Ménagiana, t. I, p
sa sœur, qui habitait avec lui. Chapelain était d'une avarice splendide et coquette. Les mailles relâchées de ses vêtements le firent surnomnver le « chevalier de l'araignée ». Il n'i'tait pas plus grand que le « nain de Julie »; en revanche, il était d'une belle laideur. Avec de tels agréments, il s'avisa, un jour d'humeur folâtre, de vouloir en conter à une jolie fille nommée Pelloquin, qui appartenait à Madame de Montausier, et dont M. de Montausier était coiffé. Le charmant lutin rit beaucoup de la fantaisie du poète et de ses grâces qui montraient la corde, — par un beau soleil.
L'élogiste universel appelait Chapelain « l'excuseur de toutes les fautes ». 11 était digne, à tous égards, de cette qualification : il blanchissait les actions les plus noiies et raccommodait les réputations déchirées. Ce n'était pas originalité, mais prudence. Pour ce, Balzac l'avait aussi, avec raison, nommé « le circonspectissime 7>. Chapeîain ménageait la chèvre et le chou. Segrais le tance vertement à cette occasion. 11 n'avait, dit-il, qu'une « amitié de lâche (1) ». Comment en aurait-il été autrement? « L'excuseur de toutes les fautes » ne pouvait avoir qu'un ami : — lui. 11 se suffisait à lui-même, et prenait en pitié le reste des hommes.
Chapelain, avant d'être une illustration, avait été gouverneur des fils du grand prévôt, M. de la Trousse. En cette qualité, il portait l'épée, ce qui jurait fort avec sa courte taille et sa mine débonnaire. Ses parents, rougissant pour lui d'un pareil ridicule, chargèrent Boutard, secrétaire de Fontenay-Mareuil, de faire disparaître cette innocente flamberge. Boutard usa d'un procédé infaillible. Connaissant l'héroïsme de Chapelain, il vint le trouver avec un visage effaré, inventa un duel et pria le poète de lui servir de second. Chapelain refusa énergiquement d'aller sur le pré. La France attendait un poème épique, comme les Hébreux attendirent la manne dans le désert. Or il portait la Pucelle dans ses flancs de poète, et ne pouvait exposer sa vie à la légère, car c"eût été compromettre, sur un coup de dé, le sort d'une œuvre si convoitée et qui devait être Vl/inde de son pays. Boutard trouva
i. Mèmoires-attecdotes, p. 222.
la raison concluante, mais aussi l'cpée inutile. Chapelain fut de cet avis, et se hâta delà pendre au croc.
Lorsque parut ce fameux poème épique annoncé depuis vingt ans, chacun de se précipiter sur cette pâture divine. La Pucelle eut d'abord un tel succès qu'on en dévora six éditions dans l'espace de dix mois. Mais ce triomphe n'était que factice, et ne pouvait durer longtemps. L'auteur le devait à la renommée que son poème lui avait acquise à l'avance. Colossale renommée! On avait enivré d'encens le pauvre Chapelain. Godeau, « le nain de Iulie y>, lui envoyait des vers bouffis d'éloges :
Le grand bruit de ton nom te trouble et t'incommode : L'un t'apporte un sonnet, l'autre t'apporte une ode.
« M. Chapelain, dit Baillet, sembloit avoir succédé à la réputation de Malherbe, depuis la mort de. cet auteur, et l'on publioit hautement par toute la France que c'étoit le prince des poètes françois, et qu'il avoit même autant d'avantage sur Malherbe, que le poème épique en a sur le lyrique et sur les autres genres de poésie. C'est ce qui paroit par les témoignages de diverses personnes qui ont observé ce qui se disoit sous le ministère des cardinaux de Richelieu et Mazarin. M. Gassendi, qui était son ami, en a parlé dans les mêmes sentiments, disant que les Muses françoises avoient trouvé leur consolation et une réparation avantageuse de la perte qu'elles avoient faite à la mort de Malherbe dans la personne de M. Chapelain, qui s'étoit mis dès lors à la place du défunt, et s'était rendu l'arbitre de la langue fran çoise (i) ».
Ce n'était pas un homme, c'était tout un aréopage, — avant la Pucelle. Le poème paru, adieu la réputation. On souffleta outrageusement l'idole qu'on avait encensée. Il plut des épigrammes. On avait dit, à propos de la Pucelle :
Dans mille ans l'on parlera d'elle, Ou l'on ne parlera de rien.