I. Historiettes (édition Techener), t. III, p. 2S
s'arrêta plus mule part. Il vola de bonne fortune en bonne fortune. Nous retrouverons notre papillon mitre à l'hôtel Rambouillet.
Vers la fin de sa vie, Go ieau expia cruellement ses fredaines amoureuses et rimées. Sa raison dérailla au point qu'il imagina de composer des prières pour toutes les conditions. La plus curieuse est celle qui a pour titre : « Prière pour un procureur et en un besoin pour un avocat. »
Obligé, à la mort de Richelieu, d'opter entre l'évêché de Grasse et celui de Vence, il avait offert le premier à Gombauld, protestant converti, « huguenot à brûler, » dit Tallemant des Réaux.
Ogier de Gombauld, au rebours de Godeau qui était petit et guilleret, avait reçu de dame Nature une tailleélancéeetdes inclinations sentimentales. Saint-Evremond, dans sa comédie des eylcadéinisL's, le raille de son filet de barbe.
\ son arrivée à Paris, Goaibauld entra en relation avec le marquis d'Uxclles, qui le chargea de rimer ses billets à Chloris, et, comme prix de son phœbus galant, lui entretint un cheval et un laquais. Cette liaison le poussa dans le monde. 11 fut remarqué au sacre de Louis XIU par Marie de Médicis : elle demanda qu'il lui fût présenté. Gombauld se gonfla comme un poète qu'il était et, plein de superbe, prit le chemin du Louvre. Des ordres avaient été donnés pour le recevoir, car il ne rencontra aucun obstacle sur son passage. La porte même de la chambre de la reine-mère lui fut ouverte. Marie de Médicis était étendue sur son lit, dans une attitude pleine de nonchalance.
— Ah ! s'écria- t-elle comme surprise, où allez-vous? Ce que répliqua Gombauld, l'histoire ne le dit pas. Tout ce que l'on sait, c'est qu'il traduisit cette scène dans un sonnet précieusement tourné et qui se termine ainsi :
Souvent je doute cncor, et de sens dépourvu, Dans la difficulté de me croire moi-mênie, Je pense avoir rêvé ce que mes yeux ont vu.
Il était touché au cœur. Une suivante de la reine, nommée
Cadrina, lui ravit son dernier atome déraison, en lui confessant, à voix basse, qu'il était maître du terrain. Elle ajoutait, il est vrai, comme correctif, qu'il devait cette bonnefortune à sa ressemblance avec un Florentin dont Marie de Médicis s'était énamourée jadis en Italie. Mais le pauvre poète ne fut pas refroidi par cette chute peu flatteuse. Loin de là, il répandit son âme dans des poèmes qui étaient autant de petites fournaises, et couronna le tout d'un livre qui fit grand tapage, YEitdjinion. Au dire des langues fourchues, la lune n'était autreque la reine-mère... Les tailles-douces du temps représentent, en effet, Marie de Médicis la tête surmontée d'un croissant. On se permit des allusions. Dans une comédie en vers d'un nommé Duvivier, certain capitan gascon, passant, en revue les déesses, dit en parlant de Phœbé :
Mais elle loge un peu bien haut, Et puis je la laisse à Gombauld.
Toutefois, Gombauld n'avait pas entièrement perdu son temps et sa peine à célébrer « l'Astre des nuits », car la reine-mère le gratifia d'une pension de douze cents francs. On avait persuadé au poète qu'elle désirait lui entendre lire son Endjinion. Et le voilà qui se met aussitôt à la torture. 11 prend des leçons de haute déclamation : ce qu'il redoute, c'est de dépasser le diapason du respect. Mais, hélas! Marie de Médicis a déjà oublié l'auteur et son poème en prose... Quand cet appui lui manqua, il fut secouru par Bois-Robert, qui le fit inscrire sur la liste des pensionnés du cardinal.
Après avoir chanté la reine-mère, le « heau ténébreux», comme l'appelait Mademoiselle de Montausier, célébra les charmes de Mademoiselle de la Moussaye sous le nom de « Philis ». Il avait la prétention d'avoirtoujours renfermé ses galanteries dans lecercle des grandes dames. Pourtant Tallemant des Réaux le surprit un jour contant fleurette à une « femme de charge qui n'était ni jeune ni avenante ». Ce n'est pas fout. Un matin la femme de Courbé, le libraire, va le trouver chez lui, et notre poète de jeter feu et flammes, quoiqu'elle fût d'une physionomie à commander le
b RUELLES
respect. Ses amis le raillèrent de cette aventure; mais il ne se déconcerta pas. « Elle écoute bien, je vous assure, » dit- il en tnsant sa moustache. Il finit, la goutte aidant, par tomber entre les mains d'une gouvernante avec laquelle on le disait marié, tant elle tranchait de la maîtresse au logis. Ménage eut la fantaisie de questionner à ce sujet cette maritorne, qui lui répondit avec impudence :
— Moi! monsieur, que voudriez- vous que je fisse de cet hommelà? J'ai plus de bien que lui.
Le pauvre Gombauld est mort sur un galetas, malgré les bénéfices que lui avait fait obtenir Bois- Robert.
Ce le Métel de Bois-Robert était fils d'un procureur de la cour des aides de Rouen. 11 avait quitté sa ville natale à la suite d'un méchant procès que lui avait intenté une femme de vertu très chatouilleuse et ijui voulait mettre sur son compte un viol et deux enfants. Bois-Robert était fort de son innocence, mais il redoutait la justice, et vint se réfugier à Paris, sous l'aile protectrice du cardinal Duperron, ce sceptique qui faisait des conversions, ce prélat qui eut une fin royale, — la fin de François I'^"'.
Voilà un type qu'il nous faut esquisser en passant. Du Perron était taillé comme un mestre de camp et avait le sang chaud des ferrailleurs. Quand il eut abjuré le protestantisme, il quitta sa province pour venir chercher fortune au centre même des faveurs. Il signala son arrivée par un beau début. Il eut, presque au débotter, maille à partir avec le Châtelet. S'étant pris d'une querelle dans un cabaret borgne, il attendit le soir le quidam auquel il devait une leçon, et, flanqué de quatre compagnons, le poignarda bel et bien, tandis que les autres drôles étaient à la victime tout moyen de défense. Les parents du défunt jetèrent les hauts cris, nais le poète Desportes, qui était alors en cour sur un bon pied, leur ferma la bouche avec deux mille écus. A quelque temps de là, Duperron était transformé en abbé et avait ses entrées au Louvre; mais il ne tarda pas à s'en faire exclure. Il aimait à faire parade de son esprit, et faisait profession de scepticisme. Après un discours prononcé par lui devant Henri III, pour démontrer l'existence de
Dieu, il offrit au roi de lui prouver le contraire. C'en fut assez pour le faire congédier. Henri III n'entendait pas raillerie. Mais cette disgrâce ne fut pas de longue durée : il devint évêque d'Évreux, puis archevêque de Sens et cardinal. Les hautes dignités ne lui enlevèrent pas le goût des saillies. 11 avait hérité de la malice gauloise et crue du petit père André. On raconte que Mademoiselle de Simier lui ayant demandé si le péché d'amour était un péché mortel, il lui répondit quelque peu brutalement:
— Non, madame; car, si cela était, il y a longtemps que vous seriez morte.
Bois-Robert se garda bien de succomber à la séduction des arguments théologiques de Duperron, 11 était cuirassé contre de pareilles armes. En revanche, il enviait l'humeur narquoise de son protecteur, et, après lui avoir dérobé quelques-unes de ses bouffonneries, transporta son bagage chez Richelieu.
Le ministre l'accueillit à bras ouverts. Ce grand homme avait besoin d'un fou, mais à ses heures. Dans ses moments de mauvaise humeur, il malmenait fort le fils du procureur de la cour des aides de Rouen. II lui arriva même de le menacer non seulement de lui retirer son crédit, mais de le faire jeter à la porte par ses gens.
— Eh! monsieur, riposta Bois-Robert, vous laissez bien manger aux chiens les miettes qui tombent de votre table : ne vaux-je pas un chien?
Bois-Robert avait son franc-parler. Un jour, Richelieu n'était encore qu'évêque de Luçon, on lui apporta des chapeaux de castor, il en choisit un.
— Me sied-il bien? demanda-t-il à Bois-Robert.
— Oui, répondit celui-ci, mais il vous siérait encore bien mieux s'il était de la couleur du nez de votre aumônier.
Cette saillie ne pouvait, du reste, blesser que Tabbé Mulot, qui aimait les grands verres autant qu'il détestait les longues messes, et dont le milieu du visage était orné d'un magnifique rubis.
Le Métel ne laissait échapper aucune occasion de faire avancer
sa fortune. Lors du mariage d'Henriette de France avec le prince de Galles, il trouva le moyen de se glisser dans la suite de M. de Chevreuse. 11 faisaitles délices de la duchesse, qui aimait à entendre des contes graveleux, et parfois se passait la fantaisie d'en débiter elle-même. On connaît sa repartie à Louis XIII disant qu'il ne souffrait les femmes que de la tête à la ceinture.
L'abbé, — car il a pris le petit collet, — tomba malade en Angleterre, et, à ce propos, composa une élégie où « Albion » était qualifiée de « climat barbare ». Madame de Chevreuse, à qui il l'avait montrée, en parla au comte Holland, qui témoigna le désir de lire cette pièce. Bois-Robert prétexta qu'il l'avait brûlée.
— Ah ! dit la duchesse, vous ne savez pas pourquoi il ne veut pas la donner, c'est qu'il y appelle l'Angleterre un climat barbare.
Lord Holland, qui trouvait que c'était calomnier les brouillards de sa patrie et se regardait comme atteint par cette pointe, gourmanda rudement le poète. Il craignait de paraître ridicule à Madame de Chevreuse, aux pieds de laquelle il roucoulait. Bois- Robert déclara qu'il qualifiait de « climats barbares » tous les pays où sa santé s'altérait, et qu'en semblable occurrence il ne se serait pas gêné pour en dire autant du paradis terrestre. Il ajouta, comme pour appliquer un topique sur les plaies du comte :
— Depuis que je me porte bien, et que le roi m'a fait la grâce de m'envoyer trois cents jacobus, le climat me semble très radouci.
Le comte de Carlisle était présent à cette scène.
— Cela n'est pas mal trouvé, dit-il.
Mais lord Holland ne se dérida point. Pour l'exaspérer encore davantage, la duchesse le fit cacher derrière une tapisserie avec le roi d'Angleterre, et pria Bois-Robert de contrefaire le noble lord. L'abbé, qui était un habile comédien, y consentit volontiers. Or Holland écorcliait le français comme un Français n'écorche pas l'anglais, chauvinisme à part. 11 se reconnut dans ce portrait parlant. Sa colère fut au comble et éclata en menaces terribles. Heureusement que Bois-Robert était sur le point de partir. Il acheta quatre haquenées, et, par l'entremise de Madame de Chevreuse, obtint l'autorisation de les introduire en France. Le duc de Bue-
kingham, après ces mots « quatre chevaux », fit ajouter : « pour le tirer d'autant plus promptement de ce climat barbare ».
Comme nous venons de le dire, Bois-Robert était un acteur consommé. Selon Ménage, « il avoit de très beaux talents pour la déclamation. Le ton de sa voix étoit agréable, il avoit le geste beau, beaucoup de feu, etil entroit si bien dansla passion qu'il vouloit représenter qu'on en étoit charmé : aussi, aimoit-il passionnément les pièces tragiques, et principalement lorsque Mondori y jouoit son rôle. Mondori était un des plus habiles comédiens de son temps, et la réputation qu'il s'étoit acquise jusqu'alors s'augmenta si fort à l'occasion d'une tragédie que l'on représentoit à l'hôtel de Bourgogne, où il faisoit le plus important personnage, que M. le cardinal de Richelieu voulut l'entendre. En effet, il le fit venir, pour être témoin lui-même de tout le bien qu'on lui en avoit dit. Mondori joua son rôle devant ce ministre, qui ne put s'empêcher de verser des larmes dans les endroits les plus touchants. Bois-Robert, qui y étoit présent, dit à M. le cardinal qu'il feroit encore mieux, et même en présence de Mondori. Le jour fut pris, et Mondori s'étant trouvé chez M. le cardind, l'abbé de Bois- Robert déclama avec tant de force^ et entra si bien dans la passion qu'il représentoit, que Mondori lui-même, tout bon comédien qu'il étoit, ne put lui refuser des larmes en entendant déclamer le même rôle devant lui (i). »
Ménage insiste encore sur ce point ;
« Tout le monde a su que M. l'abbé de Bois-Robert aimoit h comédie avec passion, et qu'on le trouvoit plus souvent à l'hôtel de Bourgogne que partout ailleurs, et particulièrement lorsque Mondoriy jouoit. Un jourqu'il étoit aux Minimes de la place Royale, où il entendoit la messe sur un prie-Dieu fort propre, se faisant remarquer autant par sa bonne mine que par un bréviaire en grand volume qui étoit devant lui, quelqu'un demanda à M. de Coupeauville, abbé de la Victoire, qui étoit cet abbé, M. de Coupeauville répondit : C'est l'abbé Mondori qui doit prêcher celte après-