‹ Ruelles, salons, et cabarets (volume 2)Chapitre 111 sur 138 · Historiettes, t. Ili; p · texte numérisé non relu

Historiettes, t. Ili; p

« Si je pouvois espérer deux assiettes de ces confitures

dont je ne méritois pas de manger autrefois, je croirois vous être redevable toute ma vie. »

Esprit et d'Ailly suivaient cet agréable courant : abbés tous deux, n'étaient-ils pas gourmands par étatr D'Ailly cumulait deux fonctions, celle de précepteur des enfants de Madame de Longueville et de confident de Madame de Sablé, dont il publia les réflexions morales, en y joignant des méditations de son cru sur les tendances des deux sexes à se rapprocher. Une douce et sage médiocrité respire dans l'œuvre commune de la marquise et de l'abbé. Ce dernier était souvent en butte aux lardons de Duval de Coupeauville, abbé delà Victoire, qui ne ménageait pas davantage la maîtresse de la maison. Madame de Sévigné et Tallemant ont recueilli quelques-uns des bons mots du malin petitcollet. Il se faisait un jeu des frayeurs dont nous avons parlé plus haut; citons le tour qu'il a joué à cette occasion, les deux amies ayant, comme il leur arrivait souvent, rompu tout commerce immédiat :

« La comtessedeMaure avoitla migraineetquelque fluxion, il y avoit quinze jours, et la marquise croyoit être enrhumée; l'abbé de la Victoire se mit en tête de faire une malice à la marquise : — Il est fâcheux, lui dit-il, que vous ne puissiez sortir de votre chambre, car votre amie auroit grand besoin de vous; son mari et elle se brouillent fort, vous les remettriez bien ensemble; sans vous ils courent fortune d'en venir à une séparation. — Jésus! que dites-vous? s'écria-t-elle; mais comment faire? Le moyen de passer mon antichambre, ce grand escalier, cette halle de salle? — Il y faut penser, reprit-il. Et après avoir fait semblant de rêver quelque temps : — N'ai-je pas vu là-haut, ajouta-t-il, un pavillon sur le lit de votre cuisinière? Mettez-vous dessous, on le soutiendra avec un bâton, vous ne prendrez point l'air. Elle le crut : on apporte le pavillon, la voilà dessous. Trois de ses gens portent le bas du pavillon. La comtesse fut bien surprise de voir entrer cette machine dans sa chambre. — M'amour, lui dit la marquise, vous voyez quelle marque d'amitié je vous donne. —

Hé! qui vous amène? — Il faut bien secourir ses amis au besoin? Qu'est-ce que veut dire cet homme? Rêve-t-il? — Quel homme? 'Est-ce le bon (le comte de Maure) que vous voulez dire? — Ah ! Jie le nommez plus ainsi, m'amour, il ne l'est plus. Elles furent une heure avant que de s'éclaircii. Voilà la marquise enragée contre l'abbé; elle ne le vouloit plus voir; enfin, il lui fit dire que si elle ne lui pardonnoit, il feroit venir tous les enfants rouges et blancs chanter un D^/>/'q/»«rf« dans sa cour. Elle eut peur d'en mourir, et après cela ils firent la paix (1). »

De pareilles scènes n'étaient pas rares, et d'ordinaire l'harmonie Jie se rétablissait que par l'intervention de Jacques Esprit, dont le naturel fort doux et la belle mine avait une grande influence sur Madame de Sablé. C'était, du reste, un personnage considérable, car l'auteur des Maximes parle toujours de lui comme un disciple parlerait d'un maître. Mais il a écorné sa haute réputation en écrivant le livre des Faii^ssetés des vertus hiiniaines, qui n'est que celui de la Rochefoucauld délayé et revêtu d'une couche janséniste. Sa plume l'a tué.

Avant de s'attacher à Madame de Sable, Esprit appartenait au chancelier Séguier, qui lui avait ouvert les portes de l'Académie et qui le chassa brusquement de son hôtel, pour n'avoir pas dénoncé les intrigues amoureuses de sa fille. Madame de Coislin, et de Guy de Laval, • — intrigues qu'il ignorait peut-être. Il passa par bien des métamorphoses. Aujourd'hui à l'Oratoire, demain redevenu homme du monde, il faisait partie de l'ambassade de Munster, et plus tard occupait la place de précepteur des princes de Conti. N'oublions pas un des principaux actes de sa vie, son mariage. Vigneul-Marville (Dom Bonaventure d'Argonne) nous le montre suivant l'exemple de Mélanchthon, lorsqu'il tenait d'une main un volume et de l'autre agitait un berceau :

« je vis un jour, dit-il en se moquant, dans une posture peu •différente de celle-là, feu M. Esprit. 11 lisoit Platon, et de temps

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