FIN
« Si vous vous souvenez d'avoir lu dans quelque poète la description d'une république naissante où les uns sont occupés à faire des lois et à créer des magistrats, les autres à partager les terres et à tracer le plan des maisons, ceux-cy à assembler des matériaux, ceux-là à jeter les fondements des temples ou des murailles : imaginez-vous qu'il en fut à peu près de mesme en cette première institution de l'Académie, et qu'il s'y passa presque en même temps plusieurs choses qui ne peuvent estre rapportées que l'une après l'autre.
Une des premières fut que ces messieurs grossirent leur compagnie de plusieurs personnes considérables par leur mérite, entre lesquelles il y en avoit qui Festoient d'ailleurs par leur condition. Car comme la cour embrasse toujours avec ardeur les inclinations des ministres et des favoris, surtout quand elles sont raisonnables et honnestes, ceux qui approclioient le plus près du Cardinal et qui estoient en quelque réputation d'esprit, faisoient gloire d'entrer dans un corps dont il estoit le protecteur et le père. Non- seulement monsieur des Marests et monsieur de Boisrobert, qui avoient su les premiers ces assemblées secrètes, mais encore monsieur de JVlontmor, maistre des requêtes ; monsieur du Chastelet, conseiller d'Estat ; monsieur de Bautru, aussi conseiller d'Estat, et qui estoit en grande faveur ; monsieur Servien, alors secrétaire d'Estat, et monsieur le garde des sceaux Seguier, maintenant chancelier de France, voulurent estre de cette compagnie.,.
Pour donner aussi quelque ordre et quelque forme à leurs assemblées, ils résolurent de créer d'abord trois officiers : un directeur et un chancelier, qui seroient changez de temps en temps, et un secrétaire qui seroit perpétuel; les deux premiers par sort et le dernier par les suffrages de l'assemblée.
Le directeur fut monsieur deSerizay, le chancelier monsieur des Marests, le secrétaire monsieur Conrart, à qui cette charge fut donnée en son absence d'un commun consentement, tout le monde demeurant d'accord que personne ne pouvoit mieux remplir cette place.
Dès lors il commença à écrire ce qui se passoit dans les assemblées et à tenir ses registres, d'où j'ay tiré la meilleure et la plus grande partie de cette relation. Ils commencent au i6 mars 1634(1).
Outre ces trois officiers, on créa un libraire de l'Académie, equel devoit aussi lui servir comme d'huissier. Cette charge fut donnée à Camusat, qui estoit de tous ceux d'alors celui que l'on estimoit le plus habile ; car outre qu'il estoit très entendu en sa profession, il était homme de bon sens, et n'imprimoit guère de mauvais ouvrages ; de sorte qu'encore lorsque nous sommes venus dans le monde, vous et moy, et que nous avons commencé à lire des pièces franyoises, c'estoit presque une marque infaillible des bonnes que d'estre de son impression.
On délibéra aussi dans ces commencements du nom que prendroit la Compagnie, et entre plusieurs qui furent proposés, celui de V Académie française, qui avoit déjà été approuvé par le cardinal, fut trouvé le meilleur.
Quelques-uns l'ont nommée depuis VÂcadcmie des b/aux-espriis quelques autres VAcadcmie de l'éloquence, comme monsieur de Boissat, qui luy escrivit de Dauphiné avec ce titre, par erreur, bien qu'il en fût lui-mesnie. Plusieurs autres ont cru qu'elle s'appeloit VAcadémie éminente, par une allusion à la qualité du cardinal, son protecteur ; et j'avoue que je m'y suis aussi trompé
I. Conrart tint trc'; exactement ses registres jusqu'à sa mort (23 septembre 167s).
autrefois dans l'épistie dédicatoire du premier livre de la Paraphrase des Instituts, mais enfin elle ne s'est jamais appelée ellemesme que V Académie françoise.
Au choix de ce nom, qui n'a rien ni de superbe ni d'étrange, elle a témoigné peut-estre aussi plus de jugement et plus de solidité que les Académies de delà les monts, qui se sont piquées d'en prendre ou de mystérieux, ou d'ambitieux, ou de bizarres, tels qu'on les prendroit en un carrousel ou en une mascarade ; comme si ces exercices d'esprit estoient plutost des débauches et des jeux que des occupations sérieuses.
Ainsi leurs académiciens se sont appeliez à Sienne In^ronatt, à Florence délia Crusca, à Rome Humoristi, Lincei, Faniastici, à Bologne Otiosi, à Gênes Àddormentati, à Padoue T^tcovrati et Orditi, à Vicenze Olimpici, à Parme Innominati, à Milan Nascosti, à Naples Ârdenti, à Mantoue Invagbiti, à Pavie Affidati, et je ne sache que la seule Académie florentine, la plus ancienne de toutes, qui ait voulu prendre un nom simple et sans affectation.» (Pélisson, Histoire de l'Jlcadémie, édition de 1653, p. 24-33.)