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présomptueux que de se prendre pour celui-là qui doit venir avec des armées troubler la paix des consciences et à qui les démons gardent les trésors qui sont cachés sous terre. Du temps qu'il se contentoit de faire des fautes purement humaines, et qu'il écrivoit avec des mains qui n'étoient pas encore coupables, je lui ai souvent montré qu'il ne faisoit pas d'excellents vers, et qu'il s'estimoit injustement un grand personnage. Mais, voyant que les règles que je lui proposois pour la réformation de son style étoient trop sévères, et qu'il ne pouvoit pas venir où je le voulois mener, il a jugé peut-être qu'il devoit chercher un autre chemin pour se mettre en crédit à la cour, et que, de poëte médiocre, il pouvoit devenir grand législateur. Si bien qu'on dit partout qu'après avoir renversé quantité de foibles esprits, et paru longtemps au milieu d'une multitude ignorante, il a fait à la fin comme un homme qui se jetteroit dans un précipice pour acquérir la réputation de bien sauter (i). »
Le père Goulu devait venger le poète. Mais Théophile voulut fustiger l'épistolier de ses propres mains :
« M'ayant promis autrefois, répondit-il à Balzac, une amitié que j'avois si bien méritée, il faut que votre tempérament soit bien mauvais de m'être venu quereller dans un cachot et vous joindre à l'armée de mes ennemis, pour braver mon affliction ! Dans la vanité que vous avez d'exceller aux lettres humaines, vous avez fait des inhumanités qui ont quelque chose de la fièvre -haude; mais je reconnois qu'en disant mal de moi, vous en avez souffert beaucoup. Vos missives diffamatoires sont composées avec tant de peine que vous vous châtiez vous-même, en mal faisant; et votre supplice est si conjoint à votre crime que vous attirez tout ensemble et la colère et la pitié, et qu'on ne se peut fâcher contre vous sans vous plaindre... Dans les vanités que vous faites de vos maisons et de vos valets, qui feroit l'éloge de vos prédécesseurs vous rendroit un mauvais office. Votre visage et votre mauvais naturel retiennent quelque chose de la première
i. Ménage, Anti-Baillet, in-4", p. 200.
pauvreté et du vice qui lui est ordinaire; je ne parie point du pillage des auteurs. Le gendre du docteur Baudius vous accuse d'un autre larcin; en cet endroit j'aime mieux paroitre obscur que vindicatif; s'il se fût trouvé quelque chose de semblable en mon procès, j'en fusse mort, et vous n'eussiez jamais eu la peur que vous fait ma délivrance... Je trouve que vous m'avez voulu nuire, d'autant que vous m'avez offensé. Si vous eussiez été assez honnête pour vous en excuser, j'étois assez généreux pour vous pardonner. Je suis bon et obligeant, vous êtes lâche et malin; je crois que vous suivrez toujours vos inclinations et non les miennes. Je ne me repens pas d'avoir pris autrefois l'épée pour vous venger du bâton ; il ne tint pas à moi que votre affront ne fût pas effacé ; c'est peut-être alors que vous ne me crûtes pas assez bon poète, parce que vous me vîtes trop bon soldat. Je n'allègue ceci pour aucune gloire militaire, ni pour aucun reproche de votre poltronnerie; mais pour vous montrer que vous deviez vous taire de mes défauts, puisque j'avois toujours caché les vôtres... Je vous avoue que je ne suis ni poète ni orateur. Je ne vous dispute point l'éloquence de votre pays: vous êtes né plus proche de Paris que moi. Je suis Gascon, et vous d'Angoulême. Je n'ai eu pour régent que des écoliers écossois, et vous des docteurs jésuites. Je suis sans art, je parle simplement et ne sais que bien vivre. Ce qui m'acquiert des amis et des envieux, ce n'est que la facilité de mes mœurs, une fidélité incorruptible et une profession ouverte que je fais d'aimer parfaitement ceux qui sont sans fraude et sans lâcheté... Soyez plus discret en votre inimitié. Vous ne deviez point faire gloire de ma disgrâce ; c'est peut-être une marque de mon mérite. Vous n'avez été ni prisonnier ni banni; vous n'avez pas assez de vertu pour être recherché ; votre bassesse est votre sûreté. Je ne tire point vanité de mon malheur, et n'accuse point la cour d'injustice ; je me console seulement de voir que ma personne est encore bien chère à ceux qui m'ont condamné. J'ai été malheureux, et vous êtes coupable. Mais quoi ! la fortune s'irrite continuellement de quelques grâces qu'il a plu à Dieu me départir ! Aussi suis-je satis-
fait de ma condition, et je trouverai toujours parmi les bons assez d'honneur et d'amitié pour ne me piquer jamais du mépris et de la haine de vos semblables. Si je voulois verser quelques gouttes d'encre sur vos actions, je noircirois toute ma vie. »
Balzac courba la tête sous cette réponse écrasante. 11 lâcha pied, mais comme le Parthe, en lançant cette flèche empoisonnée : « La vérité, dit-il, ne peut se placer sur des lèvres impures. » Ce trait frappait un homme placé sous le coup d'une sentence de mort.
Malherbe dit aussi son mot, mais en ennemi généreux. Il attaqua le poète, mais il défendit l'accusé. « Pour Théophile, écrivitil à Racan, je ne saurois que vous en mander; c'est une affaire qui, selon la coutume, fit un grand bruit à sa nouveauté. Depuis, il ne s'en est presque point parlé. Ce qui m'en donne plus mauvaise opinion, c'est la condition des personnes à qui il a affaire (Il s'agit des révérends Voisin, Raynaud et Garasse). Pour moi, continue-t-il, je pense vous avoir déjà écrit que je ne le tiens coupable de rien, que de n'avoir rien fait qui vaille au métier dont il se mêloit(i)». Pure boutade de rival! Théophile, bien supérieur en tout à Malherbe, l'a « paranymphé, » dans une de ses élégies, avec un rare désintéressement et en vers d'un beau jet :
Imite qui voudra les merveilles d'autrui. Malherbe a très bien fait, mais il a fait pour lai. Mille petits voleurs 1 ecorchent tout en vie. Quant à moi, ces larcins ne me font point d'envie; j'approuve que chacun écrive à sa façon. J'aime sa renommée et non pas sa leçon. Ces esprits mendians d'une veine infertile Prennent à tout propos ou sa rime ou son style, Et de tant d'ornements qu'on trouve en lui si beaux, Joignent l'or et la soie à de vilains lambeaux. Pour paraître aujourd'hui d'aussi mauvaise grâce Que parut autrefois la corneille d'Horace. Ils travaillent un mois à chercher comme à fils Pourra s'apparier la rime de Memphis.