I. Historiettes, t. III, p
Le mot que nous avons cité de Mademoiselle Paulet, au sujet de Voiture, ne fut pas le dernier trait lancé contre lui. Sarrazin le larda d'une satire mi-partie en vers, mi-partie en prose et intitulée : « La Pompe funèbre de Voiture. » Donnons-en quelques fragments ;
De par le fils de Jupiter, Vous êtes prié d'assister Aux funérailles de Voiture, Qui demain mardi se feront Au Parnasse, sa sépulture, Où les Muses se trouveront.
<K Premièrement parurent les Grâces, les cheveux en désordre et sans leurs guirlandes accoutumées. Elles avoient déchiré leurs vêtements, pour témoigner leur déplaisir, et étoient quasi nues. Elles conduisoient cinquante Amours communs, qui portoient au lieu de leurs flambeaux ordinaires des toi'ches à demi éteintes de leurs larmes, et marchoient deux à deux, ayant leurs bandeaux déchirés, leurs carquois renversés et vides, leurs arcs traînans, et leurs ailes ployées et basses. Trente petits Cupidons suivoient ceux-ci, et faisoient beaucoup plus les affligés que leurs compagnons : mais on soupçonnoit cette grande douleur d'hypocrisie, car ces trente étoient tous amours coquets, qui sont de grands comédiens, et qui ne ressentent jamais les passions qu'ils témoignent. Le défunt n'avoit point eu de plus chers amis, ni qu'il eût plus volontiers employés en ses affaires. Aussi étoient-ils choisis pour porter une partie des honneurs de la pompe : et tenoient, l'un la bigotère (bourse); l'autre, le miroir; l'autre, les pincettes; et enfin, les autres, les peignes d'écaillé de tortue, les boîtes de poudre, les pommades, les essences, les huiles, les savonnettes, les pastilles et le reste des armes qui avoient servi aux conquêtes du grand Voiture. Mais voyez comment on se trompe au choix qu'on fait des amis. Ces petits fripons qui pensoient duper le monde avec leurs larmes feintes, dès qu'ils
croyoient n"être point aperçus, badinoieiit avec les choses qu'ils portoient. L'un faisoit des grimaces devant le miroir; l'autre se bridoit de la bigotère; l'autre tiroit les poils des sourcils de ses compagnons aves les pincettes. Il y en avoit même un qui s'enfarinoit de la poudre, et un autre qui se faisoit des lunettes de la peinture dont, dans les derniers temps, Voiture rajeunissoit ses cheveux et sa barbe. Après eux paraissoient vingt grands Cupidons couronnés de palmes et de cyprès, armés en Amours, mais ayant leurs armes couvertes de crêpe. Ils portoient les marques de plusieurs victoires galantes : des bracelets de cheveux, des bagues,
des rubans car Voiture avait aimé depuis le sceptre jusqu'à
la houlette, depuis la couronne jusqu'à la calle. »
Cette satire est la meilleure production de Sarrazin. Les ridicules de Voiture y sont fustigés avec verve, mais son talent n'en a été nullement atteint. Le critique est toujours dépassé de la tête. 11 y a du Boileau dans Sarrazin et du Voltaire dans Voiture. Ce dernier a été qualifié avec raison de « père de l'ingénieuse badinerie ». II tournait le couplet avec un laisser-aller plein de naturel. Jugez-en ; il s'agit d'un voyage fait à Orléans et qu'il raconte, ou plutôt qu'il chante sur l'air, alors fort à la mode, du Branle des mets. Ce fut un précédent pour l'œuvre commune de Chapelle et de Bachaumont :
Nous trouvâmes près Sercote (Cas étrange et vrai pouilant), Des bœufs qu'on voyait broutant Dessus le haut d'une motte ; Et plus bas quelques cochons Et bon nombre de moutons.
Nous vîmes deux demoiselles, I-orsque nous fûmes dedans, Q.ui pai^aissoient, à leurs dents, D'assez gentilles fcmcl!es; Frère Claude, qui les vit.
De fort bon cœur leur sourit.
Nous n'avons pas choisi, nous avons pris au hasard. Mais revenons à l'auteur de la « Pompe funèbre de Voiture ».
« C'étoit un agréable homme que monsieur de Sarrazin, dit Segrais dans ses Mémoires-Anecdotes; il faisoit sur-le-champ le bon prédicateur, et disoit les choses les plus belles, et de la plus belle manière du monde.... Quand Madame de Longueville lui disoit : Sarrasin, prêche^ comme un cordclier, il prèchoit comme un cordelier : Prêche^ comme un capucin, il prèchoit comme un capucin. S'il y avoit eu de son temps un Père Bourdaloue, et que Madame de Longueville lui eût dit : Prêche^ comme le Père BouHaloue, il auroit prêché de même (i). *
Donc Sarrazin était un bateleur, — fort habile, d'accord ! mais un bateleur. Il était le Triboulet de l'hôtel de Rambouillet. C'est ce qui le distingue de Boileau, qui sut toujours manquer de gaieté.
Balzac était un des acteurs sérieux du cénacle de la rue Saint- Thomas-du-Loavre. Chapeau bas ! il s'agit d'un homme que Bayle ne craint pas d'appeler « la plus belle plume de France ». 11 ajoute :
« On ne sauroit assez admirer , vu l'état où il trouva la langue françoise, qu'il ait pu tracer un si beau chemin à la netteté du style. Il ne faut pas trouver étrange que ses écrits sentent le travail. L'élévation et la grandeur étoient son principal caractère ; on ne va point là sans méditation (2). »
Jean-Louis Guez avait pris son nom de Balzac d'une petite terre patrimoniale ainsi appelée et située à deux lieues d'Angoulême. II affectionnait beaucoup ce coin de la Charente où il était né. Aussi le quittait-il rarement. Il l'appelait « son désert ». Ce désert était quelquefois une sorte de carrefour, où l'on arrivait de tous côtés. Les idolâtres venaient en foule adorer l'idole. Balzac, qui, en réalité, aimait la solitude, gémissait alors de son métier de Dieu. Il s'écrie avec une amertume pleine de superbe, dans son Entretien VII :