‹ Ruelles, salons, et cabarets (volume 2)Chapitre 121 sur 138 · I. D'Olivet, Histoire de l'Âcadcwic. p · texte numérisé non relu

I. D'Olivet, Histoire de l'Âcadcwic. p

— 11 faut demander satisfaction, l'épée à la main, à celui qui nous déshonore.

— Eh bien, je la demanderai.

Il se rend le lendemain, à la pointe du jour, au logis de Poignan.

— Lève-toi, s"écrie-t-il brusquement, et sortons ensemble.

L'ex-capitaine de dragons, surpris, se lève et le suit sans prononcer un mot. Lorsqu'ils arrivent derrière les Chartreux, la Fontaine s'arrête, et se fendant :

— lAon ami, dit-il, il faut nous battre.

— Nous battre? réplique Poignan de plus en plus stupi'fait; mais en quoi donc ai-je pu t'oftenser?

— Tu le sais aussi bien que moi.

— Satan m'emporte si...

— Allons, allons, ne perdons pas notre temps et dégainons.

— Mais je suis un vieux routier et tu n'as jamais tiré l'épée.

— N'importe, Château-Thierry veut que je me batte avec toi : battons-nous.

Ce disant, la Fontaine se met bravement en garde; Poignan l'imite, le sourire aux lèvres, et d'un revers de main couche à terre l'épée du poète.

— Maintenant, dit-il en lui prenant le bras, dis-moi de quoi il s'agit.

— Le public prétend que ce n'est pas pour moi que tu viens tous les jours à la maison, mais pour ma femme.

— Eh! mon ami, je ne t'aurais jamais soupçonné d'une pareille inquiétude, et je te proteste que tu ne me verras plus à ton foyer.

— Au contraire, j'ai fait ce que le public voulait, j'entends à présent que tu ne sortes plus de chez moi, sans quoi je t'appelle de nouveau en champ clos.

Et, le combat fini faute de combattants, les deux amis, dont l'appétit avait été vivement excité par cette promenade matinale, rentrèrent en ville et déjeunèrent si gaiement qu'ils étaient encore à table au coucher du soleil.

234 , RUELI-ES

La Fontaine, une fois campé à Paris, entre le chat et le chien de Madame de la Sablière, ne retournait en Champagne que pour y vendre quelque lopin de terre; et souvent il s'en éloignait avant d'avoir même entrevu sa femme. Le père valait l'époux. La Fontaine oubliait qu'il avait un fils, lequel était né sans doute d'une distraction. Or, un jour qu'il sortait de chez Dupin, docteur en Sorbonne, ce fils parut et Dupin lui dit :

— Monsieur, vous voilà en pays de connaissance; entrez dans mon appartement, je reconduis monsieur votre père.

La Fontaine, qui avait salué le jeune homme comme on salue un étranger, demanda quel était ce visiteur.

— Comment, s'écria Dupin, vous ne l'avez pas reconnu?

— Il me semble l'avoir vu quelque part, répliqua simplement la Fontaine.

Il datait de 1621 et avait conséquemment quinze ans de plus que Boileau, un an de plus que Molière, dix-huit de plus que Racine et cinq de plus que Chapelle.

Ce dernier était le boute-en-train de la réunion. Son intarissable gaieté se cachait sous l'enveloppe d'un poète élégiaque. Son Parnasse était le premier coteau de vignes venu, Aï ou Pomard... voire même Argenteuil. La dive bouteille était le sein où il avait appris ù téter, et la mort seule devait le mettre en sevrage. Il buvait de race, si l'on peut ainsi parler, car il était sorti de la cuisse de Claude Luillier, le jovial camarade de Desbarreaux. Expliquons ce prodige renouvelé de Jupiter, D'habitude, c'est de père que l'on manque ; Chapelle, au rebours du commun, fut dénué de mère, avouable du moins, ou plutôt qui pût l'avouer. Elle était mariée à un autre qu'à Luillier, qui n'avait jamais épousé, lui, que Desbarreaux. De plus, séparée de corps, elle ne pouvait, par contrebande, mettre cet enfant sous le pavillon conjugal. Chapelle emprunta son nom au vilKage de la Chapelle- Saint-Denis, où il avait pris naissance, et le garda même après que Luillier l'eut reconnu. Celui-ci confia son éducation aux soins de Gassendi, le philosophe sensualiste, puis, l'enseignement doctrinal terminé, se chargea de le lancer lui-même dans la voie

de la pratique, et Dieu sait jusqu'où il le mena! Gassendi avait quelque peu expurgé Epicure; Luillier rétablit le texte primitif et en fit une règle de conduite à l'usage de son fils. Il prêchait d'exemple et faisait collaborer Chapelle à ses propres ébats. On le vit non seulement lui ouvrir les portes du Temple d'Isis, mais encore l'initier lui-même aux mystères de la Bonne Déesse.

Un grain de prudence devait s'égarer et germer au milieu de toutes ces folies. Luillier, un jour que, par hasard, il était d'humeur songeuse, se prit à méditer sur les chances de ce grand jeu où nous avons tous notre mise engagée. Il ne s'agissait pas de lui, mais de Chapelle.

- - Le voilà, dit-il, grâce à moi, passé maître dans l'art de jeter ses heures et ses revenus par la fenêtre... Mais s'il allait y jeter aussi le reste? Diable! que manger alors, et surtout que boire, car chez lui, comine chez moi, la soif l'emporte sur l'appétit?... Hum! le gaillard n'est pas homme à mouiller ses lèvres dans le ruisseau qu'on appelle Hippocrène... Fi donc! — Mais enfin, comment remplir un tonneau vide, quand la bourse est comme le tonneau? Il faut d'abord, n'est-il pas vrai? remplir la bourse... Et de quelle façon y arrivera-t-il?... Mon locataire et ami, des Réaux, soutenait hier qu'un jean de lettres n'est idoine à autre chose... Eh bien! je veux que mon fils soit une preuve du contraire; le métier de poète ne rapportant que de l'eau, je veux que, par provision, il apprenne un métier qui puisse lui fournir un rouge bord où se désaltérer entre deux rimes. Mais quel métier?... Parbleu! j'y suis... celui de François Bernier, qui permet de se tirer d'affaires partout, même aux Indes... Notre joli philosophe x\'-;x-\.-'\\ pas, en ce moment, droit de vie et de mort sur le Grand Mogol, son client?

C-'est ainsi que Chapelle devint le confrère de Gui-Patin. Après avoir fait asseoir son fils sur les bancs de la Faculté, Luillier avait résolu de se rendre au parlement de Toul, où l'appelaient ses fonctions de conseiller. Il s'était donc mis en route; mais, sans savoir comment, au lieu d'aboutir à Toul, il était tombé à Nice, où il mourut, ne regrettant qu'une chose, — de

nepas mourir à Constantinople, en plein sérail. Et Chapelle, quel usage fit-il de sa profession? Hélas! pour un godailleur de cette trempe, prescrire une tisane quelconque, c'eût été prononcer un arrêt de mort. Aussi se garda-t-il de montrer jamais l'oreille du médecin. 11 sut d'ailleurs conjurer la mauvaise fortune, en s'abstenant de mordre à la grappe du capital, et se contenta, bon an, mal an, de boire les dix-huit mille livres de rente trouvées dans l'héritage paternel.

N'est-il pas étrange que des hommes de l'esprit de Chapelle, du lyrisme de Racine, du génie de Molière et de la Fontaine, aient pu s'accommoder de la compagnie de ce Jourdain boursouflé qui, en cousant à grand'peine des rimes suffisantes à de la prose banale, s'imaginait faire acte de poète? Bizarre anomalie, mais plus commune qu'on ne pense. Qui d'entre nous ne s'est heurté à des relations aussi disparates?

Boileau s'était constitué l'arbitre suprême du bon sens et de l'orthodoxie grammaticale, et avait établi une pénalité dont Chapelain faisait tous les frais. Un exemple de la Pucelle, placé sur la table, menaçait l'assistance de son indigeste lecture. La quantité de vers à absorber était graduée selon la gravité de l'infraction commise. Chapelle, qui ne reconnaissait d'autre règle que sa fantaisie, serait mort à la peine s'il n'eût, de guerre lasse, jeté l'horrible pensum à la tète du pion, qu'il rudoyait fort à l'occasion. Boileau, comme nous l'avons dit, avait la bouche éternellement pleine de ses œuvres. Or, un jour qu'il gourmandait Chapelle qui sortait de la Pomme de Pin en battant la muraille, celui-ci coupa court au prêche par cette repartie, sanglante : «je suis moins soûl de vin que tu ne l'es de tes vers. » l'uis, le sermonneur revenant à la charge, il lui proposa sournoisement d'entrer au cabaret, pour ne pas mettre dans la confidence de leurs querelles les passants qui s'attroupaient. Boileau donna tête baissée dans le piège, et la discussion recommença sur les tabourets boiteux oùs'étaient assis Saint-Amant etCadet-la-Perle. L'imprudent mentor mouilla d'abord ses lèvres par convenance, le lieu l'y invitant; il les mouilla ensuite par nécessité pour en-

tretenir la limpidité de son débit, il les mouilla trop... car l'éloquent avocat de la sobriété finit son plaidoyer où l'attendait Chapelle, — sous la nappe.

La Fontaine n'avait pas l'honneur d'être goûté par Boileau, qui reprochait au fabuliste, — lui le pesant imitateur d'Horace et de Régnier, — de manquer d'originalité.

— Non content, disait-il, de dévaliser Phèdre, il s'atïuble encore du style de Rabelais et de Marot.

Le satiriste refit lourdement la fable du Bûcheron, qu'il trouvait languissante. Molière était loin d'être de l'avis de Boileau. 11 affichait une profonde admiration pour le talent de la Fontaine. Aussi ne prenait-il jamais part aux plaisanteries dont il était souvent l'objet, et auxquelles ses distractions prêtaient le flanc. Quand la Fontaine sortait du demi-sommeil où il aimait tant à se plonger, c'était pour battre la campagne comme un écolier échappé de classe. Un soir que le petit cercle de la rue du Vieux- Colombier s'était augmenté de quelques visiteurs, et que la discussion était tombée sur le chapitre des Pères de l'Eglise, la Fontaine, après avoir écouté un certain temps de l'air stupide qui était le masque de son génie, rompit tout à coup le silence par cette singulière question :

— Lequel a le plus d'esprit d; saint Augustin ou de Rabelais?

— Prenez garde, reprit en ricanant Boileau le docteur, vous avez mis vos bas à l'envers.

Les bas étaient, en effet, retournés. Et tout le monde de rire aux larmes, excepté Molière, qui dit à Descoteaux, le célèbre joueur de flûte :

— Ils ont beau se trémousser, ils n'effaceront pas le bonhomme.

La réunion fut en partie dissoute par la brouille qui survint entre Racine et Molière et qu'amena l'ingratitude du premier. Molière avait chaudement appuyé ses débuts, l'avait aidé de son expérience scénique dans le laborieux enfantement des Frères ennemis, et leur avait donné l'hospitalité de la salle du Petit-Bour-

bon. La pièce réussit, mais elle pouvait tomber, et sa chute aurait grandement réjoui Ihôtel de Bourgogne, que la foule délaissait et que cet insuccès aurait peut-être relevé. Molière n'avait pas hésité à courir les dangers d'une telle épreuve. Et voici commentRacine se montra reconnaissant du service rendu. Aussitôt que sa tragédie à^Alexandre, que Molière avait fait monter avec le plus grand soin, eut été, sinon applaudie, du moins acceptée par le public, il s'empressa d'autoriser le théâtre rival à la représenter,

« La troupe, dit Lagrange, fut surprise que la même pièce à'/llexandre fût jouée sur le théâtre de l'hôtel de Bourgogne. Comme la chose étoit faite Je complot avec M. Racine, la troupe ne crut pas devoir les parts d'auteur audit M, Racine, qui en usoit si mal que d'avoir donné et fait apprendre la pièce aux autres comédiens. Lesdites parts d'auteur furent partagées. »

Ce n'est pas tout : Molière prisait fort Mademoiselle Duparc, actrice d'un rare mérite, qui se pliait merveilleusement aux situations les plus opposées et appelait le rire comme les pleurs. La femme de Gros-René se lançait même dans le domaine de la chorégraphie, et, grâce à des évolutions risquées, y obtenait d'éclatants triomphes. Un correspoiidant du Mercure de France le constate en termes qui dénoncent un Céladon chenu, et comme ses pareils, friand de décolleté :

« Elle étoit belle, écrit-il, et bien faite, et dansoit très-bien; elle brilloit aux ballets du roi dans les danses hautes; elle foisoit certaines cabrioles remarquables, car on voyoit ses jambes et partie de ses cuisses par le moyen de sa jupe fendue des deux côtés, avec des bas de soie attachés au haut d'une petite culotte (i)- »

Bref, Racine ne craignit pas de blesser une seconde fois Molière. 11 venait de créer Audromaque, et cherchait en vain, dans tout l'hôtel de Bourgogne, :'i confier le rôle de la veuve d'Hector, lorsqu'il avisa Mademoiselle Duparc; elle seule était assez forte

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