L'HOTEL DE LA RUE DES TOURNELLES
On a souvent mis sur le même plan Ninon de Lenclos et Marion Delorme. Comparons ces deux existences si dissemblables selon nous. Qu'était-ce que Marion ? « C'étoit , dit Tallemant , une belle personne et d'une grande mine, et qui faisoit tout de bonne grâce ; elle n'avoit pas l'esprit vif, mais elle chantoit bien et jouoit bien du théorbe. Le nez lui rougissoit quelquefois , et pour cela elle se tenait des matinées entières les pieds dans l'eau. Elle étoit magnifique, dépensière et naturellement lascive. Elle avouoit qu'elle avoit eu inclination pour sept ou huit hommes, et non davantage; des Barreaux fut le premier, Rouville après ; il n'est pas pourtant trop beau ; ce fut pour elle qu'il se battit contre La Ferté-Seneçterre ; Miossens , à qui elle écrivit par une fantaisie qui lui prit de boucher avec lui; Arnaud, M. le Grand (Cinq- Mars), M. de Châtillon et M. de Brissac. Elle disoit que le cardinal de Richelieu lui avoit donné une fois un jonc de soixante pistoles qui venoit de madame d'Aiguillon : « Je regardois cela, disoit- elle,
' Charmante habitation , entre cour et jardin , située au n» 28. Elle a une issue sur le boulevard Beaumarchais. Le boudoir de Ninon, tout plafonné d'Amours, a été religieusement respecté.
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comme un trophée. » Elle y fi^ déguisée en page. Klle étoit un peu jalouse de Ninon ^ . y^
Celui qui rendit penaud le diable de Loudun et qui devait, grâce à la Callipédie ou l'Art défaire de beaux enfants, obtenir de Mazarin une abbaye d'un excellent revenu , est compté parmi les soupirants malheureux de Marion Delorme. Elle ne se montrait rien moins qu'alléchée par le visage couperosé du u gros garçon rougeaud » : c'est ainsi que Gui-Patin qualifie Claude Quillet, son confrère. Mais la flamme du médecin-pocte était trop ardente pour s'éteindre sous le regard glacial et méprisant de la fière beauté de l'impasse Guémenée. On le vit s'humilier comme le pauvre devant la table du riche, et , d'une mine suppliante , demander à Marion les miettes de ses charmes. Un jour même qu'il avait épuisé toutes les ressources de son imaginative, il alla jusqu'à lui dire, en vrai compatriote de Rabelais qu'il était : u Comme il vous vient des visions en débauche de manger des ordures, il vous pourra venir quelque envie en ma faveur. » Le gros garçon rougeaud en fut pour ses frais d'agacerie tourangelle ; il lui fallut se passer* de celle que, par intuition, il disait être u le plus beau corps qu'on pût voir n. Tant pis pour Marion! La marque de l'esprit chez une femme, c'est de faire, à l'occasion , l'aumône de ses attraits à l'homme d'esprit qui a négligé d'être un Antinous. Quelle admirable conception que les dames de charité d'amour, inventées par Fourier ! — Mais Marion n'était qu'une courtisane , et une courtisane dont tout le mérite consistait en une resplendissante beauté. On tombait à ses pieds , dans le ravissement de tant de perfection ;
' Historiettes, t III, p. 141.
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niais, l'Ivresse des sens passée, on fuyait une id«le qui n* avait pas Tart de remplir les longs entr'actes de Tamour. w Elle avoit, dit encore Tallemant, trenteneuf ans quand elle est morte ; cependant elle étoit aussi belle que jamais. Sans les fréquentes grossesses qu'elle a eues, elle eût été belle jusqu'à soixante ans. Elle prit, un peu avant que de tomber malade, une * forte prise d'antimoine pour se faire. avorter, et ce fut ce qui la tua. On lui trouva pour plus de vingt mille écus de bardes... Elle ne prenoit point d'argent , rien que des nippes. Le plus souvent on convenoit de tant de marcs de vaisselle d'argent... Elle se confessa dix fois , quoiqu'elle n'ait été malade que deux ou trois jours ; elle avoit toujours quelque chose de nouveau à dire. On la vit morte, durant vingtquatre heures, sur son lit, avec une couronne de pucelle. Enfin , le curé de Saint-Gervais dit que cela étoit ridicule ' . »
Le familier le plus assidu de l'hôtel de la rue des Tournelles vint à l'impasse de Guémenée apporter son tribut de larmes :
Ici les Amours sont en deail , " Et la Volupté désolée Cherche à l'enlour de son cercueil Où son ombre s'est en allée.
Après les vers de Saint-Evremont, citons ceux du nouvelliste Loret :
La pauvre Marion Dclormc , De si rare et plaisante forme , A laissé ravir an tombeau Son corps si charmant et si beau.
C'était un véritable délutj^e de pleurs et de rimes
' Historiettes, t. III, p. 142,443.
dolentes. Mais cette Lais, si prématurément disparue, quel genre de regrets provoquait-elle chez le président de Chevry, « son pis -aller »; chez le présideut de Mcsme, qui lui avait vendu, argent comptant, la liberté de son frère Baye *, emprisonné pour dettes; chez le maréchal la Ferté-Senecterre , qui a\rait voulu renfermer dans son sérail de Lorraine ; chez Houssel, le trésorier des parties casuelles, un ladre vert qwi n^avait pas osé « en faire la dépense » ; chez le suriîitcndant d'Émery et les autres? La seule chose dont on déplorât la perte , c'était sa » rare et plaisante forme 5^. En résumé, Marion ne fut qu'un instrument, mais un instrument parfait de plaisir sensuel. A une beauté presque égale Ninon de Lenclos joignait une exquise délicatesse et une grande élévation d'esprit. Qu'on cesse de fouiller l'antiquité et d'exhumer Léontium, comme ternie de comparaison; Léontium recevait l'inspiration d'Épicure, tandis que Ninon communiquait la sienne aux talents et aux génies divers qui avaient le bonheur de l'approcher. Molière Fa confessé hautement. C'est dans le salon de cette femme supérieure qu'il a donné la première lecture de son Tartuffe, devant Condé, la Fontaine, Racine, Chapelle, Boileau, Saint-Evremont et LuUi. C'était là, du reste, que lui avaient été fournis les principaux ressorts de ce chef-d'œuvre. « Un abbé qui se faisoit appeler l'abbé de Pons, grand hypocrite qui faisoit l'homme de qualité, et étoit fils d'un chapelier de province, servoit assez bien Ninon; c' étoit un drôle qui de rien s'étoit fait six à sept mille livres de rente ; c'est l'original de Tartuffe, car un jour il lui déclara sa passion ; il étoit devenu amoureux d'elle.
' Nom d'une terre du père de Marion.
En traitant son affaire, il lui dit qu'il ne falloit.p^s qu'elle s'en étonnât, que les plus grands saints avoient été susceptibles de passions ; que saint Paul étoit affectueux, et que le bienheureux François de Sales n'avoit pu s'en exempter *. jj La cinquième scène du quatrième acte n'est-elle pas là en germe*? Et Tartuffe, dépouillant le bonhomme Orgou, n'a-t-il pas été iniaginé un peu en souvenir du grand pénitencier niant le dépôt que lui avait confié Hérault de Gourville? On connaît l'aventure. Enveloppé dans la disgrâce de Fouquet, le secrétaire de la Rochefoucault avait voulu, avant de fuir, mettre sa fortune à l'abri. i< 11 connoissoit un grand pénitencier, qui s'étoit rendu fameux par la régularité de ses mœurs et qui par là sembloit mériter la plus grande conGance. Ce fut chez lui qu'il songea d'abord à j^poser vingt mille écus qu'il a voit en espèces. Mais son estime pour Ninon, qu'il alloit quitter avec tout le chagrin possible , le détermina à partager cette somme entre elle et l'ecclésiastique. Il porta donc chez l'un et chez l'autre dix mille écus... M. de Gourville, de retour à Paris , alla d'abord chez le pénitencier réclamer son dépôt. Mais quelle fut sa surprise» lorsqu'on lui répondit saintement qu'on ignoroit ce qu'il demandoit ; qu'on n'avoit point de connoissance du dépôt dont il parloit, et qu'on n'avoit coutume de recevoir que des deniers destinés à être distribués aux pauvres » obligation à laquelle on avoit soin de satisfaire aussitôt. Il eut beau se plaindre ^ protester * se fâcher , on ne lui opposa que le flegme le plus désespérant » que la physionomie la plus contrite^ que les dehors de la plus rigide probité. On ne cessa de nier j et l'on força
> Tallemant, UistorieWei.
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M. de Gourville de se taire , en s'offensanl de la témérité de sa demande... 11 n'imagina pas être plus heureux auprès de Ninon, dont il avoit été oublié. 11 craignoit même d'aller la voir, de peur d'être force de haïr ce qu'il avoit tant aimé. Ninon ayant appris que M. de Gourville étoit à Paris depuis quelques jours, et surprise de ne le point voir arriver chez elle, l'envoya chercher, et lui fit dire qu'elle étoit étonnée de son pen d'empressement , et qu'elle exigeoit qu'il ne différât pas plus longtemps à venir l'embrasser. Il y vint donc, mais honteux du soupçon qu'il avoit eu ; la démarche de Ninon lui faisoit assez sentir qu'il s'étoit trompé. 11 se fait annoncer. Ninon vole dans les bras de son ami :
— Ah ! Gourville , lui dit-elle , il m'est arrivé un grand malheur pendant votre absence.
A ces mots , M. de Gourville se replonge dans ses premières alarmes : à peine osoit-il lever les yeux sur Ninon.
— Je vous plains , si vous m'aimez encore , ajoutât-elle en se trompant sur la nature de son trouble , ce malheur est irréparable. J'ai^ perdu le goût que j'avois pour vous , mais je n'ai pM^-perdu la mémoire ; et voici les dix mille écus que vous m'avez confiés en partant. Remportez-les, mais ne me demandez plus un cœur dont je ne puis disposer aujourd'hui en votre faveur. Il ne me reste plus pour vous qu'une amilié sincère.
M. de Gçoirville ne put s'empêcher de lui raconter l'indignité du grand pénitencier et la perte qu'il venoil de faire avec un homme d'une réputation si hante.
— V^ous ne m'étonnez point , lui dit-elle ; mais je n'ai pas dû pour cela vous devenir suspecte. Je ne vous demande point ce que vous avez pensé; vous
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m*offenseriez peut-être en ne me trompant point; cependant la différence prodigieuse de nos états et de nos réputations ne faisoit rien contre moi *. »
L'amant devint Fami : c'était d'ailleurs toujours ainsi que finissaient les amants de Ninon. On les ap« pelait les « oiseaux des Toumelles » : — Charleval aime à se parer de ce titre :
Je ne suis pins oiseau des champs , Mais de ces oiseaux des TonmeUes , Qui parlent d'amoar en tout temps Et qui plaignent les tourterelles De ne se baiser qn'au printemps.
Le délicat Jean-Louis Faucon de Ris , seigneur de Charleval , que les Muses , selon Scarron , nourrissaient u de blanc-manger et d'eau de poulet » , avait eu l'ambition d'augmenter la liste des « favoris » de \inon. « Attendez mon caprice » , avait-elle répondu à ses doucereuses avances. 11 attend toujours; on le compte au nombre des « martyrs » .
Nous remarquons , parmi les £stvoris, d'Andelot, qui fut tué au combat de Gharenton ; Henri de Sévi^ gné , cet aveugle mari » qui allait cbercher partout la beauté et l'esprit, deux hôtes de sa paaison; Georges Brossin , chevalier de Méré , dont les manières dégagées contrastaient avec sa roideur de style ; les futurs maréchaux de Navailles et d'Albret; çnfm, le marquis de Villarceaux, le comte d'Ëstrées et l'abbé d'Ëffîat.
Ninon donna le jour à deux enfants. La venue du premier amena une singulière querelle entre d'Ëstrées et d'Ëffîat ) qui avaient tous deux des prétentions de
< Èiém. iur ht vie de mademoiteUe de Lenclot, i>ar M. Bret» 1». 17-83.
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paternité. La mère, consultée, riait aux éclats. Après une chaude discussion , les compétiteurs résolurent de s'en rapporter au sort, et jouèrent aux dés à... père ou non. Le hasard eut la pudeur de favoriser le concurrent de F abbé , qui s'en montra tout radieux. Cet enfant est le pendant du billet de la Châtre.
N'oublions pas de placer en tête des amis de Ninon de Lenclos Fépicurien Saint-Evremont , dont toute la philosophie peut se résumer ainsi : u Pour vivre heureux, il faut faire peu de réflexions sur la vie, mais sortir souvent comme hors de soi , et , parmi les plaisirs que fournissent les choses étrangères , se dérober la connaissance de ses propres maux. »
— Avouez , disait-il aux femmes , toutes vos passions, pour faire valoir toutes vos vertus.
11 mardiait flanqué de deux joyeux compagnons. L'un , le marquis de Bois-Dauphin , épousa en secondes noces la veuve de Charles de Souvré ; voilà le seul accident de sa vie. L'autre, Louis de la Trémouille, comte d'Olonne , était le mari de cette pauvre Henriette d' Angennes , si cruellement maltraitée par Bu ssy-Ra butin. « Il y avoit entre eux une espèce d'émulation à q^i feroit paroître un goût plus fm eX plus délicat. M. de Lavardin, évéque du Mans et cordon-ileu , s'étoit aussi mis sur les rangs. Un jour que M. de Saint -Ëvremont mangeoit chez lui, cet évéque se prit à railler sur sa délicatesse , et sur celle du comte d'Olonne et du marquis de Bois-Dauphin.
» — Ces messieurs , dit ce prélat , outrent tout à force de raffiner sur tout. Ils ne sauroient manger que du veau de rivière; il faut que leurs perdrix viennent d'Auvergne , que leurs lapins soient de la Roche-Guyou ou de Versine. Us ne sont pas moins difficiles sur le fruit ; et pour le vin , ils n'en sauroient
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boire que des trois coteaux d'Aï, d'Haut -Villiers et d'Aveuay*. »
De là le surnom donné à notre trio d'épicuriens , que l'on n'appelait que les Trois-Cotcaux. lis aimaient à s'adjoindre François Bernier, ce médecin voyageur, aussi bel bomme que bel esprit , qualifié du titre de « joli philosophe n , et nommé encore Bernier-iMogol, pour le distinguer de ses homonymes, il fut douze ans commis à la santé d' Aureng-Zeib , empereur du Mogol. C'était le garçon le pUis vague qui se pût rencontrer, toujours par quatre chemins , mais toujours aussi sur le môme dada.
— L'abstinence des plaisirs , disait-il avec onction, me paroît un grand péché.
Son fidèle ami Chapelle pratiquait cette maxime à la lettre. Non content dfe s'enivrer, il poussait même le scrupule jusqu'à enivrer le morose Boileau, au moment où il en recevait une leçon de sobriété. L'épicurisme de Ninon de Lenclos était moins avancé. Elle prit en dégoût cet excès de zèle , et le poète intempérant fut rayé du nombre des oiseaux des Tournelles. Il quitta la place avec dépit et se promit de décocher tous les soirs une épigramme. Voici un de ses traits :
Il ne faut pas qu'on s'étonne
Si parfois elle raisonne
De la snblimc vertu
Dont Platon fut revêtu ;
Car, à bien compter son âge ,
Elle doit avoir vécu
Avec ce «{rand personnage.
Ninon répliqua par un mot. sanglant, que nous
' Œuvret de Sainl-Eiremonl, sa lie, par des llaizeaux, p. 39, iO.
tairons par pilié pour la lâcheté du dix- neuvième siècle , à qui le style de Rabelais fait peur.
Elle donnait quelquefois asile à F abbé « iVIalotru v , dont le nom véritable est Saint-Martin. C'était un personnage d'une laideur repoussante et d'une vanité démesurée. Toujours grelottant , il portait neuf chemises , neuf paires de bas , et autant de calottes qu'il couronnait d'une perruque ; il couchait dans un lit de briques , sous lequel était ménagé un foyer destiné à fournir la somme de chaleur désirée. Saint-Martin se faisait traîner dans une de ces voitures appelées vinaigrettes , et dont il est l'inventeur, au dire de Furetière, Il aimait à voir sa maison gorgée de visiteurs , et en attribuait modestement l'influence à son mérite, qui n'était qu'un mérite de « bête curieuse '^ . In jour, on se promit de châtier bel et bien sa ridicule vanité. Les ambassadeurs du roi de Siam venaient d'arriver en France ; trois loustics se déguisèrent en mandarins et allèrent trouver Michel de Saint-Martin u de la part du roi leur maître » . Le roi avait entendu parler de ses hautes qualités , et les avait envoyés vers lui pour l'élever au rang de grand mandarin^. Saint-^Martin tomba dans le piège avec une naïveté oytrecuidante , et fut reçu selon le cérémonial dont Molière, qui prenait note de tout, a laîss^ l' exhilarant détail.
L'abbé Malotru était, selon son habitude, en train d'égayer le cercle de Ninon, lors de la visite de la reine Christine. Les rires cessèrent pour faire place à l'étonnement. La physionomie toute masculine de la princesse suédoise produisait l'effet d'une -anomalie
' Cette plaisanterie était renouvelée d'une plaisanterie imaginée par SoreL Voyez notre édition de la Vraie histoire comique de Francion {Biblioth. gauloise) .
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criante. « Quand la nature, dit Vigneul-Marviile , forma Christine, elle chancela dans son ouvrage, b* abord elle voul'oit en faire une femme , puis un homme , et enfin , retourhant à ses premières idées , elle fit une femme, mais un peu extraordinaire. Sa figure hommasse, son air cavalier, le mépris qu'elle faisoit des femmes et Faffectation qu'elle avoit pour les sciences , la distinguoient du reste de son sexe , mais aussi d'autres qualités d'humeur et d'inclination la rapprochoient de ce sexe*, r Être hybride, qui appelait, mais n'engendrait pas l'admiration. Combien elle diffère de Ninon de Lenclos , qui a réalisé l'idéal rêvé par là Bruyère : « L'ne belle femme , a-t-il écrit , qui a les qualités d'un honnête homme , est ce qu'il y a au monde d'un commerce plus délicieux : l'on trouve en elle tout le mérite des deux sexes n .
Christine était accompagnée de l'auteur de la Géographie sacrée, le grave Samuel Bochart, qui, au moindre signe de la reine, mettait habit bas pour jouer aux volants. Venaient ensuite le médecin Bourdelot et l'orientaliste Saumaise. Bourdelot, qui cumulait deux titres, était chargé , comme abbé, d'apprendre Christine à sacrer, et s' en acqui ttait à merveille . Il avait un excellent répertoire de jurons choisis. Il amusait aussi la reine par la franchise de ses allures. Elle se plaisait à le voir traiter les grands seigneurs sur le pied de l'égalité. Un jour, quelques-uns d'entre eux voulurent relever ce qu'ils appelaient son impertinence : « Parbleu! s'écria Bourdelot, je suis un grand coquin et mérite bien ce traitement ; quelle folie de m'être ainsi encanaillé avec toute sorte de gens! » Pareille sortie était si inattendue, que tous*
' Mélanges, l II. p. 395
ces gentilshommes , oubliant leur morgue , partirent d'un rire homérique. Claude Saumaise était T antipode de Bourdelot. Non-seulement il ne savait tenir tête à personne, mais il appartenait corps et âme à sa femme , la fille du docte Josias Mercier, espèce de
. virago qui affichait des prétentions aristocratiques et avait entrepris de lui enlever son écorce plébéienne. La première fois qu'il parut à la cour de Suède, elle affubla ce pauvre savant d'habits militaires : il fit son entrée avec un justaucorps couvert d'une cuirasse en peau de buffle , des culottes de drap rouge et un feutre gris orné de plumes blanches. Nous puisons ces détails dans les mémoires de l'évêque d'Avranches, d'où nous extrayons aussi l'anecdote suivante :
u Saumaise me raconta , dit-il , que durant toute l'année qu'il avait passée à Stockholm près de la reine Christine, il avait été retenu au lit par la goutte. La reine l'étant venue voir, un jour que , pour faire diversion à sa douleur, il lisait le Moyen de parvenir, livre fort sale , mais plaisant, dit-on, de Béroalde de V'erville , il se hâta de glisser le livre sous ses draps , de peur que la reine ne s'en saisît et ne parût choquée de cette lecture obscène. Mais ce mouvement n'avait point échappé à l'œil furtif et curieux de Sa Majesté. Elle s'empara du livre , l'ouvrit, en lut quelques lignes en courant , et rit des plaisanteries pleines de malice qu'elle y rencontra. Appelant alors sa favorite mademoiselle de Sparre , noble et belle jeune fille, elle lui indiqua quelques passages et lui commanda de les lire. Celle-ci eut^eau résister, il fallut obéir. Elle en rougit jusqu'au blanc des yeux ; mais
. l'assistanceiclata de rire. En mémoire de cette aventure, Saumaise fit chercher le livre chea les libraires de Leyde, et m'en donna un exemplaire richement
relié ' . ?? A la bonne heure ! voilà un bréviaire amusant.
Christine fut subjuguée par les grâces de Ninon.
— J^ai vu , dit-elle , défder devant moi bien des célébrités , y compris l'Académie , mais je n'ai rien vu de plus illustre que mademoiselle de Lenclos.
EUe n'a pas remarqué une jeune fiile qui se prépare à enlever Villarceaux à son amie, en attendant qu'elle dérobe Louis XIV à madame de Montespan , sa bienfaitrice. Françoise d'Aubigné , h vingt et un ans , fait pressentir madame de Maintenon, ce « personnage unique dans la monarchie depuis qu'elle est connue, qui a , trente-deux ans durant , revêtu ceux de confidente, de maîtresse, d'épouse, de ministre et de toute-puissante , après avoir été si longuement et si publiquement néant, et, comme on dit, avoir si longtemps et si publiquement rôti le balai ^. » Elle est déjà la dissimulation et l'intrigue incarnées. Pour nous , la petite-fdle du protestant Théodore Agrippa d'Aubigné, qui provoque le massacre des protestants, celle qui se fait saigner pour que la rougeur de son visage ne trahisse pas ses impressions , n'a rien de la femme; elle n'est que la femelle de Tartuffe. Ses partisans ont déploré ses relations avec Ninon : Ninon seule pouvait y perdre.
L'hôtel de la rue des Tournelles est resté jusqu'à la fin le foyer du savoir-vivre, des lettres et des arts. Malgré ses rancunes , quelque peu légitimes , madame de Sévigné le constate en ces termes : « Corbinelli me mande des merveilles de la bonne compagnie d'honneur qu'il trouve chez mademoiselle de Lenclos.
4 Mémoires de Huet (1853). p. 82 , 83.
2 Mémoires de Saint-Simon (édition Delloye), t. XXIV, p. 210. — Voyer le n» 9 de VAppcndice.
Ainsi , elle rassemble sur ses Tieùi jours et les hommes et les femmes , mais quand elle n'auroit présentement que les femmes , elle devroit se consoler de cet arrangement, ayant eu les hommes dans le bel âge pour plaider*. » Mais son « bel âge » n^était pas encore |>assé , car elle n'aVait que soixante ans alors. L^Épistolière ajoute , faisant âllusidn au grand Gondé qui, rencontrant Ninon dans la rue, descendait de carrosse pour la saluer, sorte d*hommage que Ton ne rendait qu'aux perspnnes de sang royal : « Le moyen de n'être pas flattée de T estime de M. leAince, d'autant plus qu'il ne la jette pas â la tête ties damëà. » Scarron couronne par ce vers l'éloge qu'il fait de madame Gornuel:
Elle eut l'estime de Lenclos.
A ceux qui objecteraient ses galanteries que nôtis n'avons pas dissimulées^ on peut répondre qu'elle résolut le difficile pk-oblème de dépenser son hbnneor sans l'entamer. « L'amour, écrit Saint-Évreinont, ne fait pas de tort à la réputation des dames , mais le peu de mérite des amants les déshonore *. » Ninon sut aussi garder intact jusqu'à sa mort, jusqu'à quatre-vingt-dix ans , le trésor de beauté et d'esprit que la nature lui avait départi. Ce n'est pas pour elle, si c'est devant elle, que l'auteur des Maximes a dit :
— La vieillesse est l'enfer des femmes.
Mais Ninon se mit , sans fausse modestie , au nombre des victimes du Temps :
» Xtfttm (1818) , t. X.p. 65.
^ Œuvres, t. III, p. 421. — Nous donnons, sons le n» 10 de l'Appendice , un échantillon de la correspondance qui s'était établie entre Ninon et son vieil ami Saînt-Év)*einont, retiré en Angleterre.
-7- Si j* avais , répliqua-t-elle gaiement , assisté an conseil des dieux .au moment de la création , j'aurais opiné pour qu'ils plaçassent les rides où ils ont placé le faible d'AchiUe.
Quand sonna Fheure suprême, les robes noires tentèrent de Fensevelir dans leurs plis.
— Vous savez, dit-eUe à Fontenelle, vous savez le parti que j'aurais pu tirer de mon corps ; je pourrais encore mieux vendre mon âme : les jansénistes et les molinistes se la disputent.
Un jésuite intervint et jeta cette commode planche de salut :
— Eh bien, mademoiselle, s'écria le révérend père, en attendant que vous soyez convaincue, offrez à Dieu votre incrédulité.
Pour toute réponse , Ninon s'endormit du dernier sommeil , du sommeil des justes , en lisant une page de son bien-aimé Montaigne, ce moraliste vraiment humain, que l'on a taxé d'égoïsme, comme si ses confessions n'étaient pas celles de tout le monde.
Ninon de Lenclos a laissé une glorieuse postérité : elle est la mère spirituelle de Voltaire.