‹ Ruelles, salons, et cabarets (volume 2)Chapitre 5 sur 138 · UN CAPRICE DE L ABBE DE BOIS-ROBERT · texte numérisé non relu

UN CAPRICE DE L ABBE DE BOIS-ROBERT

La première réunion dont nous nous occuperons est celle qui avait lieu toutes les semaines chez Valentin Conrart, rue Saint-Martin, au cœur de Paris. Elle se composait de Godeau, Gombauld, Chapelain, Giry, Habert de Cérizy, commissaire de Partillerie, son frère l'abbé, Serizay, Malleville et Montmort : un petit cercle d'amis causant littérature à huis clos.

Faret y entra derrière l'hommage de son livre, V Honnête homme, et ne put garder le secret : il jasa comme un auteur loué. Desmarets et Bois-Robert, ayant eu vent de la chose, réussirent à se faufiler à la suite de Faret : Desmarest, sous prétexte de lire le

premier volume de son Ariane, et Bois-Robert, comme un homme devant qui toute porte devait s'ouvrir.

L'abbé joua un mauvais tour à ces hommes graves, mêlés de bons vivants ; il les enleva au réduit bienheureux et discret où ils se plaisaient à discuter et à rire tout bas. 11 avait l'oreille de Richelieu, et lui fit entrevoir le parti que l'on pourrait tirer de cette société, en lui donnant une existence officielle. L'Académie doit sa fondation (i) à une malice de Bois-Robert.

11 n'arriva pas à ses fins de prime-saut : il rencontra même une vigoureuse opposition, Pélisson a donné l'historique des phases diverses de cet enfantement laborieux. L'obstacle à vaincre était suscité par Serizay et Malleville. Le premier, auteur inédit, était intendant du duc de la Rochefoucauld, retiré dans le Poitou et boudant, comme Achille, sous sa tente. Le second, secrétaire de Bassompierre, haïssait Richelieu de toute la haine que son maître portait au ministre. Entraînés tous deux par le même mobile, ils effrayaient leurs collègues, en montrant l'indépendance de la réunion anéantie, enveloppée dans la robe rouge du cardinal. Bois-Robert se hâta de parer le coup. Il enlaça Chapelain, lui fit dresser les cheveux sur la tête et le jeta en avant, comme un épouvantai!. L'auteur de la Vucelle tremblait à la seule pensée d'avoir pu contrecarrer la volonté de Richelieu. Il mit en relief, avec l'éloquence de la peur, les dangers d'une semblable lutte, et le tour de l'abbé fut joué.

Sur ces entrefaites, Conrart ayant pris femme, on ne voulut pas gêner son expansion maritale et on se transporta chez Desmarets, rue Clocheperce, à l'hôtel de Pelvé. De là on se rendit chez Chapelain, rue des Cinq-Diamants, puis chez Montmort, rue Sainte-Avoie. L'odyssée académique ne s'arrêta pas en si beau chemin. On alla de nouveau demander l'hospitalité à Chapelain et .1 Desmarcts. Après un temps d'arrêt de six mois, l'Académie se remit en marche et regagna le domicile de Conrart,pour

I. Voir, pour plus .impies renseigncnient'', ce que nous extr.iyons de l'Histoire de Pélisson, n" i de l'Appendice.

le quitter derechef et se rendre chez l'abbé de Cérizy, le commensa de l'hôtel Séguierqui était situé rue de Grenelle-Saint-Honoré. Enfin Bois-Robert prêta son appartement de l'hôtel de Mellusine, que l'on abandonna en 1643, pour retourner chez le chancelier. Les Immortels affectèrent ainsi à leur début les allures du Juif errant. Ils ne se fixèrent qu'au bout de quinze années. Hélas! ils étaient si harassés de fatigue qu'ils se reposent depuis cette époque- L'Académie, dont Conrart fut un des principaux fondateurs, le nomma son secrétaire; elle fit un mauvais choix : c'est lui qui a laissé ouverte la porte par laquelle pénètrent les gentilshommes de lettres.

11 avait la prétention de passer pour un homme d'esprit, mais, comme dit Tallemant des Réaux (1) : « se sentant faible de reins pour faire parler de lui, il se mit à prêter de l'argent aux beaux esprits et à être leur commissionnaire ». Il possédait à Athis une petite maison qui était la succursale de celle de Paris, et faisait grand bruit des dames illustres qui, cédant à ses instantes prières, se décidaient à l'y visiter. C'était Mesdames de Sablé et de Montausier; n'oublions pas Mademoiselle de Scudéry, qui y passait presque toute la saison d'été.

Conrart enviait les petits talents poétiques de son cousin Godeau, évêque de Grasse, qui descendait chez lui. lorsqu'il venait à Paris, et il y venait souvent, la province lui était si à charge! Godeau rimait gaillardement et buvait sec. Quant à l'amour, il y était fort enclin et se plaisait à changer de femme comme de vin. II jeta cependant l'ancre, pour quelque temps, auprès de Mademoiselle de Saint -Yon, belle fille et de bonne maison, de plus très versée dans l'art d'aimer, Conrart, que calcinait Mademoiselle de Scudéry, s'effraya de la séduction qu'exerçait sur son parent mademoiselle de Saint-Yon, et tenta de le tirer de ses lacs. Il y parvint un moment, mais le pauvre Godeau retomba bientôt aux pieds de sa sirène. Enfin il guérit de cette fidélité qui menaçait de devenir chronique, et, une fois relancé dans la voie d3 l'inconstance, ne

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