‹ Ruelles, salons, et cabarets (volume 2)Chapitre 45 sur 138 · DE SCUDÉRY · texte numérisé non relu

DE SCUDÉRY

Gasconnade, — nous le voulons bien. — mais vaillante gasconnade, ; car, si Balzac n'était pas homme à relever le gant, Garasse était jésuite à relever le bûcher.

Le chef des « athées » disparu, que devint le gros de l'armée ? Depuis longtemps la persécution avait non seulement séparé la tête du corps, mais aussi divisé le corps. Desbarreaux, qui hérita du commandement, s'en montra digne à tous égards. Il rallia les membres dispersés, et, par l'imprévu de ses saillies, fit oublier tout l'esprit de Théophile de Viau. Desbarreaux était toujours sur la brèche, toujours frondant ceci ou cela, ciel ou terre.

Nous ne rapporterons pas l'histoire si connue de l'omelette jetée par la fenêtre. La scène eut lieu quelque vingt ans après la mort de Théophile ; c'était pendant la semaine sainte, au cabaret de la du Ryer, à Saint-Cloud. Toute la troupe se trouvait

SOUS les armes. Berthelot, Saint-Pavin et Patrix disaient assaut de propos folâtres ; Colletet poussait Mairet du coude, et tous deux riaient d'un rire sénile, en branlant la tête. Ils enviaient la jeunesse que ces joyeux compagnons avaient su conserver sous la neige de leurs cheveux. Frénicle, se suffisant à lui-môme, chantait, en aparté et d'une voix chevrotante, des gaillardises du bon vieux temps. Il avait à sa gauche Miton, jouant aux dés avec le chevalier de Méré. Biaise Pascal, qui composait à lui seul toute la galerie, étudiait les chances de gain et de perte. Il imaginait son triangle arithmétique sous l'inspiration d'une ivresse fiévreuse. A côté de Pascal, libertin d'un jour, s'ébattaient bruyamment des libertins de la veille et du lendemain, de jeunes fous tels que Moreau, Potel, Raincys et Picot. C'étaient les conscrits de la troupe. Desbarreaux les menait au feu avec son intrépidité ordinaire; mais ils s'arrêtaient à mi-chemin, effrayés du nombre de ses libations et de l'audace de ses impiétés. II continuait, lui, de s'avancer dans l'arène, et, nouveau Titan, montait d'uh pied chancelant sur un amas de flacons mis à sec, d'où il appelait Dieu en combat singulier. Tandis qu'il s'escrimait dans le vide, de la voix et du geste, les autres convives se pressaient autour du malheureux d'Elbène, qui râlait comme un homme près d'étouffer. Desbarreaux l'avait chargé de victuailles outre mesure. A d'Elbène, objectant la délicatesse de son estomac, il avait répondu :

— Es-tu donc de ces fats qui s'amusent à digérer ?

Et d'Elbène s'était piqué d'émulation... T^equiescat in pace ! Ce pauvre d'Elbène avait un tic : il ne rêvait qu'épopée. Il frappait à toutes les portes et demandait à tous les vents un Arioste français. Ménage lui-même fut mis en réquisition par d'Elbène, qui se laissait aveugler par sa manie, au point de chercher un poète dans un pédant. II avait une autre infirmité : c'était de manger et de boire le bien qu'il n'avait pas. Nous trouvons à ce sujet dans les Mémoires de Segraisdeux charmantes anecdotes :

« M. d'Elbène, dit-il, «étoit fort honnête, même envers ses créanciers, qu'il reconduisoit jusqu'à la porte du palais du

Luxembourg, qui est en face de la rue de Tournon.Un d'eux qui Tavoit remarqué, tint un carrosse de louage prêt devant la porte, et trouva moyen de faire écarter les suisses en leur donnant quelques pistoles pour boire. M. d'Elbène le reconduisant selon sa coutume, il eut l'adresse de s'entretenir avec lui, de l'attirer un pas ou deux hors de la porte, et alors quatre hommes postés enlevèrent M. d'Elbène, le jetèrent dans le carrosse, et en même temps le créancier cria que c'étoit de la part du roi et que c'étoit pour le conduire à la Bastille... On disoit à la femme de M. d'Elbène, qui demeuroit avec lui au palais du Luxembourg, dans le taudis qu'il y avoit au haut d'un pavillon, de l'aller voir dans la prison pour le consoler et pour le secourir; mais elle s'excusa par une excuse à laquelle il n'y avoit point de réplique : « C'est, dit-elle, que l'on pourroit m'arrêter si je sortois. » Ses affaires n'étoient pas en meilleur état que celles de M. d'Elbène. Quand ils se marièrent, ils avoient pour le moins quatre-vingts procès à eux deux (1). »

Passons à l'autre anecdote :

« Nous nous promenions, continue Segrais, dans le jardin du Luxembourg, lui, M. Ménage et moi. Un de ses créanciers vint l'aborder, et l'ayant tiré un peu à l'écart, il lui demanda : « Monsieur, je vous prie de me dire si vous croyez que je puisse être payé? » M. d'Elbène lui dit obligeamment : « Monsieur, j'y songerai ; » et vint nous rejoindre. Qiiand nous eûmes fait deux ou trois tours, le même créancier vint aborder M. d'Elbène, qui n'avoit songé à rien moins qu'à le satisfaire depuis qu'il lui avoit parlé. M. d'Elbène, se retourna et lui dit : « Monsieur, je ne le crois pas. » Le marchand lui fit une grande révérence et se retira (2). »

Cette dernière aventure dut précéder l'autre. Nous soupçonnons fort ce créancier, si plein d'urbanité, de l'enlèvement sournois dont nous avons parlé, il n'en coûte rien de prêter quelque

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