DE SCARRON A GUI-PATIN
L'élégant hôtel de la rue des Touinelles avait un rival, ou plutôt un pendant, VHôtel de Vlmpccuniosité. C'est ainsi que Scarron appelait son modeste logis, situé au coin de la rue de la Tixeranderie et de celle du Coq-Saint-Jean,
Tout vis-à-vis l'hôpital Saint-Gervais,
comme il est dit dans l'épître adressée à Deslandes-Payen, le conseiller au parlement, un des plus vaillants soldats de la troupe des Goinfres.
I.a petite chambre du cul-de-jatte réunissait, à quelques nuances près, la même société que le salon de Ninon de Lenclos. Mais l'esprit qui s'y dépensait était d'une tout autre nature. Ici, nulle gûne, le mot cru à l'ordre du jour, enfin une débauche d'esprit en permanence. On se plaisait, après une causerie élevée ou en. jouée chez Ninon, à venir se repaître de broutilles rabelaisiennes. Le maître du lieu se tenait tantôt dans un grand fauteuil, et tantôt couché comme une précieuse. Qiiel piquant spectacle que ces seigneurs et ces poètes assis pêle-mêle et devisant sur son petit lit de damas jaune! Voici Villarceaux et d'Elbène, Vivonne et Sarrazin ; puis çà et là Miossens, Marigny, Mortemart, Charleval, le tout rehaussé par Mesdames de Lesdiguières, d'Aiguillon, de
Fiesque, d'Estissac; Mademoiselle d'Hautefort, l'immaculée maîtresse de Louis XIII, et Mademoiselle de Lenclos, dont l'âme a été formée
De la volupté d'Epicure Et de la vertu de Caton.
Donnons le signalement de l'auteur du Roman comique :
« Mille gens se sont figuré que Scarron étoit véritablement un cul-de-jatte, tel que nous en voyons dans les places publiques et à la porte des églises. Ils ont pris trop littéralement ce mot qu'il emploie en parlant de soi-même burlesquement dans ses poésies, et dont ses ennemis se sont quelquefois servis comme d'une injure très humiliante. On a poussé la chose si loin, qu'il y a eu des portraits de Scarron où il étoit représenté de face, ayant les jambes rangées autour d'une jatte de bois, dans laquelle le bas de son corps étoit enchâssé, ou même sans cuisses absolument. Le tout étoit posé sur une table. Au-dessus de sa tête étoit une ficelle à laquelle pendoit à plomb un bonnet qu'il ôtoit en baissant la tête, et qu'il se remettoit en se plaçant perpendiculairement dessous, et le laissant tomber par le moyen de la ficelle qui étoit passée dans une poulie. Il n'a pas lui-même ignoré ces plaisanteries, et il s'en est diverti le premier dans le portrait qu'il a fait de lui-même (i). »
Citons une partie de cette pièce singulière :
« Les uns disent que je suis cul-de-jatte, les autres que je n'ai pas de cuisses et que l'on me met sur une table dans un étui, où je cause comme une pie borgne; et les autres, que mon chapeau tient à une corde qui passe dans une poulie, et que je le hausse et baisse pour saluer ceux qui me visitent. Je pense être obligé en conscience de les empêcher de mentir plus longtemps) et c'est pour cela que j'ai fait faire la planche que tu vois au commencement de mon livre. (Il est, en effet, représenté dans la posture qu'il indique.) Tu murmureras, sans doute, car tout