MADRIGAL
Recevez, ô nymphe adorable.
Dont les cœurs reçoivent les lois,
Cette couronne plus durable Que celle que l'on met sur la tète des rois.
Les fleurs dont ma main la compose Font honte à ces fleurs d'or qu'on voit au firmament-
L'eau dont Permesse les arrose Leur donne une fraîcheur qui dure incessamment ;
Et tous les Jours, ma belle Flore,
Qui me chérit et que j'adore.
Me reproche avecque courroux,
Que mes soupirs jamais pour elle
N'ont fait naître de fleur si belle.
Que j'en ai fait naître pour vous.
Comment trouvez- vous le souffle poétique de ce zéphire? Le sonnetd'Oronte ne vaut-il pas tous les madrigaux decet Alceste-là?
Aussi réservée que gracieuse et spirituelle, Julie d-'Angennes ne tolérait aucunedeceslibertés que l'on regarde dansle monde comme de simples peccadilles. Voiture s'en convainquit un jour qu'après avoir donné la main à cette fière beauté, pour passer d'un appar-
temcntdans un autre, il voulut lui baiser le bras. Il reçut une verte leçon de bienséance. Julie n'avait pas, sur ce chapitre, la même opinion que Madame de Sévigné, qui, s'il faut en croire Bussy- Rabutin, « ne tenoit pas ses bras trop chers ». Il est vrai que le médisant auteur de Y Histoire amoureuse d&s Gaules ajoute avec sa charité ordinaire :
« C'étoit sans doute parce qu'ils ne sont pas beaux. Les prend et les baise qui veut; elle se persuade qu'il n'y a point de mal, parce qu'elle croit qu'on n'y a point de plaisir. »
Voiture renvoya la leçon de retenue qu'il avait reçue à l'évcque de Vence, qui venait de le provoquer à croiser le vers galant en l'honneur de Mademoiselle de Rambouillet. Il riposta au cartel par un rondeau fanfaron, et qui finissait ainsi :
Quittez l'amour, ce n'est votre métier; Faites des vers, traduisez le psautier.
Votre façon d'écrire est fort jolie; Mais gardez-vous de faire de folie, Ou je saurai, ma foi, vous châtier Comme un galant.
Voiture aimait à se poser en bravache.
« Il y a tel brave, dit Ta'.lemant, qui ne s'est pas battu tant de fois que lui, car il s'est battu jusqu'à quatre fois de jour et de nuit, à la lune et aux flambeaux. La première fois ce fut au collège contre le président des Hamaux; la seconde, contre la Coste, pour le jeu; et il y eut une rencontre assez plaisante, car Arnaud, qui ne prenoit pas autrement Voiture pour un gladiateur, lui alla conter à lui-même, comme une fable, qu'on lui avoit dit qu'il s'étoit battu contre la Coste, qu'il avoit mis sa perruque sur arbre, peutêtre avoit-il été malade, et ensuite tout le succès qui ne fut pas fort sanglant, et il se trouva que tout cela ctoit vrai. Le troisième combat fut à Bruxelles, contre un Espagnol, au clair de la lune; et le quatrième et dernier fut dans le jardin de l'hôtel de Rambouillet, aux flambeaux, contre Chavaroche, intendant de la maison... Voiture poussa Chavaroche sur je ne sais quoi, et l'autre, qui savoit que Voiture piendroit avantage de la retenue qu'il
témoigneroit, et la voudroit faire passer pour de la poltronnerie, mit l'épée à la main contre lui, et le blessa à la cuisse, dont il cria comme s'il eût été blessé à mort, à ce qu'on dit à l'hôtel de Rambouillet (i). »
Ce fut le dernier et le plus brillant exploit de Voiture. La plume à la main, nulle valeur n'égalait la sienne. Lorqu'en 1632 il quitta Bruxelles pour rentrer en France, à la suite du duc d"Orléans, il écrivit à Mademoiselle Paulet cette lettre triomphante :
« J'ai cheminé douze jours sans m'arrèter depuis le matin jusqu'au soir... Je me suis trouvé en des lieux où les plus vieilles personnes ne se souviennent pas d'avoir jamais vu délit. Et, pour me rafraîchir, je me trouve à cette heure dans une armée où les plus robustes sont fatigués. Cependant je vis encore, et je ne vois ici personne qui se porte mieux que moi. En arrivant, je me suis fait enrôler, par la faveur de M. de Chaudebonne, dans une compagnie de Cravates, et je puis vous dire, sans vanité, qu'il n'y a personne qui y fasse mieux que moi. Je n'ai point encore enlevé de femme ni de fille, pour ce que je me suis trouvé un peu las du voyage, et que je n'étois pas en trop bonne consistance; tout ce que j'ai pu faire a été de mettre le feu à trois ou quatre mai • sons (2). »
Voiture dépouilla une fois ses grands airs de matamore. Un grand seigneur, blessé par une de ses épigrammes, l'ayant provoqué en duel, il lui fit cette réplique :
— La partie n'est pas égale : vous êtes grand, je suis petit ; vous êtes brave, je suis poltron ; d'ailleurs vous voulez me tuer., eh bien, je me tiens pour mort.
L'affaire Chavaroche causa du scandale et refroidit quelque peu les sympathies de Madame de Rambouillet pour Voiture, le poète gâté de la maison. Il n'y venait pas^ il y demeurait depuis sa présentation. M, de Chaudebonne avait été son introducteur.
— Monsieur, lui avait-il dit, vous êtes un trop galant homme pour rester dans la bourgeoisie, il faut que je vous en tire.