‹ Ruelles, salons, et cabarets (volume 2)Chapitre 11 sur 138 · L'HOTEL DE RAMBOUILLET · texte numérisé non relu

L'HOTEL DE RAMBOUILLET

Le temps était passé où Rabelais et Brantôme pouvaient mettre le mot sur la chose. D'autres mœurs appelaient une autre forme. Le style précieux devait remplacer le style aux coudées franches. L'hôtel de Rambouillet fut le centre de cette réaction collet-monté, réaction dont on a méconnu les bienfaits. Les extrêmes engendrent les extrêmes. Comme la crudité dans l'expression avait produit l'afféterie, l'afféterie produisit la majesté. Nous voulons parler d'une pompe élégante et imagée. Un habile et savant écrivain, P.-L. Courier, disait : « En tait de langue, il n'est femmelette du siècle de Louis XIV qui n'en remontrât aux Rousseau et aux Buffon. » Ce paradoxe est tout simplement une vérité. P.-L. Courier n'a qu'un tort en ceci, c'est de remettre en circulation le malheureux mot échappé à la plume de Voltaire : « Le siècle de Louis XIV. » Pourquoi ne pas dire « le dix-septième siècle» ? Pourquoi faire intervenir le « grand roi » ?

Le cénacle de l'hôtel de Rambouillet, formé dès l'année 1600, vit naître et fit éclore bien des réputations. On y remarquait, outre le marquis de Rambouillet, parmi les grands seigneurs, Richelieu, Condé, Montausier; parmi les hommes de plume, Malherbe, Vaugelas, Rac.in, Gombauld, Balzac, Voiture, Chap>

lain, Costar, Sarrazin, Mairet, Patrii, Godeau, Bussy-Rabutin, Malleville, Colletet, Corneille, Rotroii, Scarron, Benserade, Scu- (léry, Saint-Evremond, Charleval, la Rochefoucauld et l'abbé Cottin; parmi les femmes. Madame de Ramliouillet et sa' fille Iulie d'Angennes, Mademoiselle de Bourbon-Condé qui devint duchesse de Longueville, Mademoiselle de Coligny qui épousa le comte de la Suze, la marquise de Sablé, Madame de Scudéry et Madeleine de Scudéry.

A tout seigneur tout honneur. Donc mettons sur le premier plan les maîtres de l'hôtel de Rambouillet.

Catherine de Vivonne, fille de Jean de Vivonne, marquis de Pisani, épousa le 26 janvier 1600 le marquis de Rambouillet. La marquise a laissé une renommée retentissante. Tous les mémoires du temps célèbrent l'aménité de son caractère et les trésors de son intelligence. Elle avait un esprit des plus inventifs et des plus ingénieux. Nous allons en donner une preuve fort curieuse. L'hôtel Pisani tombait en ruine; il fallait se hâter de faire venir ce qu'on appelle un « homme de l'art ». Madame de Rambouillet ne tenait pas les architectes en grande estime, elle se garda donc d'en déranger aucun, et ne voulut s'en rapporter qu'à ses propres lumières. Un soir qu'elle s'était laissée aller à une rêverie méditative, elle s'écria tout à coup, dans le feu de l'inspirauon :

— Vite! du papier; j'ai trouvé ce que je veux faire.

Et aussitôt de dresser le plan du futur hôtel de Rambouillet.

Elle condamna l'ancien système de construction, fécond en incommodités naïves.

« C'est d'elle, dit l'auteur des Historiettes, qu'on a appris à mettre les escaliers à côté, pour avoir une grande suite de chambres, à exhausser les planchers et à faire des portes et des fenêtres hautes et larges, et vis-à-vis les unes des autres; et cela est si vrai que la reine mère, quand elle fit bâtir le Luxembourg, ordonna aux architectes d'aller voir l'hôtel de Rambouillet, et ce soin ne leur fut pas inutile. C'est la première qui s'est avisée de faire peindre une chambre d'autre couleur que de rouge ou de tanné;

et c'est ce qui a donné à sa grand'chambre le nom de la chambre bleue (i). »

Nous trouvons dans les Antiquités de Paris une description de cette chambre bleue dont Voiture aime tant à parler.

« Elle étoit parée, dit Sauvai, d'un ameublement de velours bleu, rehaussé d'or et d'argent... Ses fenêtres sans appui qui régnent de haut en bas, depuis son plafond jusqu'à son parterre, la rendent très gaie, et la laissent jouir sans' obstacle de l'air, de la vue et du plaisir du jardin (2). »

L'hôteldeRambouillet était situé rue Saint-Thomas du Louvre. Il occupait l'emplacement où fut percée plus tard la rue de Chartres, et, s'étendant jusqu'à la place du Palais-Royal, tenait d'un côté à l'hôtel de Chevreuse et de l'autre aux jardins des Quinze-Vingts.

Madame de Rambouillet se creusa Tesprit pour faire entrer dans le plan d'édification qu'elle méditait les éléments de commodité et de luxe réunis. Elle résolut ce problème qu'on n'avait pas encore osé se proposer alors. La cour, les ailes, les pavillons et le corps du logis, d'une grandeur moyenne, étaient en parfaite harmonie et disposés avec un ensemble plein de goût, qui doublait leur effet par le jeu de la perspective. L'hôtel, bâti en briques, était rehaussé d'embrasures, d'amortissements, de chaînes, de corniches, de frises, d'architraves et de pilastres do pierre. Dès l'entrée et de toutes les parties de la cour, on découvrait le jardin, qui, occupant presque tout le côté gauche, serpentait autour des appartements, animait et égayait les abords de l'hôtel. De la cour on passait, à gauche, dans une basse-cour richement peuplée. Le corps de logis renfermait quatre beaux appartements, dont le principal offrait une heureuse combinaison du luxe le plus délicat et du meilleur confortable. On y montait par un escalier formé d'une seule rampe, douce, spacieuse, et qui conduisait à une vaste salle, parfaitement éclairée; celle-ci

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