‹ Ruelles, salons, et cabarets (volume 2)Chapitre 62 sur 138 · I. Tallemant, Historiettes, t. I, p · texte numérisé non relu

I. Tallemant, Historiettes, t. I, p

La vicomtesse d'Auchy eut pitié de cette gène et offrit son hôtel. Pour faire pièce à l'abbé de Bois-Robert, l'abbé de Cérisy la pressait depuis longtemps d'élever académie contre académie. Outre les familiers du logis de Malherbe, cette réunion compta parmi ses membres : Pagan, l'ingénieur; Maucors, docteur en théologie; les abbés de Croisille, Montfuron et d'Aubignac; Maugars, le joueur de viole; Claude de l'Estoile; enfin, deux philosophes d'occasion et rivaux, répondant aux noms de TEsclache et de Saint-Ange.

Malherbe, on le pense bien, trônait ici comme chez lui. Il y apporta la même superbe et la même acrimonie. Lui présent, on ne pouvait parler que de ses vers, il remplissait et fatiguait l'assemblée de son individualité. Il était comme Racan, « de Balbut en Balbutie », ainsi qu'il le disait lui-même, et avait néanmoins la manie de la déclamation. « C'étoit, écrit Balzac, le plus mauvois récitateur de son temps. Nous l'appelions l'Anti-Mondori... Outre qu'on ne l'entendoit pas, à cause de l'empêchement de sa langue et de l'obscurité de sa voix, il crachoit au moins six fois en récitant une stance de quatre vers; ce qui fit dire au cavalier Marin qu'il n'avoit jamais vu d'homme plus humide ni de poëte plus sec. » Le jugement du cavalier Marin est marqué au bon coin. « Poëte sec », voilà Malherbe convenablement drapé. L'esprit de cet aligneur de rimes ne connaissait que des couches longues et laborieuses. Il lui fallut trois ans pour mettre au jour la pièce intitulée : « Consolation à M. le premier président de Verdun sur la mort de Madame sa femme. » Le « sacré ministre de Thémis » — c'est son expression — était remarié lorsqu'il reçut la « consolation ».

Malherbe mordillait les vers d'autrui, quand il avait fini de défiler son chapelet d'hémistiches mal cousus. Le fruit où il mettait le plus volontiers la dent, c'étaient les archaïsmes de Mademoiselle Marie jars de Gournay, qui avait fort justement qualifié de « bouillon d'eau claire » son incolore et insapide traduction du trente-troisième livre de Tite-Live. La fille d'alliance de Montaigne protestait contre le nouveau Parnasse, en ronsar-

disant à outrance. Celle que le professeur d'éloquence Dominique Baudius appelait la « sirène françoise » était, selon le style du temps, une assez gaillarde pucelle. Le culte qu'elle avait voué aux Grecs lui faisait amnistier le grand mépris dans lequel parfois ils ont tenu les femmes. « A Dieu ne plaise, disait-elle avec une candeur renversante, à Dieu ne plaise que je condamne ce que Socrate a pratiqué. » Richelieu voulut, un jour qu'il était en belle humeur, jouir de l'embarras de Mademoiselle de Gournay. 11 l'envoie cheicher et lui adresse un compliment tout composé de vieux mots dérobés à son Ombre ( i .

— Vous riez de la pauvre vieille, lui dit-elle ; mais riez, grand génie, riez; il faut que tout le monde contribue à votre divertissement.

Le cardinal déferré se retire de ce faux pas en disant à Bois- Robert :

— Il faut faire quelque chose pour Mademoiselle de Gournay. Je lui donne deux cents écus de pension.

— Mais elle a des domestiques, répond l'abbé.

— Et quels ?

— Mademoiselle Jamin, bâtarde d'Amadis Jamin , page de Ronsard.

— Je lui' donne cinquante livres par an.

— Il y a encore Mademoiselle Piaillon... c'est sa chatte.

— Je lui donne vingt livres de pension, à condition qu'elle aura des nippes.

— Mais, monseigneur, elle a chatonné.

Et Richelieu d'ajouter encore une pistole. L'abbé de Villeloin a immortalisé cette intéressante bête dont, entre parenthèses, il s'est plu à changer le sexe : « Le piaillon de Mademoiselle de Gournay, écrit-il, en douze années qu'il a vécu auprès d'elle, ne se fût pas délogé une seule nuit de sa chambre pour courir dans les gouttières ou sur les toits comme les autres chats (2). »>

\. L'Ombre de la demoiselle de Gount.iv. Paris. 162b. 2 Marolies, Suite des Mémoires, p. 9S. 99.

O Monsieur de Villeloin, que d'abbés moins collet-monté que ce matou !

Claude de l'Estoile seul osait prendre la défense de Mademoiselle de Gournay attaquée, vilipendée par Ma herbe. Il en fut récompensé : elle kii légua, en mourant, une précieuse relique, son exemplaire de Ronsard.

Quand le despote du lieu battait en retraite, l'académie de la vicomtesse d'Auchy prenait ses ébats comme une troupe d'écoliers délivrés de loeil du maître. C'était alors un pêle-mêle de haiangues de toute sorte, de comédies et de sermons, un vacarme de voix à déchirer les oreilles d'un sourd. Mais, aujourd'hui, à l'heure où nous faisons notre entrée, quoique Malherbe soit absent, le dé de la parole est tenu par une seule personne, l'auteur du Traité des foitifications. L'ingénieur Pagan, qui doit laisser un œil en Italie, promène lentement ses regards sur l'assemblée, comme pour la préparer au ciiarme de son éloquence, et entame un discours où l'on entend le tambour battre et le canon ronfler. Il a pris soin de s'excuser, dans son exorde, avec un air cassant et dédaigneux, de s'être plus adonné aux armes qu'aux lettres; ce qui fait dire à Habert, l'avocat au conseil : « Cet homme a déclaré qu'il ne savoit pas le latin ; je trouve pourtant qu'il n'a pas trop mal traduit le Miles gloriosiis de Plaute. » De plus, il circule un bruit qui fait remonter la paternité du triomphant discours au petit-fils du garde des sceaux, Montholon, grand capitaine de plume, que la mort attend au siège d'Arras. Autour de Pagan bourdonne sans cesso un taon d'une désespérante taquinerie, François Hédelin. L'auteur de la Foire d'amour et des Conseils à Cclimène sur les mojens de conserver sa réputation, l'abbé d'Aubignac et de Meimac, est un personnage qui, selon Tallemant, « a toujours de la bile de reste (i) ». Donc, agacé par les rodomontades de Pagan, il lui fait une guerre de coups d'épingle, et ne le lâche que tout criblé de brocards. Mais la victime se relève et s'élance furieuse sur

;. Historiettes, t. J, p 329.

Il6 RUELLES

l'abbé, qui se réfugie bravement derrière un essaim de marquises effarouchées.

Après la harangue de Pagan, celle du comte de Bruslon, un autre grotesque. L'introducteur des ambassadeurs, ciiemin faisant, s'empêtre dans les broussailles de son style fourré de périodes impossibles et de métaphores de l'autre monde. 11 se tire de ce guêpier par une enjambée sans exemple. A propos de Henri iV, son point de départ, il va déterrer Mardochée qui n'en peut mais, et l'affuble d'une fraise de la bonne faiseuse et de canons du dernier goût Le vainqueur d'Aman, transformé en parfait raftlné d'honneur, n'est-ce pas là une adorable invention? — Bruslon devait inspirer, pendant la campagne de Lorraine, un couplet d'allure éminemment gauloise :

Ce grand foudre de {ruerrc, Le comte de Bruslon, Etoit comme un tonnerre Avec son bataillon.

Composé de cinq hommes Et de quatre tambours.

Criant : Hélas ! nous sommes A la fin de nos jours.

Nous défions tous les vaudevillistes réunis et accouplés de procréer un huitain plus piquant. Où vit-on, marchant de concert, pareille crânerie et pareille couardise? — Mais passons.

Voici les deux rivaux face à face. L'Esclache, ce novateur qui enseigne la philosophie en français, dispute pied à pied l'attention générale à Saint-Ange, un maniaque, qui prétend démontrer la Trinité par « raison naturelle, » et serii^e de jeunes enfants sur les questions théologiques. L'Esclache est vaincu. On s'ébahit autour de ces petits prodiges, qui jouent avec Dieu le Père comme avec Polichinelle. On s'émerveille d'entendre de bouches si roses sortir de si grosses paroles. Une seule voix s'élève pour protester contre le scandale de ces profanations enfantines, la voix de M. de Paris, oncle et prédécesseur du gamin mitre de la Fronde. Le çrave prélat, venu là par hasard, prend congé de la vicomtesse,

après lui avoir « conseillé » d'un air impératif, de laisser désormais la théologie à la Sorbonne. — Pauvre Saint-Ange! c'était bien la peine de convertir des perroquets!

Avec la sortie du cardinal de Retz, coïncide l'apparition bruyante de deux originaux, qui s'assourdissent d'un monologue simultané. Celui-ci a nom Boutard : c'est un petit homme au long nez et à jet de voix continu. Boutard est en train de tirer sur Malherbe. Il traite ex cathedra des diverses façons de cracher : il en a découvert cinquante-deux, dont il fait la démonstration aux dépens du tapis de pied de Madame d'Auchy. Le monologue de l'autre ne se compose que de points d'exclamation : « Délicieux ! parfait ! oh I oh ! oh! » — « Qu'est-ce donc? » demande-t-on de tous côtés, pour couper court aux excentricités écœurantes du prolixe Boutard. Le marquis, car ce n'est rien moins qu'un marquis, — tient à la main la Galette de Sauvage (i), l'inventeur du « canard » et le concurrent cSt Renaudot.

— Sarpejeu ! s'écrie-t-il, cette fois Sauvage nous la baille belle. . Figurez-vous, — pardon, charmante vicomtesse, ajoute-t-il en s'inclinant devant la maîtresse de céans; figurez-vous que ce diable d'homme cite un arrêt du parlement de Grenoble qui déclare légitime un enfant que la mère avoue avoir conçu durant l'absence de son mari, et cela, par la force de l'imagination, ea songeant qu'elle habitait avec lui.

Et toute l'académie de rire aux larmes. — Sauvage devait, lui, mourir d'hilarité, lorsqu'il apprit que le même parlement, piqué au vif, avait rendu un arrêt contre sa plaisanterie, et que les écoles de médecine, dévorant le canard, agitaient gravement la question desavoir « si la force de l'imagination pouvoit suffire pour faire concevoir ».

Cette scène passée, Armentières, l'espiègle neveu de la vicomtesse d'Auchy et la dernière galanterie de Madame de Sablé, prit hautement à partie le poète Touvant, et, de sa voix la plus caressante, le pria de livrer à l'admiration de l'académie quelque

Page 1