‹ Ruelles, salons, et cabarets (volume 2)Chapitre 29 sur 138 · I. Historiettes, t. III, p. 212 et suiv · texte numérisé non relu

I. Historiettes, t. III, p. 212 et suiv

comptait quelque chose comme trente-cinq printemps. Elle avatt hérité de l'esprit retors de son mari et répondait toujours aux belliqueuses entreprises de l'abbé : « Donnant, donnant ». Croisilles était aux abois et ne savait comment emporter d'assaut cette maîtresse femme. Il résolut de changer enfin de stratégie, et adopta un plan au bout duquel était tout simplement le gibet.

Comme il portait d'ordinaire un habit long, il se fit passer pour conseiller d'État, et demanda, sous ce couvert, la main de Madame Poque. C'était là qu'on l'attendait. Il fut agréé sur l'heure; mais il fallait tourner la difficulté du célibat forcé. Croisilles commença par prier la dame de consentir à ce que le mariage se fît secrètement, sous le fallacieux prétexte d'un garnement de neveu qui lorgnait sa succession et pourrait le troubler en cette affaire. Quoi de plus vraisemblable? On souscrivit à sa demande.

L'abbé était radieux. Il alla, à l'instant même, chercher son valet, puis, après lui avoir donné un vernis d'homme du monde, le piésenta comme un de ses amis. C'était un nommé Elie Pilot. Croisilles lui déroba son individualité et sa signature, et, à l'aide de ce stratagème, le mariage se consomma sans difficulté. Le valet avait pris, en échange de son nom, le pseudonyme de Jean- Baptiste Croisilles, et signé au contrat comme témoin.

L'abbé était donc au comble de ses vœux. Il était propriétaire des trente-cinq printemps de Madame Poque. Pas n'est besoin de dire qu'il se conduisit avec plus de vaillance que le procureur au parlement. Mais la lune de miel ne fut pas de longue durée. On dévoila bientôt la supercherie de Croisilles. Le coup ne partit pas de l 'ex-veuve Poque. Alléchée par les prouesses galantes de son nouveau mari, elle n'avait garde de so plaindre du « faux » commis pour la conquérir. Mais elle était flanquée d'une mère qui n'avait pas les mêmes raisons pour se taire et qui cria au scandale par-dessus les toits.

Quoiqu'il eût soutenu, comme moyen de défense, que c'était son valet qui avait épousé Madame Poque. Croisilles fut con-

damné à être enfermé à perpétuité dnns les caveaux d'un monastère.

Madame de Rambouillet, survenue pendant le cours du récit, le couronne par cette moralité tirée de VExamen des esprits de Huarte, à savoir, « que les gens du tempérament de CroisiUes, étant prêtres, étoient sujets à se marier ». Du reste, l'abbé de la Couture verra bientôt s'ouvrir la porte de sa prison. La marquise emploie tout son crédit, ainsi que Mademoiselle Paulet, à délivrer le pauvre reclus.

Bénigne Bossuet arrive enfin, en compagnie du marquis de Feuquières. Celui ci présente son protégé, que n'intimide nullement la vue de l'illustre aréopage appelé à le juger. Le jeune orateur porte haut la tête et semble prêt à fournir la preuve de son talent. On lui propose un texte de discours qu'il accepte sans hésitation aucune, et, après quelques minutes de recueillement, il entame une improvisation brillante et nourrie qui excite les bravos de toute l'assemblée. Grâce au charme de sa parole les heures s'écoulent inaperçues. Il prolonge tort avant dans la nuit la durée de la séance. Voiture la clôt par ce mot:

— Je n'ai jamais, dit-il, ouï prêcher ni si tôt ni si tard. L'hôtel de Rambouillet marqua d'une pierre blanche cette mémorable journée. Sa fin approchait. Ce fut le mariage de Julie d'Angennes qui amena la dissolution du cénacle de la rue Saint- Thomas du Louvre. Madame de Rambouillet s'était depuis longtemps effacée derrière sa fille, et ne pouvait espérer, celle-ci disparue, retenir les « beaux esprits » autour de ses soixante-dix ans. Elle était d'ailleurs en proie à une infirmité qui datait de loin et que l'âge n'avait fait qu'augmenter.

« Madame de Rambouillet, dit Tallemant, pouvoit avoir trentecinq ans ou environ, quand elle s'aperçut que le feu lui échauffoii étrangement le sang, et lui causoit des foiblesses. Elle qui aimoit fort à se chauffer ne s'en abstint pas pour cela absolument, au contraire, dès que le froid fut revenu, elle voulut voir si son incommodité continueroit; elle trouva que c'étoit encore pis. Elle essaya encore l'hiver suivant, mais elle ne pouvait s'ap-

procher du feu... La nécessité lui fit emprunter des Espagnols l'invention des alcôvi^s... La compagnie va se ciiauffer dans l'antichambre. Quand il gèle, elle se tient sur son lit, les jambes dans un sac de peau d'ours, et elle dit plaisamment, à cause delà grande quantité de coiffes qu'elle met l'hiver, qu'elle devient sourde à la Saint-Martin, et qu'elle recouvre l'ouïe à Pâques (i). »

Le mariage de Julie d'Angennes eut lieu en 164^.

« Ce fut à Ruel que les noces se firent, et, par une rencontre plaisante, celui qu'on nommait le Nain de la princesse Julie fut celui-là même qui les épousa (2). »

O trop infortuné Godeau !

Madame de Montausier valut moins que Mademoiselle de Rambouillet. Après avoir, durant treize ans, tenu le marquis en respect, avec une pruderie affectée, elle devint à la cour une duègne des plus complaisantes. Elle avait, dit Madame de Motteville, « de l'âpreté pour tout ce qui s'appelle la faveur (3) ». Dame d'honneur de la reine Marie-Thérèse, elle prit, en 1664, sans vergogne aucune, la place de la duchesse de Navailles, trop scrupuleuse pour prêter la main aux amours de Louis XIV et de Mademoiselle de la Vallière. Elle suivit le courant du caprice royal, et de Mademoiselle de la Vallière passa à Madame de Montespan.

« Elle était de cette école dont Madame de Maintenon est la maîtresse consommée, qui recherche plus l'apparence du hien que le bien lui-même, qui s'accommode volontiers de bassesses obscures, habilement couvertes, et met tout son soin, toute son étude à ne pas se compromettre (4). »

M. de Montausier recueillit le fruit des servilités de la marquise. Sous sa rude écorce , il cachait une nature fort souple,

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