I. Voyez le n" 8 de l'Appendice
SALONS ET CABARETS l6l
licrement Madame Cornuel, qui vient de déserter un groupe de jeunes bellâtres, parfumés des pieds à la tête et ne soufflant mot. On vit au moins ici, continue-t-elle ; je quitte des gens qui ont tous les défauts des morts : ils sentent mauvais et ne parlent pas.
Et, ce premier coup de langue donné, la voilà qui babille, babille, à perdre haleine. Montrant Madame de Lyonne, renommée pour ses galanteries, et dont les pendants d'oreilles luisent comme des étoiles :
— II me semble, dit-elle, que ses gros diamants sont du lard dans la souricière... Drôle de femme ! Connaissez-vous son aventure avec le comte de Fiesque? Elle est très hospitalière, il partageait sa couche ; au milieu de la nuit, il prend fantaisie à Madame de Lyonne de s'écrier tout d'un coup : Petit-Bon, j'ai quelque chose sur le cœur contre vous.
— Eh quoi, madame?
— Vous n'êtes point dévot à la Vierge! Cela me fait une peine étrange.
La femme du comte a, comme sa maîtresse, la tête à l'envers, Quoiqu'elle ait parcouru un demi-siècle, elle en e&t restée à ses dix-huit ans. Madame Cornuel dit à ce propos:
— Ce qui conserve la beauté de la comtesse de Fiesque, c'est qu'elle est salée dans la folie.
Continuons notre revue. Qiiel est ce trio de jeunes fdles errantes? On dirait trois sœurs jumelles. L'une d'elles a nom Catherine Descartes : nièce du philosophe René, elle a échangé avec son amie, Anne de la Vigne, des vers à la louange de son oncle, La troisième, nièce de Desmarets de Saint-Sorlin, a reçu la qualification de « Cartésienne », que sa passion pour les Tourbillons lui a méritée. Elle est naïve et modeste, comme si elle ignorait le latin et le grec. Son unique défaut est de s'être laissé conter fleurette en vers latins par Jean de Verjus.
Quel est cet homme qui se tient debout là-bas, dans l'embrasure d'une fenêtre et dont la physionomie ne se compose que d'un appendice nasal? — Ne touchez pas à ce nez: il a tué
l62 RUELLES
dix hommes! il en a mis cent en fuite ! Ce nez gigantesque et meurtrier s'appelle Savinien Cyrano de Bergerac. Il descend, à l'instant mC-me, de la lune, où sa fantaisie l'a conduit, et, au débotter, fait de son voyage aérien un piquant récit à deux capitans-poètes dont les vers titubent comme des goujats ivres et qui n'ont jamais couché sur le pré que les fantômes de leur imagination. Celui-ci est le frère et le prête-nom de Sapho ; il parle de sa noblesse en cuistre fraîchement savonné :
— Je suis sorti, dit-il, d'une maison où l'on n'a jamais eu de plumes qu'au chapeau.
Bon monsieur de Scudéry ! pourquoi donc avoir barbouillé d'encre vos plumes de coq ?... Ce matamore ne donna, dans toute sa vie, qu'une seule preuve de courage, le jour où il souffleta du même coup Jean-Louis-Guez de Balzac et le révérend François Garasse. Ce scribe honteux, qu'aucun arrêt du parlement ne condamnait pourtant à écrire, fut d'une fécondité désespérante ; ce ridicule mâche-lauriers épousa, sans nul profit, un esprit de bon aloi, Marie-Françoise de Martin-Vast, à qui Buss3'-Rabutin dut son rappel. — L'autre auditeur de Cyrano étale une arrogance encore plus bouffonne. Ayant appris que Richelieu avait qualifié de « lâche » la versification de la tragédie de Mitbridate, il s'écria, plein d'une superbe périgourdine:
— Cadédis ! il n'y a rien de lâche dans la maison de la Calprcnèdc.
Quel abime entre ces deux fanfarons déguenillés et le vaillant Cyrano de Bergerac 1 Molière, qui a pillé le Pédant joué, n'aurait rien trouvé à prendre dans toutes les bardes dramatiques de MM. de Scudéry et de la Calprenède. — Avez-vous lu le Voyage dans la Lune ? Si non, hâtez-vous de le dévorer; si oui, relisez-le. Cyrano est le Bougainville le plus amusant qui se puisse rencontrer. Il vous entraine et vous attache à ses pas : autant de lecteurs, autant de compagnons de route. On partage ses étonnements et ses admirations. On s'émerveille, avec lui, de voir ce monde fortuné où la poésie est monnaie courante, où l'on dîne tantôt d'un sonnet, tantôt d'une ode. 11 est vrai que la Lune ne
vit que de fumée. Les indigènes se claquemurent dans une salle qui est comme le récipient des exhalaisons de la cuisine, et se dépouillent de leurs habits, afm de se rendre le plus possible perméables aux émanations nutritives dont l'atmosphère est saturée. Les repas sont de vrais bains de vapeur. Dans le principe, les dents de Cyrano protestèrent contre l'inaction qui leur était imposée, mais il fallut s'y résigner. D'ailleurs, le moyen, pour une telle vétille, de faire mauvais visage à un peuple qui mesure le mérite à la longueur du nez, — quand on est tout nez ? Voici les révélations que notre voyageur reçut, à ce sujet, de la bouche d'un Sélénien : « Aussitôt que la femme est accouchée, la matrone porte l'enfaiit au maître du séminaire ; et justement au bout de l'an les experts étant assemblés, si son nez est trouvé plus court qu'à une certaine mesure que tient le syndic, il est censé camus, et mis entre les mains de gens qui le châtrent. ■Vous me demanderez la cause de cette barbarie, et comment il se peut faire que nous, chez qui la virginité est un crime, établissons des continences par force ; mais sachez que nous le faisons après avoir observé depuis trente siècles qu'un grand nez est le signe d'un homme spirituel, courtois, affable, généreux, libéral, et que le petit est un signe du contraire. C'est pourquoi des camus on bâtit les eunuques, parce que la république aime mieux ne point avoir d'enfants que d'en avoir qui leur fussent semblables (i). »
Fermons le livre, dans la crainte de tout citev. Cyrano de Bergerac n'est pas seulement un homme d'un esprit vif et d'un tour original, c'est aussi un remueur d'idées. 11 le prouve avec quelque crànerie dans sa tragédie d'Âgrippine, où se carre la profession de foi suivante :
Une heure après la mort, notre âme cvanouie Sera ce qu'elle étoit une heure avant la vie.
I. Cyrano de Bergerac, Voyage dan% la lune [Bihl. gauloise), p. 114- II,.
l64 RUELLES
Bois-Robert s'étonnait un jour, devant Sercy, de l'éclatante vogue qu'avait eue cette pièce :
— Ah ! monsieur, s'écria naïvement le libraire, il y a de belles impiétés.
Cyrano, comme on le pense bien, effarouchait les précieuses par ses libres allures ; il piétinait, sans merci, sur les fleurs artificielles dont elles émaillaicnt leurs solennels entretiens. On le fuyait, pour se suspendre aux lèvres de ce conteur d'anecdotes endimanchées et interminables, de qui M. de Matignon a dit :
« 11 n'y a qu'à monter M. Segrais et à le laisser aller. » Mais Mademoiselle de Scudéry se plaisait parfois à prêter les mains aux spirituelles extravagances de Cyrano de Bergerac, et à jeter la confusion dans les rangs des mijaurées de son entourage. Le lendemain de la Journée des madrigaux, fut jouée par son ordre une scène quelque peu burlesque, et dont Conrart nous a transmis le libretto. Ce document éclaire d'un jour tout nouveau les réunions de Sapho ; il est trop curieux pour rester inédit :