Raynahius, De Theopbilis, p
J'oy sans peur l'orage qui gronde, Et, fût-ce l'heure de ma mort.
Je suis prêt à quitter le port.
En dépit du ciel et de l'o.ide.
Je meurs d'ennui dans ce loisir, Car un impatient désir De revoir les pompes du Louvre Travaille tant mon souvenir, Que je brûle d'aller à Douvre, Tant J'ai hâte d'en revenir.
L'ancre fut levée enfin, et Théophile gagna Londres, où il sollicita vainement l'honneur d'une entrevue avec Jacques !'■■. Le poète, éconduit sans trop de façon, se vengea par uneépigramme de ce roi qui avait pour couronne un bonnet de docteur et pour sceptre une marotte.
Si Jacques, le roi du savoir.
N'a pas trouvé bon de me voir, En voici la cause infaillible :
C'est que, ravi de mon écrit, 11 crut quej'étois tout esprit, Et par conséquent invisible.
Théophile dut, comme Bois-Robert, traiter l'Angleterre de « climat barbare ». 11 exhala ses regrets d'exilé dans une ode d'une forme magistrale, mais dont le lyrisme rapide est condamné par le maintien décent de VOde à Namur :
Celui qui lance le tonnerre,
Qui gouverne les élément.
Et meut avec des tremblemens
La grande masse de la terre ;
Dieu qui vous mit le sceptre en main
Qui vous le peut ôter demain,
Lui qui vous prête sa lumière
Et qui, malgré vos fleurs de lis
Un jour fera de la poi;ssiére
De vos membres ensevelis •
Ce grand Dieu qui fit les abîmes Dans le centre de l'univers
Et qui les tient toujours ouverts A la punition des crimes, Veut aussi que les innocens A l'ombre de ses bras puissans Trouvent un assuré refuge, Et ne sera point irrité Que vous tarissiez le déluge Des maux où vous m'avez jeté !
Poésie élevée et de franche allure. Mais chez Théophile, le prosateur était encore plus grand que le poète. 11 l'a prouvé dans ses Apologies, non seulement par la virilité de son style, mais aussi par la sagesse des règles sur lesquelles il veut asseoir le talent de l'écrivain. Le début est quelque peu romantique :
« 11 faut écrire à la moderne; Démosthènes et Virgile n'ont point écrit en notre temps et nous ne saurions écrire en leur siècle. Leurs livres, quand ils les firent, étoient nouveaux, et nous en faisons tous les jours de vieux. L'invocation des muses (à l'exemple de ces païens^ est profane et ridicule. Ronsard, pour la vigueur de l'esprit et la vive imagination, a mille choses comparables à la magnificence des anciens Grecs et Latins; mais il a mieux réussi à leur ressembler qu'alors qu'il les a voulu traduire, et qu'il a pris plaisir à les contrefaire... Il faut, comme Homère, faire bien une description, mais non point dans ses termes, ni avec ses épithètes. Il faut écrire comme il a écrit. C'est une dévotion louable et digne d'une belle âme, que d'invoquer, au commencement d'une œuvre, des puissances souveraines; mais les chrétiens n'ont que faire d'Apollon ni des Muses; et nos vers d'aujourd'hui, qui ne se chantent point sur la lyre, ne se doivent point nommer lyriques, non plus que les autres héroïques, puisque nous ne sommes plus au temps des héros; toutes ces singeries ne font ni le plaisir, ni le profit d'un bon entendement. Il est vrai que le dégoût de ce$ superfluités nous a fait naître un vice; car les esprits foibles que l'amorce du pillage avoit jetés dans le métier des poètes, n'étant pas d'eux-mêmes assez vigoureux ou assez adroits pour se servir des objets qui se présentent à l'imagination^ ont cru qu'il n'y avoit plus rien dans la poésie.
et se sont persuadés que les figures n'en étoient point, et qu'une métaphore étoit une extravagance... »
Il condamne tout à la fois la sécheresse du style et l'opulence de mauvais aloi :
« L'élégance de nos écrivains, ajoute-t-il, est à peu près selon ces termes : L'aurore, tout d'or et d'azur, brodée de perles et de rubis, paroissoit aux portes de l'Orient; les étoiles, éblouies d'une plus vive clarté, laissoient effacer leur blancheur et devenoient peu à peu de la couleur du ciel ; les bêtes de la quête (i) revenoient au bois, et les hommes au travail; le silence faisoit place au bruit, et les ténèbres à la lumière. Et tout le reste, que la vanité des faiseurs de livres fait éclater à la faveur de l'ignorance publique. »
On sent, à l'énergie et à la sobriété de cette plume, que Pascal n'est pas loin.
De retour en France, Théophile ne reparut plus à la cour. Les portes du Louvre lui étaient fermées. En revanche, les hôtels des grands seigneurs s'ouvraient tout béants devant ses épigrammes. Le duc de Montmorency se signala par l'empressement avec lequel il accueillit Théophile. Bon nombre de courtisans, que Garasse, Caussin et Raynauld avaient tournés autrefois contre le poète, lui tendirent la main au débotter. Ce revirement soudain suggéra à Théophile, dans son Epttre au lecteur, la réflexion suivante : «En mon bannissement j'étois infâme et criminel; depuis mon rappel, innocent et homme de bien; et la même façon de vivre, qui s'appeloit autrefois débauche, s'appelle aujourd'hui réformation ?>.
11 mena donc, comme devant, pétulante et joyeuse vie, de concert avec Sigogne, Berthelot, Motin, Patrix, Bergeron, du Rosset... toute la bande enfin des poètes du plaisir. Gardons-nous d'oublier Desbarreaux, Guillaume CoUetet, Saint-Pavin et Luillier. Le premier avait hérité de l'incrédulité de son grand-oncle Geoffroy Vallée, pendu et brûlé en 1 574, comme auteur d'un livre