‹ Ruelles, salons, et cabarets (volume 2)Chapitre 10 sur 138 · I. Voyez le n" 2 de l'Appendice · texte numérisé non relu

I. Voyez le n" 2 de l'Appendice

Un prélat riche et fortune, Sous un bonnet enlumine En est, s'il le faut ainsi dire, Coiffé.

Ce n'est pas que frère René D'aucun mérite soit orné.

Qu'il soit docte ou qu'il sache écrire, Ou qu'il dise le mot pour rire; Mais c'est seulement qu'il est né Coiffé.

Bois-Robert riposta par un coup de boutoir. La colère a toujours tort. Malleville resta maître du champ de bataille. C'était, du reste, un agréable poète, dont le vers n'avait que le défaut d'être trop facile.

Claude de Malleville était un disciple du froid et correct François Maynard, qui implora vainement la protection de Richelieu, et fit, à la fin de sa vie, inscrire les vers suivants sur la porte de son cabinet :

Las d'espérer et de me plaindre Des Muses, des grands et du sort, C'est ici que j'attends la mort.

Sans la désirer ni la craindre.

L'élève avait plus de vivacité que le maître. Il a composé d'ingénieux rondeaux et de très agréables sonnets. Parmi ses œuvres, celle qui'peut donner la vraie mesure de son talent si franc et si libre d'allure, porte ce titre bizarrement jovial : « Sur une belle gueuse. » Citons-en quelques strophes :

Pieds nus et tout échevelée, Philis, en l'avril de ses jours.

Non moins belle que désolée, S'en va de porte en porte implorer du secours.

Qiii la voit en ce point si pleine de tristesse, Bénit sa rencontre et le lieu, Et donne moins au nom de Dieu Que pour l'amour de la déesse.

Quoi que tu puisses demander,

Tu l'obtiendras, je t'en assure; Piiilis, tes yeux si beaux ont droit de commander, Au moment que ta voix humblement nous conjure.

Qui voudroit résister, résisteroit en vain A l'eflort de tes belles larmes ; Demander avec tant de charmes.

C'est demander les armes à la main.

Est-il rien de plus coulant et de plus vif?

Passons maintenant à ceux des membres de la réunion-Conrart, dont nous n'avons fiit que prononcer le nom. Nous laisserons de côté Faret et Desmarests que nous reverrons plus loin. Qiiant à Chapelain, nous le rejetterons dans le chapitre de l'hôtel Rambouillet, cet olympe dont il fut un des dieux.

Giry était ce qu'on appelait alors un « bel esprit ». Il faisait le grand écart sur le latin et le grec. Ce traducteur à deux fins était compliqué d'un avocat général.

L'abbé Germain Habert de Cérisy, le rimeur en titre des ruelles, excellait à dresser la statistique des beautés féminines. Le sujet, sous sa plume, devenait inépuisable. II composa sept cents vers en l'honneur des yeux de « Phylis », et encore crut-il avoir fait les choses avec parcimonie. Quoiqu'il se fût rendu coupable d'un nombre prodigieux de vers musqués, Germain Habert de Cérisy donna pourtant une preuve de goût dont l'histoire des lettres lui tiendra compte. Lorsque Richelieu soumit le Cid à l'appréciation de l'Académie, l'abbé dit avec simplicité et courage : «Je voudrais bien l'avoir fait. »

Son frère Philippe était commissaire de l'artillerie. Entre temps il cultivait la poésie, mais avec ménagement. Il aimait les neuf Sœurs d"un amour quasi platonique. Pour toute production, on ne connaît de lui qu'une sorte d'élégie, intitulée le « Temple de la Mort », et dont le motif est la perte de la femme de son protecteur, M. de la Meilleraye. C'était un homme détaille moyenne, aux cheveux blonds et aux yeux bleus. A voir le sérieux permanent de son visagee pâle et piqué de petite vérole, on n'eût

jamais cru qu'il pût être remué par de glandes passions. Il faillit pourtant se jeter dans la fosse d'une maîtresse trépassée... Il eut la prudence de se retenir et de se conserver pour le siège d'Emerick, où un soldat devait lui brûler la cervelle avec un tonneau de poudre destiné à faire sauter une muraille. On ne perd rien pour attendre.

Quant à Montmort, le maître des requêtes, son bagage littéraire se compose de quelques épigrammes plus ou moins bien aiguisées. Il jouissait d'une fortune grossie aux dépens de Gallet, qui avait imprudemment confié cent mille francs au père (i) du maître des requêtes. Ce fameux joueur, peu sûr de lui-mfme, s'était, avant de rentrer chez la Blondeau, dessaisi de cette somme, pour se ménager une planche de salut en cas de naufrage. Le moment prévu arriva : Gallet vint alors trouver Montmort, dans le but de retirer dix mille francs, avec lesquels il tenterait la chance une dernière fois.

— Mais je n'ai rien à vous, dit le maître des requêtes.

— Hé! hé! je vous entends bien, répliqua le bon Gallet ; vous ne voulez pas me les donner, de peur que je ne joue encore; mais je vous promets de n'aventurer que cela.

— Vous rêvez, repartit Montmort avec un imperturbable sangfroid ; votre perte vous a troublé la cervelle.

Et il nia le dépôt jusqu'à son lit de mort. Ce fut en vain qu'à ce moment suprême Gallet se présenta devant lui. Le moribond persista dans sa dénégation 11 avait acheté l'hôtel Sully avec les cent mille francs.

Lorsque la reine de Suède vint à Paris, l'Académie se rendit au Louvre en masse, pour déposer ses tclicitations aux pieds de cette princesse lettrée. L'ennemi intime de Conrart prit la parole. Une coquette avait divisé le « Quintilien français » et le premier secrétaire perpétuel. Cliristine élargit le fossé, en accablant d'élo-

I. Voilà le coupable, et non \c frire du maître des requêtes, comme une erreur typographique nous le (ait dire dans une note de notre édition des Aventures de Dassottcy, page 3;.

SALONS ET CABARETS ly

ges les phrases sonores de Patru, C'est une curieuse physionomie que cette « reine gothique », comme l'appelle Madame de Motteville, qui en a tracé le portrait suivant :

« Son habit étoit composé d'un petit corps qui avoit à moitié la figure d'un pourpoint d'homme, et l'autre moitié celle d'une hongreline de femme, mais qui étoit si mal ajusté sur son corps, qu'une de ses épaules sortoit tout d'un côté, qui étoit celle qu'elle avoit plus grosse que l'autre. Sa chemise étoit faite à la mode des hommes : elle avoit un collet qui étoit rattaché sous sa gorge d'une épingle seulement, et qui lui laissoit tout le dos découvert; et ce corps qui étoit échancré sur la gorge, beaucoup plus qu'un pourpoint, n'étoit point couvert de ce collet. Cette même chemise sortoit par en bas de son demi-pourpoint comme celle des hommes, et elle faisoit sortir au bout de ses bras et sur ses mains la même quantité de toile que les hommes en laissoient voir alors au défaut de leur pourpoint et de leur manches. Sa jupe qui étoit grise, chamarrée de petits passements d'or et d'argent, de même que la hongreline, étoit courte; et au lieu que nos robes sont traînantes, la sienne lui faisait voir les pieds découverts (i) »

Christine, enfin, avait dépouillé la femme. Elle n'avait rien conservé de la retenue et de la grâce de son sexe. Son humeur était pleine de soubresauts. Parfois elle se livrait à des rêveries que terminaient des éclats de rires inattendus. La morale et la religion n'étaient pour elle qu'une cible où elle exerçait l'adresse de son esprit chargé de quolibets. On entendit même des jurons de caserne sortir de sa bouche de reine. Elle était tourmentée par un besoin permanent de locomotion. Elle allait et venait en tous sens, et souvent on la vit affecter des postures étranges, placer sans façon ses deux pieds sur une chaise assez élevée pour ne rien laisser à deviner. Mais cet abandon singulier était quelquefois entrecoupé d'accès de brusquerie qui dénotaient une rudesse de caractère peu commune. Du reste, Christine sut toujours, les ressouices de son esprit aidant, se faire pardonner

I. Mémoires de Madame de Motteville, édit. de 1739, t. V, p. 227, 22S.

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ses irrégularités de conduite, — moins pourtant le meurtre à froid de Monaldeschi.

La reine de Suède méritait, par ses affinités littéraires, de prendre place dans cette galerie. Nous aurons même l'occasion de la remettre en scène.

A l'époque oij le cercle Conrart tomba dans la main de Richelieu, était en pleine floraison l'hôtel de Rambouillet, qui a pesé d'un si grand poids sur les lettres du dix-septième siècle.

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