LA FOSSE AUX LIONS ET L EPEE ROYALE
Quel formidable cliquetis de verres qui se heurtent!... Des rires homériques éclatent entre deux rasades. Intarissable gaieté, soif ardente et appétit monstrueux, voilà le tableau qui se présente à nos yeux. — Nous avons mis le pied dans un lieu où, selon l'expression de Beautru, « on vend la folie par bouteille », chez le Coiffier, en pleine Fosse aux lions. Sur la porte de la salle principale sont écrits ces quatre vers :
Profanes, loin d'ici ! Que pas un homme n'entre Qui scit du rang de ceux qui trahissent leur ventre. Qui fraudent leur génie, et d'un cœur inhumain Remettent tous les jours à vivre au lendemain.
Voici Saint-Amant et toute la troupe des goinfres, le duc d'Harcourt, surnommé Cadet-la-Perle, Retz-le-Bonhomme , de Gèvres-le-Brave, du Fargis, Villarnoul, de Tilly, Marigny- Mallenoë, du Maurier, Nervèze, Puylaurens, Pontménard, Deslandes-Payen, Mégrin, Delâtre, Butte, Gilot, Desgranges, Dufourle-Bon-Falot, l'abbé de Marolles, Molière le Tragique, Sallardle-Paillard,
Chateaupers, gardien des treille?, Au nez à crocheter bouteilles.
le pâle Bilot, le bon Faret, CoUetet, des Yvcteaux et Maricourt,
Franc Picard à la rouge trogne.
Marc-Antoine Gérard de Saint-Amant domine de sa voix retentissante le tohu-hohu de cette assemblée tapageuse, il s'écrie, montrant du doigt la pluie qui bat les fenêtres :
Çà, que l'on m'apporte une coupe; Du vin frais, il en est saison.
Puisque Cérès boit à la troupe, 11 nous faut lui faire raison ; Mais non pas avec ce breuvage De qui le goût fade et sauvage Ne sauroit plaire qu'aux sablons, Ou qu'à quelque jeune pucelle Qui ne but que de l'eau comme elle^ Afin d'avoir les cheveux blonds.
Colletet, saisi d'une noble émulation, lance ce vers comme un défi :
Si je bois jamais d'eau, qu'on m'estime un oison! Il ajoute en souriant :
Bien que ces neuf Beautés qui flattent notre veine Se plaisent sur les bords d'une claire fontaine, Les fines qu'elles sont pourtant n'y boivent pas : Là, sous des lauriers verts ou plutôt sous des treilles, Le vin le plus friand préside à leur repas, Et l'eau n'y rafraîchit que le cul des bouteilles.
Deux salves d'applaudissements saluent ces boutades poétiques.
Saint-Amant, qui se sent plus en verve que jamais et qui veut avoir le dernier mot, élève encore la voix, quand la maritome du lieu apporte le dessert :
A genoux, enfants débauchés.
Chers confidents de mes péchés, Sus ! qu'à plein gosier on s'écrie :
Béni soit le terroir de Brie!
O doux cotignac de Bacchus, Fromage, que tu vaux d'écusl Je veux que ta seule mémoire Me provoque à jamais à boire.
Mais l'esprit de l'homme est mobile : Saint-Amant devait chanter la palinodie et célébrer la supériorité du cantal :
O brie, ô pauvre brie ! ô chétif angelot. Qu'autrefois j'exaltai pour l'amour de Bilot!
Cela finit par un cri de détresse :
Au secours! sommelier, j'ai la luette en feu,
Je brûle dans le corps; parbleu! ce n'est pas jeu ;
Des brocs, des seaux de vin pour tâciier de l'éteindre!
Cette pièce nous rappelle, par opposition, les vers suivants du langoureux de la troupe, le sieur Antoine de Nervèze :
Ce cruel essaie.
Me faisant souffrir.
D'alléger la plaie
Qui le fait mourir.
Au meurtre! au meurtre! hélas! je meurs. Accourez tous à mes clameurs
Nous n'osons citer le reste. L'auteur de ces graveluies sans sel devait clore sa vie par des « soupirs dévots *, qu'il n'a pas craint de qualifier de Poésies spirituelles, « niaiserie », dit l'Etoile, qui se vendait deux sous sur les quais.
Saint-Amant cumulait. On ne sait lequel des deux l'emporte en lui de l'ivrogne ou du goinfre. 11 s'extasie avec le même bonheur, le même enthousiasme, sur les charmes de lass dive bouteille » et sur les délices de la « ciiicre lie ». Ses poésies avinées respirent un double arôme, emprunté au fromage et au melon.
O fleur de tous les fruits ! ô ravissant melon !
Tout bien considéré, le brave poète nous parait être de la nature de ce franc buveur à qui Rabelais prête le merveilleux propos : « Un synonyme de jambon ? c'est un compulsoire de beuvettes : c'est un poulain; par le poulain, on descend le vin en cave; par le jambon, en Testomach. »
L'Oreste de ce Pylade jovial était Nicolas Faret, gros homme dont les cheveux châtains encadraient une physionomie badigeonnée comme la boutique d'un marchand de vin. Faret avait parfois d'adorables mouvements de pudeur. A l'entendre, si son nez était rubicond, c'était de froid, même en été; « la commodité de son nom, qui rimoit trop bien avec cabaret, étoit en partie cause de la réputation de buveur que les poëtes du temps, entre autres Saint-Amant, son ami, s'étoient avisés de lui faire. » Ce dernier le rappelait durement au devoir et à l'honneur dans l'occurrence. Un jour que Faret avait fui, la veille d'un combat, et s'était retiré au milieu des ombrages de Fontainebleau, sous le na'i'f prétexte de rétablir une santé... florissante, il reçut cette vigoureuse algarade :
On fait à savoir que Faret Ne rime plus à cabaret :
Ce seul départ, l'en rend indigne; Il est dégradé de la vigne
Dégradé de la vigne ! Quelle honte ! — Le coup est rude, trop rude. Saint-Amant ne tarde pas à se repentir d'avoir eu la main si lourde, et cherche à atténuer l'excommunication lancée contre son ami. Retz-le-Bonhomme lui en fournit l'occasion. Il vient de faire bâtir une maison de plaisance au centre de la forêt de Prinçay et invite le gros Marc-Antoine à y aller passer une partie de la belle saison. Saint-Amant s'y rend, et de ce « palais de la volupté » adresse à Faret les agaceries les plus câlines :
Là, tous les honnêtes ivrognes
Aux cœurs sans fard, aux nobles trognes,
Tous les gosiers voluptueux.
Tous les débauchés vertueux, Qui, parmi les propos de table, Joignent l'utile au délectable.
Sont reçus et traités aussi Comme des enfants sans souci.
Faret s'enveloppe dans sa dignité de buveur converti et reste sourd à cette amicale provocation. Mais Saint-Amant ne se tient pas pour battu. Un beau jour, — ou plutôt un affreux jour, — quelque diable le poussant, il met la bride sur le cou de sa fantaisie, et, après quarante-huit heures de chevauchées vagabondes, tombe... dans Evreux. O l'horrible « trou » ! Saint-Amant s'en tire au plus vite en s'écriant :
Si jamais j'entre dans Evreux, Puissé-je devenir fiévreux !
Puissé-je devenir grenouille!
Puissé-je devenir quenouille!
Que le vin me soit interdit!
Que nul ne me fasse crédit!
Dans l'expansion de sa colère, il souhaite
Qu'il y pleuve des hallebardes !
Mais d'où vient cette tempête ? Qiiel est le crime de cette « infâme cité »? Achevons la pièce, in caiida venenum :
O bon ivrogne I ô cher Faret !
Qu'avec raison tu la méprises !
On y voit plus de trente églises, Et pas un pauvre cabaret!
Faret n'y tint plus et répondit à l'appel. Il reparut, mais pour disparaître aussitôt sous la table. C'était noblement se relever aux yeux de Saint-Amant, qui, tout ému, se laissa glisser dans le sein de son ami, où il versa d'abondantes larmes... de bordeaux
Une autre brebis s'était encore échappée du bercail. Le baron de Villarnoul, pris dans les rets de sa propre femme, oubliait ses devoirs de « beuverie » dans un lâche repos. Saint-Amant lui dépêcha une curieuse épître en vers, dans laciuelle il le qualifie de « chère moitié » :
Tu me diras que pour reluire au monde
II te falloit une moitié seconde,
Qui t'enrichît d'enfants et doux et beaux,
Plus que le ciel n'est riche de flambeaux.
Le vain prétexte! ô qu'il est puérile!
Viens çà, perfide, et moi, suis-je stérile ?
Et mon esprit ne t'en produit-il pas
Qui sont pourvus de grâces et d'appas ?
Dès qu'ils sont nés, ils causent, ils se jouent.
ils vont tout seuls, ils censurent, ils louent.
Il ne leur faut nourrice ni valet.
Il ne leur faut ni fraise ni collet;
Quoique tout nuds, ils semblent être braves,
Leurs libres pieds haïssent les entraves
L'éclipsé de 'Villarnoul était définitive : il continua, de complicité avec la baronne, le cours de ses infidélités à l'endroit de Saint-Amant.
Le chef de la société des goinfres, — c'est l'expression consacrée, — avait pour lieutenants le comte d'Harcourt et Nicolas Faret : on les appelait la confrérie des monosyllabes. Le premier était surnommé « le Gros », le deuxième « le Rond » et le trois sième « le Vieux ». D'Harcourt portait, en outre, le titre de « Cadet-la-Perle » : il était cadet de famille et avait l'oreille ornée d'une perle. De là cette singulière appellation. Quand ces buveurs émérites étaient réunis, « ils pouvoient recevoir qui ilvouloient (i) ». Nul ne leur tenait tête; il n'est pas donné à tout le monde de boire des brocs,
Mais on ne remplit son verre ou son broc qu'en vidant sa bourse, et l'escarcelle de nos trois compagnons finit par sonner