‹ Ruelles, salons, et cabarets (volume 2)Chapitre 109 sur 138 · I. Mnnoires-nnrcdoles, p · texte numérisé non relu

I. Mnnoires-nnrcdoles, p

la main gauche, lorsqu'il a introduit dans son testament cette clause malicieuse :

Premièrement, je donne et lègue A ma femme qui n'est pas bègue, Pouvoir de se remarier.

Pour moi, je crois que cet ordre

De ma dernière volonté

Sera le mieux exécuté :

Car il est vrai, malgré moi-même,

Je lui ai fait faire un carême

Qui la doit mettre en appétit.

Mais si quelque autre époux l'approche,

Qu'elle ne fasse point reproche

Des vertus du premier mari,

Pour rendre le second marri.

Que Louis XIV se montre marri, s'il le veut, et foudroie de son regard indigné le sensible Racine : le roi-soleil n'est que le successeur du cul-de-jatte Scarron.

Maintenant remettons-nous en route. Nous avons un arriéré à solder; payons nos dettes. Il s'agit de quelques cercles tenus en réserve et dont nous ne voulons dire que peu de mots. La plupart des réunions de cette époque dérivent de l'hôtel Rambouillet, et le continuent plus ou moins fidèlement ; les autres subsistent à côté de cette école du « Bon-Goût » et forment avec elle un heureux contraste, opposant à la solennité de son attitude et de son vocabulaire une entière indépendance d'allure et de style. Dans les premières, se range tout naturellement le Samedi de Mademoiselle de Scudéry, dont nous avons donné un historique détaillé.

Réparons nos omissions par quelques traits caractéristiques.

Voici d'abord la petite cour de Mademoiselle de Montpensier, qui se tient au Luxembourg ; clans ce magnifique palais, si somptueusement et si artistement décoré par Marie de Médicis, Jean-Renaud de Segrais et Pierre-Daniel Huet, évêque d'Avranches, se disputent, à armes courtoises, la présidence de cette académie, où Charles Cottin a sa place marquée ; trinité littéraire,

dont l'abbé est le Saint-Esprit... Que Molière lui soit léger ! — Le portrait est à la mode chez la fille de Gaston, qui elle-même excelle dans ce genre ; rappelons son croquis :

« Je suis grande, dit-elle, ni grasse ni maigre, d'une taille fort belle et fort aisée. J'ai bonne mine ; la gorge assez bien faite; les bras et les mains pas beaux, mais la peau belle, ainsi que la gorge. J'ai la jambe droite et le pied bien faits ; mes cheveux sont blonds et d'un beau cendré; mon visage est long, le tour en est beau ; le nez grand et aquilin ; la bouche ni grande ni petite, mais façonnée d'une manière fort agréable ; les lèvres vermeilles ; les dents point belles, mais pas horribles aussi ; mes yeux sont bleus, ni grands ni petits, mais brillants, doux et fiers comme ma mine. J'ai l'air haut sans l'avoir glorieux. Je suis civile et familière, mais d'une manière à m'attirer plutôt le respect qu'à m'en faire manquer. J'ai une fort grande négligence pour mon habillement; mais cela ne va pas jusqu'à la malpropreté, je la hais fort... Je parle beaucoup, sans dire des sottises ni de mauvais mots... Je suis la personne du monde la plus secrète, et rien n'égale la fidélité et les égards que j^ai pour mes amis ; aussi veux-je que l'on en ait pour moi... Je suis foit méchante ennemie, étant fort colère et fort emportée ; et cel.i, joint à ce que je suis née, peut bien faire trembler mes ennemis ; mais aussi j'ai l'âme noble et bonne. Je suis incapable de toute action basse et noire ; ainsi je suis plus propre à faire miséricorde que justice. Je suis mélancolique ; j'aime à lire les livres bons et solides ; les bagatelles m'ennuient, hors les vers ; je les aime de quelque nature qu'ils soient... Je ne m'ennuie de rien, quoique tout ne me divertisse pas ; cela n'empêche point que je ne sache discerner les personnes de mérite ; car j'aime tous ceux qui en ont un de particulier en leur profession. Par-dessus tous les autres, j'aime les gens de guerre et à les ouïr parler de leur métier... J'avoue que je parle volontiers de la guerre ; je me sens fort brave... (i). »

l. Collection Michaud, t. IV, p. 525, 526.

Elle était d'une vaillance, ou plutôt d'une audace sans bornes. On se souvient de la manière aussi originale que hardie dont elle força Orléans, avec ses deux maréchales de camp, les comtesses de Fiesque et de Frontenac. Cétait une Romaine échappée des tragédies de Corneille. Un jour, le fils d'un roi déchu, déchu luimême, demandait la main de Mademoiselle de Montpensier. il aimait plus le plaisir que le trône ; elle l'en blâmait vivement. Charles II jurait que, cette alliance contractée, rien ne l'empêcherait plus de regagner ses Etats. Mademoiselle lui objectait que, pour les « regagner », il fallait les reconquérir: elle le pressait de s'éloigner.

— Quoi! s'écria-t-il, dès que je vous aurai épousée, vous voulez que je m'en aille ?

— Oui, si cela est, je serai plus obligée que je ne suis de prendre vos intérêts. Je vous verrais ici avec douleur, dansant le triolet et vous divertir, lorsque vous devriez être en lieu où vous vous fissiez casser la tète ou remettre la couronne dessus.

Cette fière princesse devait recevoir la plus sanglante des humiliations. Après avoir donné congé à ce roi indolent, elle avait honoré de son amour un grand seigneur qui, sous la peau du gentilhomme, cachait une âme de faquin et qui, revenant de la chasse, osa lui dire : « Louise d'Orléans, tire-moi mes bottes. » Un semblable affront pouvait seul dégriser Louise d'OrléanS d'une aussi folle passion. Huet avait bien des fois gémi des égarements dans lesquels l'avait jetée Lauzun, ce « cadet de Gascogne, insolent, moqueur et bas jusqu'au valetage », comme le peint Saint-Simon. 11 alla jusqu'à maudire l'amour et en prêcher l'extermination. Le bon évêque tira de sa lyre sceptique les accords suivants :

« l'amour est une maladie du corps, et se peut guérir par le secours de la medecine.

«L'amour n'est pas seulement une passion de l'âme, comme la haine et l'envie ; mais c'est aussi une maladie du corps, comme

la fièvre. Elle est dans le sang et dans les esprits qui s'allument et s'agitent extraordinairement, et l'on pourroit la traiter méthodiquement par les règles de la médecine pour la guérir. Je crois que l'on en pourroit venir à bout par de grandes sueurs et de copieuses saignées qui, emportant avec l'humeur ces esprits enflammés, purgeroient le sang, calmeroient son émotion et le rétabliroient dans son état naturel. Ce n'est pas une simple conjecture ; c'est une opinion fondée sur l'expérience. Un grand prince que nous avons connu (Condé), atteint d'un amour violent pour une demoiselle de grand mérite, fut contraint de partir pour l'armée. Tant que son absence dura, sa passion s'entretint par le souvenir, et par un commerce de lettres fort fréquent et fort régulier jusqu'à la fin de la campagne, qu'une maladie dangereuse le réduisit à l'extrémité. On proportionna les remèdes au mal, et on mit en usage tout ce que la médecine enseigne de plus efficace. 11 reprit sa santé, mais sans reprendre son amour, que de grandes évacuations avoient emporté à son insu. Car, se persuadant d'être toujours amoureux et ne l'étant plus que de mémoire, il se trouva froid et sans passion auprès de celle qu'il croyoit encore aimer. Chose pareille arriva à un de mes amis intimes, qui, ayant été délivré d'une fièvre longue et opiniâtre par une espèce de crise qui consista en sueurs, il se trouva délivré en même temps d'un amour importun et incommode... De sorte que lorsque après sa guérison il voulut reprendre son mêmetrain de galanterie et continuer ses soins amoureux, il ne sentit plusses anciens empressements, et fut étonné de ne leconnoître plusen lui qu'indifférence et que langueur, au lieu de sa vivacité et de sa tendresse passées (i). >^

11 ne manque à ce morceau de poésie, pour être parfait, que la rime riche de Boileau. Un tel sujet aurait d'ailleurs vivement alléché et dignement inspiré cet admirateur désintéressé du « beau sexe ».

La grande Mademoiselle, comme on l'appelait, ne se livra pas

Page 1