‹ Ruelles, salons, et cabarets (volume 2)Chapitre 47 sur 138 · I. Mémoires-anecdotes, p · texte numérisé non relu

I. Mémoires-anecdotes, p

Je songeois cette nuit que. de mal consumé.

Côte à côte d'un pauvre on m'avoit inhumé,

Et ne pouvant souffrir ce fâcheux voisinage,

En mort de qualité je lui tins ce langage :

Retire-toi, coquin, va pourrir loin d'ici,

Il ne t'appartient pas de m'approcher ainsi.

— Coquin ! ce me dit-il d'une arrogance extrême.

Va chercher tes coquins ailleurs, coquin toi-même.

Ici tous sont égaux, je ne te dois plus rien,

je suis sur mon fumier, comme toi sur le tien.

La fin de Desbarreaux fut la plus exemplaire de toutes. Destitué par l'âge de sa verve d'autrefois, il sut se taire à propos et se garda bien de mettre la main au sonnet dont on lui a méchamment attribué la paternité, et qui commence ainsi :

Grand Dieu! tes jugements sont remplis d'équité...

Le véritable père n'est autre que l'abbé de Lavaud, le même qui composa cette épigramme d'inquisiteur sur le mausolée élevé dans Saint-Eustache en l'honneur de Lulli :

Laissez tomber, sans plus attendre.

Sur ce buste honteux votre fatal rideau ;

Et ne montrez que le flambeau Q.ui devroit avoir mis l'original en cendre.

Desbarreaux se retira, tout écloppé, à Chalon-sur-Saône, où il manifesta son repentir, en ne s'enivrant plus qu'une fois le jour. 11 avait pris un carme pour directeur... de ses libations.

Guillaume Colletet avait, depuis longtemps, commencé l'expiation de ses travers de jeunesse. Dès l'année 1634, il s'était concilié les bonnes grâces d'un archevêque. François de Harlay, en échange d'une hymne, lui avait envoyé un Apollon d'argent : cadeau quelque peu païen. L'esprit de l'époque est là tout entier, aussi bien que dans le poème qui valut à Colletet les faveurs du prélat, et qui est intitulé Les Coucbes sacrée de la Vierge. Ce qui

nous frappe dans cette pièce, comme dans toutes les oeuvres d'alors, c'est la fusion du Paradis et de l'Olympe. Le paganisme et le christianisme se donnent la main et vont de compagnie. On dirait de vieux amis. Hélas ! l'un des deux doit dévorer l'autre. Pauvre paganisme!

Donc le poète Guillaume était, avec son siècle, tantôt pour Jupiter et tantôt pour Jéhova. Seulement, il préférait les dieux d'argent aux dieux d'argile. Aussi consacrait-il ses soins les plus pieux à l'Apollon de l'archevêque de Rouen. Cet impie était édifiant de dévotion. 11 défrayait à lui seul l'attention publique. On l'admirait ici ; ailleurs on le bafouait. Mais tout le monde finit un jour par le plaindre. Sa maison était tendue de deuil : l'idole avait disparu, et avec l'idole la poésie. A ceux qui s'étonnaient et s'attristaient du silence navrant de sa « lyre », Colletât répondit, le cœur gonflé d'amertume :

Si

Je ne compose plus de vers, C'est que, pour subsister et nourrir mon ménage. J'ai mis mon Apollon et mes Muses en gage.

Pour dire le vrai, il avait troqué Apollon contre Bacchus. Le cadeau de Mgr François de Harlay était devenu un des ornements de la Pomme de Pin. CoUetet avait bu le dieu.

Le digne poète voulait bien, lui aussi, se faire « hermite » mais pois chiches et eau claire à part. U mourut comme il avait vécu, à table. Ses opinions religieuses se trouvent, ainsi que ses opinions politiques, admirablement résumées dans le sonnet suivant, qu'il fit, séance tenante, au cabaret de la Croix de fer :

De quinze à seize au moins que nous sommes ici, Papistes, huguenots, de diffcrcnt mérite. L'un fait le libertin, l'autre fait l'hypocrite; L'un plaide pour Sedan et l'autre pour Nancy.

L'un raille un nez pointu, l'autre un nez racco\irci ; L'un censure un poulet, l'autre une carpe frite ; L'un entre, l'autre sort; l'un rit, l'autre s'irrite; L'un réforme l'Etat, l'autre vit sans souci.

L'un s'entretient d'amour et l'autre de chicane ; L'un parle de sa bure et l'autre de sa panne; Moi, je mange en repos et bois sans dire mot.

Ami, qui les connois d'esprit et de visage, Vis-tu jamais ailleurs un repES si falot, Et parmi tant de fous un poète si sage?

Colletet, ainsi qu'on a pu le remarquer, était comme un pont jeté entre la société des impies et celle des goinfres. 11 avait un pied dans l'un et dans l'autre camp. — Suivons-le : il nous ouvrira le sanctuaire des poètes « rouges trognes ».

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