph qui découvrit la conspiration de Ghalais; il donna Tavis d'arrêter le maréchal d'Ornano. L'illustre capucin fut envoyé à la diète de Ratisbonno ' avec le sieur Brulart de Léon. Wallenstein vint au devant d'eux avec dix-huit carrosses ; il les fit monter tous les deux dans sa voiture (30 juillet 1630). Le père Joseph y travailla si bien que l'Empereur dit en parlant de lui : tt Un pauvre capucin m'a désarmé avec son chapelet ; et tout étroit quêtait son coqueluchon , il avait su y faire entrer six bwmets électoratix. »
A son retour , le cardinal lui fit donner un appartement à Rueil ; il en avait un également au chÀteau de Saint-Germain, à Ck)mpiègne. Partout ils étaient si près l'un de l'autre » que le capucin pouvait entrer à toute heure dans le cabinet du cardinal, et le cardinal chex le capucin, sans être vus de personne. H avait une pension du roi et un carrosse qui lui fut entretenu depuis le 1** janvier 1631 jusqu'à sa mort. Le père Joseph, nous k* répétons , n'était point un agent subalterne traitant avec des personnages de rang inférieur ; il était vraiment ministre ; il avait le département des affaires étrangères ; quatre capucins travaillaient sous sa direction. Ses dépêches n'ont point, il faut en convenir , cet air de grandeur, cette élévation qui s'exagère quelquefois et se boursoufle, que l'on reconnaît dans celles du rardinal : mais
elles sont écrites d'un style précis, convenable, sobre et correct , qui peut servir de modèle. Parmi ces dépêches, il y en a plusieurs qui sont datées de Rueil : ce sont celles du 14 août , du 12 octobre et du 22 octobre de Tannée 1635, du 6 janvier, 22 juin et 3 septembre 1637; elles sont adressées au cardinal de La Valette, et se rapportent à un des faits les plus curieux que présente Thistoire : ' on y voit un capucin donner des ordres à un cardinal qui commandait une armée, laquelle se battait pour les huguenots contre les catholiques.
1^ père Joseph était, comme son ami le cardinal, d'une taille haute et grêle ; rien dans sa physionomie ne portait les traces de la ruse , de Thabileté sournoise ; il avait les traits allongés, le nez saillant; une sérénité parfaite respirait sur sa bouche très-bien dessinée; une singulière expression de douceur voilait Téclat de ses regards, et la méditation se déployait à Taise dans son vaste cer^ veau. Le père Joseph, au témoignage de tous ses contemporains, était souvent Tâme, le ressort, le premier mobile de ce qui a répandu par toute la terre le nom de Richelieu. Toujours le cardinal publiait lui-même qu'il ne pouvait se passer du secours de ce religieux. Après sa mort , le premier ministre se saisit , à Rueil et aux capucins de la rue Saint-Honoré , de tous les papiers qu'il laissait après lui , brftia les moins nécessaires et emporta lui-même les autres; aussi , tout n'est pas connu de la vie du célèbre capucin ; l'humilité du religieux nous a d'ailleurs privés des éclaircissements nécessaires sur tant de négociations, dont nous ne connaissons qu'à demi le mystère.
Dans le chapitre qui suit on lira le récit de sa mort , arrivée à Rueil le 18 décembre 1638. Nous Tavons copié lextuellement dans Tabbé Richard ; tout ce morceau respire une tristesse si pieuse , une telle quiétude de dou* leur pleine de foi et d*espérance, que nous aurions craint d en affaiblir Teffet en y introduisant le moindre changement. C*est bien là une de ces mort» qui nsswent ceux fmia wnent du salut de ceux qui la souffrent.