‹ Ruelles, salons, et cabarets (volume 2)Chapitre 26 sur 138 · I. Mémoires-anecdotes, p · texte numérisé non relu

I. Mémoires-anecdotes, p

déridait parfois au point de jouer à colin-maillard, comme une académie d'écervelés.

Quand l'heure du rendez-vous sonna, les invites se présentèrent en foule. On attendait avec impatience le futur « aigle de Meaux », que le marquis de Fcuquières était allé chercher dans son aire, le collège d'Harcourt.

Rien de plus animé que Taspect de cette assemblée d'élite. Nous allons détailler les divers groupes qui la composent.

Ce qui frappe tout d'abord, c'est le fond du tableau, où s'agitent quantité de jeunes femmes et de jeunes soigneurs, caquetant au milieu d'un fouillis de plumes et de rubans. Que de jolis riens s'y débitent, et quels parfums s'en exhalent!

La marquise de Rambouillet se multiplie et va prodiguant de tous côtés son affabilité ordinaire. Elle est suivie de l'amie de la maison, Mademoiselle Paulet, qui est suivie de l'éternel abbé Godeau.

Nous remarquons sur le premier plan Mesdames de Longueville et de Sablé. Cette dernière n'a presque encore rien perdu de la splendeur de ses formes. Ce sont toujours les mêmes allures espagnoles. La fierté que ses yeux respirent fait comprendre sa brusque rupture avec le beau duc de Montmorency, coupable d'un regard jeté sur la reine. Elle ne pouvait, dit Madame de Motteville, « recevoir agréablement des respects qu'elle avoit à partager *. Madame de Sablé avait guidé les premiers pas d'Anne de Bourbon dans le monde. C'est elle aussi qui, vingt-cinq ans plus tard, la lecueillera aux Carmélites. Elle avait reporté sur la nièce toute la tendresse dont l'oncle avait été l'objet. — Les grâces de Madame de Longueville ont été fort célébrées, surtout par Voiture, qui lui a consacré bon nombre de vers, entre autres ceux-ci :

De perles, d'astres et de fleurs, Bourbon, le ciel fit tes couleurs.

Et mit dedans tout ce mélange L'esprit d'un ange.

Nous trouvons à la même adresse, dans les oeuvres du conseiller Desmarets, les adulations suivantes :

Sein qui rendez tant de raisons malades,

Monts de neige et de feux

Où volent tant de vœux, Sur qui l'amour dresse ses embuscades; Rare beauté, etc.

Cette rare « beauté » devait, à deux cents ans de distance, jeter le trouble de la passion dans l'âme d'un philosophe à cheveux gris, mais plein de tendresse pour les gorges opulentes. On a vu ce professeur de sagesse, dans un transport d'amoureuse ébriété , exhumer avec fracas les restes adorés de Madame de Longueville, ressusciter un à un tous ses attraits, et, d'une bouche jalouse, effacer avec rage l'empreinte des baisers du duc de la Rochefoucauld. L'ardeur de cete passion rétrospective dut provoquer de bruyants éclats de rire dans la tombe de Bussy-Rabutin, ce moqueur impitoyable qui se plaisait à tout dépoétiser, et qui a fait à la postérité une confidence accablante pour la sœur du grand Condé. Il a osé dire qu'elle « étoit malpropre et sentoit mauvais (i) ». En vérité, il est besoin de beaucoup de philosophie pour amnistier de pareils défauts!

Mais continuons la revue que nous avons commencée. Non loin de Mesdames de Sablé et de Longueville, roucoulent deux intéressants tourtereaux, la comtesse de la Suze et le comte de Lude. Qu'on se garde bien de jeter la pierre à cette pauvre Henriette de Coligny! N'est-elle pas affligée d'un mari borgne et ivrogne? C'est un fantasque personnage que M. le comte de la Suze. On raconte qu'un jour le pied lui ayant manqué, et un troupeau de cochons lui ayant passé sur le corps, il s'écria: « Quartier, cavalerie, quartier! » Il dépense d'une façon burlesque ses quatre-vingt mille livres de rente. Sa maison ne se compose pas de moins de cent laquais, cent cinquante chiens et

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