De l'Esprit, discours III, note A
tire contre les femmes, boutade d'eunuque qui trahit son impuissance en calomniant les filles d'Eve en bloc. Une seule échappe à la flagellation, — cet être hybride, à la robe feuille morte, qui s'appelle Maintenon, et sur qui, au contraire, tous les coups devraient porter. Mais il s'agit d'une reine de fait, sinon de titre, et le rigide Boileau fait fumer l'encens au lieu de frapper. 11 dit d'un ton cafard :
J'en sais une chérie et du monde et de Dieu.
De quel monde et de quel dieu? Mais qu'importe? Inclinonsnous devant cette courtisane embéguinée, saintement occupée à divertir le roi entre deux oraisons : voilà le parangon de toutes les vertus féminines.
Boileau avait conquis la faveur de Louis XIV non seulement par ses obséquieuses génuflexions, mais encore par le charme de sa « poésie » rectiligne, qui ne pouvait manquer de séduire le protecteur enthousiaste de Lenôtre. Il partageait la charge de directeur spirituel avec le père la Chaise, et jouissait de la même autorité auprès du monarque, qui, pour admirer, attendait la licence de Boileau : le mérite de Molière eut besoin de son entremise pour éclater aux yeux de Louis XIV. Pourtant, ce fut à une des victimes du satiriste, Chapelain, que Colbert confia la distribution des grâces royales. Voyons comment s'acquitta de son œuvre l'homme dont on a condamne les vers, mais dont on a vanté la sagacité de vues, la sûreté de judiciaire :
« Au sieur de la Chambre, médecin ordinaire du roi, excellent homme pour la physique et pour la connoissance des passions et des sens, dont il a fait divers ouvrages fort estimés, une pension de deux mille livres.
« Au sieur Conrart, lequel, sans connoissance d'aucune autre langue que sa maternelle, est admirable pour juger de toutes les productions de l'esprit, une pension de quinze cents livres.
« Au sieur Le Clerc, excellent poète françois, six cents livres.
•' Au sieur l'icrrc Corneille, premier poète dramatique du monde, deux mille livres.
« Au sieur Desmarets, le plus fertile auteur et doué de la plus belle imagination qui ait jamais été, douze cents livres.
« Au sieur Ménage, excellent pour la critique des pièces, deux mille livres.
« Au sieur abbé de Pure, qui écrit l'histoire en latin pur et élégant, mille livres.
« Au sieur Boyer, excellent poète françois, huit cents livres,
« Au sieur Corneille le jeune, bon poète françois et dramatique, mille livres.
« Au sieur Molière, excellent poète comique, mille livres.
« Au sieur Benserade, poète françois fort agréable, quinze cents livres.
« Au sieur Lecointre, de l'Oratoire, habile pour l'histoire, quinze cents livres.
« Au sieur Godefroi, historiographe du roi, trois mille six cents livres.
« Au sieur Huet, de Caen, grand personnage qui a traduit Origène, quinze cents livres.
« Au sieur Charpentier, poète et orateur françois, douze cents livres.
« Au sieur abbé Cotin, idem, douze cents livres.
« Au sieur Sorbière, savant es lettres humaines, mille livres.
« Au sieur Dauvrier, idem, trois mille livres.
« Au sieur Ogier, consommé dans les théologies et les belleslettres, quinze cents livres.
« Au sieur Vallier, professant parfaitement la langue arabe, six cents livres.
« A l'abbé le Vayer, savantes belles-lettres, mille livres.
« Au sieur Le Laboureur, habile pour l'histoire, douze cents livres.
« Au sieur de Sainte-Marthe, idem, douze cent^ livres.
« Au sieur Perrier, poète latin, huit cents livres.
« Au sieur Fiéchier, poète françois et latin, huit cents livres.
« Aux sieurs de Valois frères, qui écrivent l'histoire en latin, deux mille quatre cents livres.
« Au sieur Mauri, poète latin, six cents livres.
« Au sieur Racine, poète françois, huit cents livres.
« Au sieur abbé de Bourzeis, consommé dans la théologie positive schol astique, dans l'histoire, les lettres humaines et les langues orientales, trois mille livres.
« Au sieur Chapelain, le plus grand poète françois qui ait jamais été et du plus solide jugement, trois mille livres.
« Au sieur abbé Cassagne, poète, orateur et savant en théologie, quinze cents livres.
« Au sieur Perrault, habile en poésie et en belles-lettres, quinze cents livres.
« Au sieur Mézeray, historiographe, quatre mille livres (i). » • Nous ne ferons suivre d'aucun commentaire cette pièce grotesque, où le nom de Boileau brille naturellement par son absence, Chapelain tenant la plume. Elle donne la mesure de la protection accordée aux lettres sous le « grand roi », et justifie pleinement l'éclatante glorification dont sa munificence éclairée a été l'objet. On comprend, après une pareille lecture, l'entraînement avec le.iuel certains paladins de lettres ont précipité de la crête du Parnasse le vieil Apollon, pour le remplacer par l'immense et majestueuse perruque sortie des mains de Binet, l'illustre artiste de I.t rue des Petits-Champs.
Mais Louis XIV ne se contenta pas d'inspirer les poètes, il leur fit concurrence, ainsi que l'attestent un impromptu et deux chansons d'une platitude vraiment royale. En regard de l'une d'elles, le manuscrit porte la note précieuse que voici : C'eU le roi lui-mcme qui a fait cette chanson (2). » O « grand roi »... qui daignait aussi parfois se promener lui même l
Le roi-soleil était, à son déclin, d'une morale si chatouilleuse qu'il ne pouvait pardonnera La Fontaine les naïves gravelures de ses contes, et qu'il refusa, sept mois durant, de sanctionner sa
1 . Pièces intéressantes et peu connues pour servir à l'histoire et à la littérature, par M. D. P. (M. de la Place), 1785, t. 1. p. 1118-200.