I. lliictianct, Paris, 1722, p
tout entière à la Fronde et à Lauzun ; elle aimait les lettres et les cultivait. Outre des Mémoires, on lui doit la Relation de l'Ile imaginaire et V Histoire de la princesse de Paphiagonie, deux romans jetés dans le moule de Madeleine de Scudéry, et où se fait sentir la retouche maniérée de Segrais. Combien nous préférons les Mémoires, si pleins de la remuante personnalité de l'auteur ! Ils portent, du moins, son empreinte quasi virile.
Segrais quitta le Luxembourg avec honneur, disgracié pour la franchise avec laquelle il ava.t osé blâmer les « bontés » de la duchesse pour Lauzun. 11 entra, suivi du maigre et pâle Huet, chez Marie-Madeleine de la Vergne, comtesse delà Fayette, dont il devint aussi le collaborateur : Zaïde et ia princesse de Cl'cves sont le produit de cet accouplement. Madame de la Fayette comptait, parmi les familiers de sa maison, un autre homme de lettres, un écrivain de la trempe de Pascal, un penseur profond, le duc de la Rochefoucault, de qui elle disait :
— 11 m"a donné de l'esprit, mais j'ai réformé son cœur.
Où donc vit-elle la trace de cette transformation, si ce n'est dans le commerce intime où ils mettaient leurs maux en commun, elle ses spasmes et lui sa goutte? D'un bout à l'autre de ses Maximes, la Rochefoucauld est tout d'une pièce. Jamais on ne voit sa main trembler, lorsqu'il porte le scalpel dans les replis les plus secrets de l'humanité. De même dans ses Mémoires. N'y jette-t-il pas en pâture aux gens curieux de scandales les péchés mignons de cette pauvre duchesse de Longueville, qu'il montre toute pantelante dans ses bras, à la grande douleur de certain philosophe de nos jours, dévotement occupé, depuis sa propre conversion, à << refaire une virginité » à la sœur Louise de la Miséricorde? — O Madame de la Fayette! la Rochefoucauld avait trop de tête pour avoir du cœur!
Celle que l'auteur des Maximes appelait « la j/raie », à cause de la sincérité de son caractère, avait succédé cà Madame de Sablé, qui avait succédé elle-même à Madame de Longueville. Ici s'arrête la liste des maîtresses historiques de la Rochefoucauld. Madame de Sablé; avec sa spirituelle amie la comtesse de Maure, avait
ouvert, à la Place-Royale, une école de bon ton et de morale raffinée, qu'elle devait ensuite transporter à Port-Royal. Cette place célèbre date de Henri IV; avant lui, ce n'était qu'un terrain couvert de décombres, où l'on avait établi un marché aux chevaux. Le but du Béarnais fut de créer une sorte de cirque qui servit aux courses, aux luttes, aux mascarades et autres jouissances publiques. Il fut achevé et inauguré en 1612. Tout autour fuient dressés des échafauds sur lesquels s'échelonnèrent hiérarchiquement les gentilshommes, les gens de robe et les gens du peuple. Alors parurent dans la lice, avec d'élégants habits et une pompeuse escorte, les plus illustres et les plus brillants cavaliers du royaume. Bassompierre ne dépensa pas moins de cinquante mille écus pour y faire une figure décente. Dernière fête de la noblesse qu'attendait l'échafaud de Richelieu ! Après ces luxueuses extravagances, la Place-Rovale devint le théâtre favori de la galanterie et de la mode. Un trône y fut. élevé à la beauté et à l'esprit, à qui venaient rendre hommage les grands seigneurs dans leurs carrosses de velours et les gens de lettres à pied... C'était, du reste, suivant Scarron, un
Pays où la botte Se conservo/Y longtemps sans crotte.
Le cercle de Madame de Sablé mit les maximes en honneur. Là prirent naissance celles de la Rochefoucauld.de Jacques Esprit et de l'abbé d'Ailly ; la marquise tournit aussi son contingent de sentences. Mais Madame de Sablé ne se contentait pas d'être un bas-bleu de quelque distinction; elle était, de plus, un cordonbleu cmérite. Avec quel art elle composait des confitures! Deux siècles sont passés, et l'eau en vient encore à la bouche de notre friant philosophe, qui a déjà contracté les vices des vieux dévots et à qui les marmelades de la marquise ont un moment fait oublier la gorge de Madame de Longueville. Lii^cte, ViUcres... O fa taies conséquences de l'éclectisme! La duchesse de Montpensier^ àzx\s V Histoire de la princesse de Paphhgonie. raille finement Madame de Sablé et la comtesse de Maure, du soin exagère
qu'elles prennent de leur santé, et de leur goût prononcé pour la friandise.
« Il n'y avoit point d'heures, dit Mademoiselle, où elles ne conférassent des moyens de s'empêcher de mourir et de Fart de se rendre immoitelles. Leurs conférences ne se faisoient pas comme celles des autres. La crainte de respirer un air ou trop froid ou trop chaud, l'appréhension que le vent ne fût trop sec ou trop humide, une imagination enfin que le temps ne tut aussi tempéré qu'elles le jugeoient nécessaire pour la conservation de la santé, étoient cause qu'elles s'écrivoient d'une chambre à l'autre. On seroit trop heureux si on pouvoit trouver de ces billets et en faire un recueil ; je suis assuré que l'on y trouveroit des préceptes pour le régime de vivre, des précautions jusques aux temps propres à faire des remèdes, et des remèdes même dont Hippocrate et Galien n'ont jamais entendu parler avec toute leur science; ce seroit une chose fort utile au public, et dont les facultés de Paris et de Montpellier feroient bien leur profit. Si on trouvoit leurs lettres, on en tireroit de grands avantages en toutes manières; car c'étoient des princesses qui n'avoient rien de mortel que la connoissance de l'être dans leurs écrits... La princesse Parthénie (Madame de Sablé) avoit le goût aussi délicat que l'esprit : rien n'égaioit la magnificence des festins qu'elle faisoit ; tous les mets en étoient exquis, et sa propreté a été au delà de tout ce qu'on en peut imaginer (1). » — « On l'a vue pester, dit aussi Tallemant, contre le livre intitulé le Cuisinier français, qu'a fait le cuisinier de M. d'Uxelles. — 11 ne fait rien qui vaille, disoit-elle; il le faudroit punir pour abuser ainsi le monde (2). » L'auteur des Historiettes ose écrire cette phrase : « C'est une grosse dondon qui n'a que le mal qu'elle s'imagine avoir. » Le brutal! La Rochefoucauld n'était pas indifférent aux friandises de Madame de Sablé; il le prouve dans ce billet qu'il lui adressa quelque temps après leur séparation :