Saint-Amant
' indifférente du mari. Sévigné est allé placidement s'asseoir aux pieds de Madame de Gondran, qui, dans sept ans, le fera tuer par le chevalier d'Albret.
Un peu plus loin s'entretiennent gravement Pierre Corneille et le modeste Rotrou. Un jeune homme de dix-neuf ans dévore leurs paroles : c'est Thomas Corneille. Autour d'eux passe et repasse, les regardant avec une sorte de dédain, Mairet, l'auteur de Sophonisbé, qui ne décolère plus, depuis le succès du Cid. Pour lui Corneille n'est qu'un faquin, fort au-dessous du tragique Hardy, qui, de son cerveau fécond, tire deux mille vers en vingt-quatre heures.
A quelques pas de là, Abel Ser\ien se glorifie de sa libéralité à l'endroit des savants et des beaux esprits, auxquels sa table est toujours ouverte,
— 11 ne faut pas, répond le maréchal de la Ferté, son interlocuteur, il ne faut pas qu'un surintendant donne à diner, mais qu'il donne de quoi donner à dîner.
Bussy-Rabutin se délecte à empourprer le joli visage de Mademoiselle du Vigean, en lui racontant les exploits de Cc^ndé, — de Condé qu'elle aime d'un amour sans espoir, et à qui clic donnera Dieu pour rival, comme tous les cœurs fourvoyés.
Voiture se promène et fredonne le couplet qu'il fit en l'honneur de Madame du Vigean :
Baronne pleine de douceur, ttes-vous mère, êtes-vous sœur De ces deux belles si genliiles, Qu'on dit vos filles ?
11 a pour pendant le duc de la Rochefoucauld, qui rumine en marchant une de ses plus cruelles maximes : « 11 y a peu d'honnêtes femmes qui ne soient lasses de leur métier ».
Jean-Louis Guez de Balzac trône entre deux célébrités féminines : la duchesse de Chevreuse, c'est-à-dire l'intrigue, et le plus illustre bas- bleu de l'époque, Madeleine de Scudéry.
Sarrazin et la Mesnardière mordent à belles dents un confrère
en poésie. Leur victime est Isaac de Benserade, qui n"a pas encore eu la burlesque idée de travestir en rondeaux les Métamorphoses d"Ovide, mais qui, en attendant, se dévoue aux menus plaisirs de Madame de la Rocheguyon. La Mesnardière s'étonne des dépenses fabuleuses que la comtesse fait en bains et en odeurs.
— Rien de plus naturel, dit Sarrazin. Benserade n'est-il pas rousseau?
Et de rire. Le premier revient ensuite à la charge, et se demande comment Benserade a pu perdre sa gaieté, choyé comme il l'est. Madame de la Rocheguyon, pour tenir son protégé sous la main, l'a installé dans un hôtel à côté de son hôtel de la rue des Bons-Enfants. Elle le sature de toutes les commodités de la vie. Il dispose d'un carrosse à couronnes et de trois laquais. Sa table est fournie de vaisselle d'argent. Rien ne lui manque enfin, et pourtant il a le front soucieux. Comme il diffère du Benserade d'autrefois, si fécond en joyeuses réparties! Est-ce bien lui qui, enfant, répondit à l'évêque qui l'engageait, lors de la confirmation, à échanger son prénom d'isaac confie un prénom plus" catholique :
— Volontiers, pourvu qu'on me donne du retour.
— Maugrebleu! riposta Sarrazin à cette longue sortie, je voudrais bien voir quelle mine ferait le sire Jules Pilet de la Mesnardière, rivé à cette énorme pelotte de graisse qu'on appelle Madame de la Rocheguyon!.,. Au diable le boulet, fût-il d'or!
Sur ces entrefaites apparaît la comtesse, dont la majestueuse ampleur s'appuie sur le bras de son esclave. Sa physionomie est de celles qui font dire : « Voilà une femme qui a dû être belle il y a quelque vingt ans ». On distingue encore, sur ce visage boursouflé, des vestiges de sa beauté premièie. Madame de la Rocheguyon se croit toujours jeune, parce que, grâce à sa luxuriante santé, elle est fraîche comme l'étal d'un boucher. A peine a-t-elle fait son entrée qu'elle jette la bride sur le cou du poète et va se mêler aux groupes sémillants du fond.
Benserade, délivré de son fardeau, ne se sent pas d'aise. Il avise Montplaisir et se dispose à aller faire assaut de pointes avec
lui. Mais il trouve le chemin barré par Madame de Ségur, qui l'interpelle avec hauteur :
— Vous avez fait des vers contre moi, lui dit-elle; dans notre race, il n'y a point de poètes pour vous rendre la pareille, mais il y a bien des gens qui vous traiteront en poète, si vous y retournez.
Sur ce, elle montre les talons. Puis c'est le tour de Madame de Châtillon :
— Vraiment, dit-elle. Monsieur de Benserade, je vous ai bien de l'obligation de faire comme cela des chansons sur moi !
Le mari, qui se trouvait par derrière, s'avance et place aussi son mot :
— Mon petit ami, s'écrie-t-il, s"il vous arrive jamais de parler de Madame de Châtillon, je vous ferai donner des coups de bâton.
Sarrazin ne perd pas ce dernier trait qu'il a saisi au vol : il va en faire part à Scarron, qui est étendu sur sa chaise entre les deux Tallemant, l'abbé et l'auteur des Historiettes. Le cul-dejatte est ravi de l'occasion que lui fournit Sairazin de donner une variante aux deux vers :
L'an que le sieur di Benserade N'alla point à son ambassade.
Il se promet de dater ainsi désormais :
L'an que le sieur de Benserade Fut menacé de bastonnade.
Le pauvre poète n'est pas encore tout à fait délivré des interpellations. Un mari qu'il avait accusé d'impuissance s'approche d'un air goguenard :
— Eh bien. Monsieur, dit-il, malgré toutes vos plaisanteries, voilà ma femme accouchée.
— Vous changez l'état de la question, répond Benserade, on n'a jamais rien reproché à Madame votre femme.
Cette réplique met les rieurs de son côté. Le joyeux Saint- Pavin est prCt à le féliciter du coup de boutoir, lorsqu'il entend
le puriste Vaugelas murmurer, avec un haussement d'épaules, ce vers de Régnier qu'il ne peut digérer:
Les Alpes, en jurant, lui grimpoient au collet.
Saint-Pavin s'imagine ou feint de croire que cette citation s'adresse à sa gibbosité. Il fait volte-face, et, pour narguer le grammairien, lui débite à l'oreille le portrait rimé qu'il a tracé de sa propre personne, sans oublier l'accident de terrain :
Soit par hasard, soit par dépit, La nature injuste me fit Court, entassé, la panse grosse.
Au milieu de mon dos se hausse Certain amas d'os et de chair, Fait en pointe comme un clocher; Mes bras, d'une longueur extrême.
Et mes jambes presque de même, Me font prendre le plus souvent Pour un petit moulin à vent.
Heureusement pour Vaugelas que Madame de Rambouillet vient le tirer des griffes de Saint-Pavin. Elle le prend à part, et, faisant allusion à sa charge de gouverneur des deux enfants de Madame de Carignan, dont l'un est sourd et l'autre bègue :
— Quelle destinée, dit-elle, pour un homme qui parle si bien et qui peut si bien apprendre à parler!
Le bon Vaugelas, quoique sexagénaire, rougit comme un enfant. Les éloges de Madame de Rambouillet l'embarrassent presque autant que les plaisanteries de Saint-Pavin. Il cherche à s'échapper, et, dans sa précipitation, il va heurter le Brancas des poètes, Racan, qui prend Vaugelas pour Balzac, et qui lui demande si Claude Fabre de Vaugelas a émis véritablement cette opinion « qu'il n'y a point de salut hors de Fhistoire romaine ». Le pauvre grammairien est tout déconcerté par cette interpellation qui lui semble grosse d'un cartel. 11 finit cependant par s'effacer et prendre la fuite.
La distractio:i de Racan a été remarquée par un groupe d'hom-
mes de lettres, composé de Balzac, Charleval, Sciidéry, Conrart, Chapelain, Gombauld, Saint-Evremond et Tallemant des Réaux, qui a laissé son frère l'abbé aux prises avec Scarron. Chacun dit son mot sur cette bévue qui parait fort plaisante. Tallemant propose d'en citer une autre de Racan, qui est le suprême du genre. On s'empresse de faire cercle autour de lui, et il raconte l'anecdote suivante:
« Une après-dînée, il fut extrêmement mouillé. II arrive chez M. de Bellegarde et entre dans la chambre de Madame de Bellegarde, pensant entrer dans la sienne, il ne vit pas Madame de Bellegarde et Madame des Loges qui étoient chacune au coin du feu. Elles ne dirent rien, pour voir ce que ce maître rêveur feroit. Il se fait débotter et dit à son laquais : « Va nettoyer mes bottes; ie ferai sécher ici mes bas ». Il s'approche du feu et met ses bas à bottes bien proprement sur la tête de Madame de Bellegarde et de Madame des Loges, qu'il prenoit pour des chenets; après, il se met à se chauffer. Elles se mordoient les lèvres de peur de rire; enfin elles éclatèrent (i). »
Cette grotesque aventure excite une folle hilarité qui retentit dans tout le salon. On n'entend que ce cri : « Qu'est-ce donc ? » Montausier lui-même oublie sa raideur habituelle, pour faire sa partie dans ce concert d'interrogations.
Mais la curiosité générale suit bientôt un autre cours. Un valet s'est approché de M. de Rambouillet et le prévient qu'un savetier de la rue des Gravilliers désire lui parler.
— Un savetier de la rue des Gravilliers? s'écrie le marquis stupéfait. 11 faut voir ce que c'est ; faites-le monter.
Le savetier paraît, se confond en salutations, et s'approchant du maître de céans :
— Je vous apporte, dit-il, la barbe de M. Neufgcrmain.
Ebahissement universel. Au même moment, entre Neufgcrmain, surprisd apprendre que sa barbe est arrivée avant lui. Et les questions de pleuvoir de toutes parts, plus nourries encore
«. Hmoncttcs, t. II. p. 261.
que tout à l'heure, Louis de Neufgermain donne le mot de l'énigme, mais avec des réticences. Nous allons rétablir les faits dans toute leur vérité et expliquer comment le poète barbu s'était vu subitement dépouiller de sa plus belle parure:
« 11 avoit je ne sais quelle habitude vituperosa avec une nymphe de la rue des Gravilliers. Certain filou ne le trouva pas bon; ils se querellèrent dans la rue: le filou, qui était jeune et vigoureux, prit notre poète par l'endroit où il y avoit plus belle prise, je veux dire par la barbe, et lui pluma tout le menton. Neufgermain, pour venger ce sacrilège, met l'épée à la main, blesse le filou, et l'eût tué, s'il ne se fût sauvé : le peuple qui fut spectateur de ce grand combat, ' charmé de la bravoure d'un homme à grande barbe, ne pouvoit assez l'admirer; et quand il fut parti, un vénérable savetier s'avisa de ramasser cette vénérable barbe, et la mit dans une belle feuille de papier blanc qu'il tenoit par les deux bouts, car il portoit trop de respect à cette belle relique, pour la plier dans ce papier ; elle y étoit de tout son long. En cet équipage, il s'achemine à l'hôtel de Rambouillet car Neufgermain s'étoit vaaté d'y avoir des amis... (i) »
On sait le reste.
Quand l'effet de cet incident comique fut passé, les conversations particulières reprirent leur train. Ménage retira de sa bouche le cure-dent ijui y était éternellement fixé, et demanda à Costar des nouvelles de Croisilles, dont la disparition occupait alors tous les esprits. L'intarissable Tallemant des Réaux offrit de suppléer l'auteur de la Défense àt Voiture. Résumons son récit
L'abbé de la Couture ne se contentait pas de mettre de l'amphigouri dans ses Hcroïdes; il en mettait encore dans sa conduite. 11 avait les passions ardentes: au lieu d'imiter ses confrères du petit collet, qui ne nouaient que des intrigues faciles à rompre, Croisilles imagina une rouerie des plus naïves, pour arriver à ses fins amoureuses. Son « adorée » était une certaine Madame Poque, veuve d'un procureur au parlement, et qui