I. Comédie en cinq actes
Est-il rien de plus galamment tourné? Aussi Desmarets, chargé par Richelieu de donner, avant la distribution des rôles, une dernière lecture de la comédie, est- il obligé de bisser ce passage adorable. Le pauvre CoUetet plie sous le faix des applaudissements. Riciielieu ne tarit pas d'éloges; pourtant il réserve ses plus chaleureux bravos pour le sixain qu'il a payé six cents livres. Mais, le prologue achevé, un orage terrible éclate. Corneille, rompant tout à coup avec sa timidité ordinaire, attaque de front la pièce et la bat en brèche, acte par acte, 1*=: troisième surtout; il la démolit tout entière et en fait voler les éclats à la barbe pointue du cardinal, qui reste impassible dans sa colère. L'Estoile et les autres, hormis Rotrou, forment un contraste éclatant avec la sérénité du maître : ils ne crient pas, ils aboient. Mais Corneille continue son œuvre avec la majestueuse placidité du génie. Il ne se contente pas d'abattre, il reconstruit Sur les. ruines de cette comédie embarrassée d'incidents, il édifie une comédie de caractère, qui s'appellera le Menteur. La rupture est complète. Cependant, sur le point de s'éloigner. Corneille va prendre congé de Richelieu, dont la physionomie est toujours aussi calme, et qui lui dit, oubliant un peu son rôle d'homme de lettres : « Monsieur, vous manquez d'esprit de suite. » Le poète salue avec respect, sans répondre, et regagne son humble demeure de la butte Saint-Roch.
Cet esprit indiscipliné osera bientôt, tout seul, produire un chef-d'œuvre, le Cid. — Une telle audace fît bondir le ministre dans Richelieu. 11 venait de mettre laborieusement au monde la comédie intitulée Europe. « C'est une pièce entièrement politique, dans laquelle la France, l'Espagne et les autres Etats de cette partie du monde parlent de leur puissance, de leurs forces, et des autres intérêts qui les rendent amis ou ennemis les uns des autres. Cette pièce est très peu propre pour le théâtre. Cependant, le cardinal la fit jouer par les comédiens de l'hôtel de Bourgogne, dans le temps qu'on y représentait le Cid A la fin de la pièce, un comédien s'avança sur le bord du théâtre pour en faire un éloge magnifique, et l'annonça pour le surlende-
main. Mais il s'éleva du parterre un bruit confus, et tout le monde demanda le Ctd. Le cardinal retira sa pièce, et fut si choqué de cet incident, qu'il conçut le dessein de faire tomber le Cid (i). » Georges de Scudéry se chargea ou fut chargé de porter les premiers coups. Le frère de la pucelle du Marais entra en lice avec l'entrain d'un matamore de comédie espagnole. « 11 est de certaines pièces, écrivit-il, comme de certains animaux, qui de loin semblent des étoiles, et qui de près ne sont que des vermisseaux (2). » Après ce début triomphal, il prit le poète corps à corps, frappa de ci, de là, le malmena, enfin, de la bonne façon. Puis, quand il l'eut consciencieusement assommé, il couronna sa besogne par cette lamentation inattendue : « Comme je n'aime point cette guerre de plume, j'aurois caché ses fautes comme je cache son nom et le mien, si, pour la réputation de tous ceux qui font des vers, je n'avois cru que j'étois obligé de faire voir à l'auteur du Gd qu'il se doit contenter de l'honneur d'être citoyen d'une si belle république, sans s'imaginer mal à propos qu'il en peut devenir le tyran (3). » Corneille avait l'épiderme sensible, plus sensible que de raison peut-être. Il se croyait inviolable, et l'aiguillon de la critique le transportait de fureur. D'accord ; mais pour être grand homme, en est-on moins homme?
A la suite du pamphlet dont nous venons de donner un extrait, parut un factum moitié figue, moitié raisin, portant ce titre saugrenu : le Jugement du O'd, composé par un bourgeois de Paris, marguillier de sa paroisse. « ... Je n'ai jamais lu Aristote, dit l'anonyme, et ne sais point les règles du théâtre, mais je règle le mérite des pièces selon le plaisir que j'y reçois. » Voilà qui est parler d'or. Le brave sacristain ajoute, répondant aux accusations de plagiat portées par Scudéry : « Je ne m'enciuiers point de ce qui est pris de l'auteur espagnol, ou de ce
1. Vigneul-Marville. Mélanges de UttératurcX. III, p. i et 2.