‹ Ruelles, salons et cabarets (volume 3)Chapitre 13 sur 23 · DE SCARRON A GUI-PATIN · texte numérisé non relu

DE SCARRON A GUI-PATIN

L'élégant hôtel de la rue des Tournelles avait un rival, ou plutôt un pendant, Y Hôtel de V Impécuniosité , C'est ainsi que Scarron appelait son modeste logis , situé au coin de la rue de la Tixeranderie et de celle du Coq-Saint-Jean , ^

Tout vis-à-vis l'hôpital Saint- Gervais ,

comme il est dit dans Tépitre adressée à Deslandes- Payen , le conseiller au parlement , un des plus vaillants soldats de la troupe des Goinfres.

La petite chambre du cul-de-jatte réunissait, à quelques nuances près , la même société que le salon de Ninon de Lenclos. Mais Tesprit qui s'y dépensait était d'une tout autre nature. Ici, nulle gêne, le mot cru à l'ordre du jour, enfin une débauche d'esprit en permanence. On se plaisait, après une causerie élevée ou enjouée chez Ninon , à venir se repaître de broutilles rabelaisiennes. Le maître du lieu se tenait tantôt dans un grand fauteuil , et tantôt couché comme une précieuse. Quel piquant spectacle que ces seigneurs et ces poètes assis pêle-mêle et devisant sur son petit lit d^ damas jaune! Voici Villarceaux et d'Elbène, Vivonne et Sarrazin; puis çà et là Miossens, Marigny, Mortemart, Charleval, le tout rehaussé par mesdames de Lcsdiguières, d'Aiguillon, de Fiesque, d'Estissac; mademoiselle d'Hautefort, l'immaculée mai-

tresse de Louis XIII , et mademoiselle de Lenclos, dont Tâme a été formée

De la volupté d'Épicure Et de la vertu de Gaton.

Donnons le signalement de T auteur du Roman comique :

u Mille gens se sont figuré que Scarron étoit véritablement un cul -de -jatte , tels que nous en voyons dans les places publiques et à la porte des églises. Ils ont pris trop littéralement ce mot qu^il emploie en parlant de soi-tnême burlesquehient daiis ses poésites» et dont ses ennemis se sont quelquefois servis comme d*une injure très-humiliante. On a poussé la chose si loin, qu'il y a eu des portraits de Scarron où il étoit représenté de face, âyâtlt les jambes rangées autour d'une jatte de bois, dahs laquelle le bas de son corps étoit enchâssé, ou même sans cuisses absolument. Le totit étoit posé sur une table. Au-dessus de sa tête étoit une ficelle à laquelle pendoit â plbmb un bonnet qu'il ôtoit en baissant la tête , et qu'il se rfemettoit en se plaçant perpendiculairement dessous, et le laissant tomber par le ^oyen de la ficelle qui étoit passée dans une poulie. Il n'a pas lui - même ignoré ces plaisanterie^ , et il s'en est diverti le premier dans le portrait qu'il a fait de lui-même ' . «

Citons une partie de cette pièce singulière : « Les uns disent que je suis cul-de-jatte, les auti*es que je n'ai pas de cuisses et que l'on me met sur une table dans un étui, où je cause comme une pie^borgne ; et les autres , que mon chapeau tient à une corde qui passe dans une poulie , et que je le hausse

» Œuvres de Scarron (Amsterdam, 1752) , t. I, p. 113, 114.

et baisse pour saluer ceux qui me visitent. Je pense être obligé en conscience de Içs empêcher de mentir pi M s longtemps , et c'est pour cela que j'ai fait faire la planche que tu vois au commencement de mon livre. (Il est, en effet, représenté dans la posture qu'il indique.) Tu murmureras, sans doute, car tout lecteur murmure, et je murmure comme les autres qaiid je suis lecteur; tu murmureras^ dis-je, et trouveras à redire de ce que je ne me montre que par le dos. Certes, ce n'est pas pour tourner le derrière à la compagnie , mais seulement à cause que le convexe de mon dos est plus propre à recevoir une inscriptiop que le concave de mon estomac, qui est tout couvert de ma tête penchante, et que, par ce côté -là ^ussi bien que par l'autre, on peut voir la situation, ou plutôt le plan irrégulier de ma personne. Sans prétendre faire un présent au public... je me serois bien fait peindre , si quelque peintre avoit osé l'entreprendre. Au défaut de la peinture, je vais te dire à peu près comme je suis fait. J'ai trente ans passés, comme tu vois au dos de ma chaise. Si je vais jusqu'à quarante, j'ajouterai bien des maux à ceux que j'ai déjà soufferts depuis huit ou «euf ans. J'ai eu la taille bien faite, quoique petite. Ma maladie l'a raccourcie d'un bon pied. Ma tête est un peu grosse pour ma taille ; j'ai le visage assez plein , pour avoir le corps très-décharné; des cheveux assez pour ne porter point perruque ; j'en ai beaucoup de blancs, en dépit du proverbe. J'ai la vue assez bonne, quoique les Yeu\ gros ; je les ai bleus ; j'en ai un plus enfoncé que l'autre, du côté que je penche la tête. J'ai le nez d'assez bonne prise. Mes dents, autrefois perles carrées, sont de couleur de bois et seront bientôt couleur d'ardoise; J'en ai perdu une et demie du côté gauche,

et deux et demie du côté droit , et deux un peu égrignées. Mes jambes et mes cuisses ont fait premièrement un angie obtus , et puis un angle égal , et enfin un aigu. Mes cuisses et mon corps en font un autre, et ma tête se penchant sur mon estomac, je ne ressemble pas mal à un Z. J^ai les bras raccourcis aussi bien que les jambes , et les doigts aussi bien que les bras. Enfin je suis un raccourci de la misère humaine. . . Puisque je suis en si beau chemin , je vais t^apprendre quelque chose de mon humeur... J'ai toujours été un peu colère, un peu gourmand et un peu paresseux. J^appelle souvent mon valet sot, et un peu après, monsieur. Je ne hais personne, Dieu veuille qu^on me traite de même. Je suis bien aise quand j^ai de Fargent , et serois encore plus aise si j'avois la santé. Je me réjouis assez en compagnie. Je suis assez content quand je suis seul. Je supporte mes maux assez patiemment^. »

Scarron est là tout entier.

« Voilà , sans mentir un admirable malade ! s'écrie Balzac dans sa lettre à Costar. Il a je ne sais quoi de meilleur que la santé ; je parle de la santé stupide et matérielle ; car vous savez «e que les Arabes disent de la joie , que c'est la fleur et Tesprit de la santé vive et remuante. Puisque vous voulez savoir les différentes pensées que j'ai eues de ce malade, et que vous m'en demandez un chapitre, je dis... que j'ai bien vu en plusieurs lieux de l'antiquité des douleurs constantes, des douleurs modestes, voire des douleurs sages et des douleurs éloquentes ; mais que je n'en ai point vu de si joyeuse que celle-ci; mais qu'il ne s'étoit point encore trouvé d'esprit qui sût danser la sa-

' OBuvret, t. I, p. 154-157.

rabande et les matassins dans un corps paralytique. )*

Lorsque Paul Scarron exhale une plainte , le rire

est sons les larmes. Il dit dans un placet adressé au

Je suis depuis quatre ans atteint d'un mal hideux

Qui tâche de m'abattre ; J'en pleure comme un veau, bien souvent comme deux .

Quelquefois comme quatre.

Presse de mon malheur , je voulus présenter

Au cardinal requête ; Je fis donc quelques vers , à force de gratter

Mon oreille et ma tête :

€e grand homme d'État ma requête écouta

Et la trouva jolie :

Mais là-dessus survint la mort qui l'emporta

Et ne m'emporta mie.

H finit pourtant, le pauvre poëte, par avoir ses heures de découragement. Un jour que les visiteurs venaient de s'éloigner, Giraud Fentendit se plaindre de rester seul avec son infirmité , cette trop, fidèle compagne,

u Trouvez- moi, dit -il au factotum de Ménage, une femme qui se soit mal gouvernée , afin que je la paisse qualifier... sans qu'elle s'en plaigne, n

L'abbé chercha et mit la main sur mademoiselle d'Aubigné. Pouvait-on mieux tomber? — Elle habitait aussi rue de la Tixeranderie, dans une maison voisine de l'hôpital, c'est-à-dire presque en face de l'Hôtel de rimpécuniosité. Une parente, madame de Neuillanl , lui avait donné asile , ainsi qu'à sa mère , ruinée par les déportements du mari. La petite-fille d' Agrippa, que l'on appelait la Jeune Indienne, à cause de son séjour en Amérique , fut donc raccoléc par Giraud et présentée à Scarron, qui prit feu à première vue. L'incendie allumé, elle partit pour

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Niort, sa ville natale. Gomment peindre le trouble que cette absence jeta dans, F âme du pauvre cul-dejatte? Scarron seul peut révéler Scarron. Ayant eu vent d'une indisposition de mademoiselle d'Aubignéy. il trempa sa plume dans F encrier d'où était sorti le Typhon , et écrivit la lettre suivante :

« Vous êtes devenue malade de la fièvre tierce ; si elle se tourne en quarte , nous en aurons pour tout notre hiver ; car vous ne devez point douter qu^elle ne me fasse autant de mal qu'à vous. Faites-moi savoir , je vous prie , combien d'accès nous en avons déjà eus et ce que les médecins en disent , puisque vous les verrez la première ; et , en vérité , cçla est assez extraordinaire que vous sachiez de mes nouvelles quatre ou cinq jours avant moi-même. Je me fie bien en mes forces , accablé de maux comme je le suis, de prendre tant de part dans les vôtres. Je ne sais si je n'aurois point mieux fait de me défier de vous la première fois que je vous vis. Je le devois faire , à en juger par Févénement ; mais aussi quelle apparence y avoit'-il qu'une jeune fille dût troubler F esprit ^*un vieil garçon?... Douceurs à part, je sais que vous êtes malade ; et je ne sais si on a de vous tout le soin qu'on en doit avoir...

Tandis que la caisse ëtendae

Dans un lit toute nue , Vous reposeï votre corps blanc et gras ,

Entre denx sales draps ;

Moi » malheureux pauvre homme ,

Sans pouvoir faire un somme , Entre mes draps , qui sont sales aussi ,

Je veille en grand souci

» Tout cela pour vous aimer plus que je ne pensoisi La male-peste que je vous aime y et que c'e«t

une sottise de vous aimer tant! Gomment, vertu de ma vie ! à tout moment il me prend Fenvie d'aller en Poitou, et par le froid qu'il fait. N'est-ce pas une forcenerie?... Je me devrois mieux connoître , et considérer que j'en ai plus qu'il ne m'en faut, d'être estropié depuis les pieds jusqu'à la tête , sans avoir encore ce mal endiablé , qu'on appelle l'impatience de vous voir. C'est un maudit mal. Ne vois -je pas bien, comme il prend au pauvre Méré de ce qu'il ne vous voit pas si souvent qti'il voudroit, encore qu'il vous voie tous les jours? Il vous en écrit en désespéré , et je vous le garantis âme damnée , à l'heure que je vous parle, non pas à cause qu'il est hérétique, mais parce qu'il vous aime, et c'est tout dire. Vous devriez pourtant vous en tenir à vos conquêtes , laisser enfin le genre humain en paix ,

Et commander à vos œillades

De faire un peu moins de malades.

Vous êtes bien heureuse de n'avoir pas affaire à moi , je Vous rosserois d'importance. Vôuâ vous moquez peut-être de mes menaces... Il n'y auroit donc qu'à faire mourir les gens? Et dites-moi, ma mignonne, êtes-votis chrétienne? Vous êtes turque, sur mon honnéut-, je m'y connois bien, et vous êtes turque des plus méchantes... Vous êtes aussi diablesse que vous êtes blanche ^ »

Gomme Louis XIV aurait savouré ce billet doux !

Sa mère morte , mademoiselle d' Aubigné revint à Paris , pauvre comme devant ^ et agréa la proposition de mariage que lui fit Scarron. Lorsqu'on dressa le contrat, il déclara reconnaître à l'accordée quatre

(ouvres, i. I, p. 206-208.

louis de rente, deux grands yeux fort mutins, un très-beau corsage , une paire de belles mains et beaucoup d'esprit. Le notaire ayant demandé quel douaire il assurait : u L'immortalité, répondit Scarron. Le nom des femmes des rois meurt avec elles ; celui de. la femme de Scarron vivra éternellement, n poète ! ô devin ! tu n'avais pas prévu le cas de madamt de Maintenon.

A ceux qui s'étonnaient de la voir enfouir sa jeunesse et sa beauté dans la chambre d'un malade, mademoiselle d'Aubigné dit avec une franchise qu'il fauf noter :

— J'aime mieux épouser un cul-de -jatte qu'un couvent.

Voilà un mot qui dépare l'éternelle hypocrisie de son existence ; mais ses dix-sept années sont une excuse suffisante. Scarron , de son côté, dit à un de ses amis :

— Je ne lui ferai pas de sottises, mais je lui en apprendrai beaucoup.

Peut-être est-ce grâce à cette éducation qu'elle ^agna le cœur de Sa Majesté Très-Chrétienne. — Scarron, écrit naïvement le peu naïf La Beaumelle, tt n'avoit alors de mouvement libre que celui des yeux, de la langue et de la main. Mademoiselle d'Aubigné fut plutôt sa compagne que son épouse , et ne perdit que le nom de mademoiselle d'Aubigné *. « Segrais hasarda une raillerie à ce propos :

u Ce n'est pas tout de se marier , dit-il ; mais il faut songer à se donner une postérité. — Est-ce, répliqua Scarron, que vous voudriez me rendre ce

* Mémoires pour servir à l'histoire de madame de Maintenon (1155), t. I, p. 144.

service-là?... Ne vous dérangez pas; j'ai M^ngin qui me fera la chose , si je le lui commande... N'est-il pas vrai, Mangin? — Oui da! monsieur, quand il vous plaira et avec la grâce de Dieu , " répondit un valet de chambre taillé comme un valet de ferme. De méchants bruits ne tardèrent pas à courir sur le nouveau ménage ; Villarceaux passait pour être le loup de cette bergerie. M. de Lassay rompit des lances en l'honneur de madame Scarron : un jour qu'il exaltait sa vertu devant madame de Lassay , il s'attira une de ces reparties qui entrent dans les chairs :

— Comment faites-vous , monsieur , lui demandât-elle, pour être si sûr de ces choses-là?

A l'époque du mariage, l'Hôtel de l'Impécuniosité se composait de trois personnes , Scarron et ses deux sœurs, Anne et Françoise. C'étaient des filles de belle humeur et de libre allure. L'une aimait le vin, et l'autre les hommes. Quoi de plus naturel? Le frère lui-même en a fait l'aveu devant Segrais, qui n'a pas manqué de prendre la plume. Accorte et d'un abord facile , Françoise s'abandonna aux caresses du duc de Trême, qui en raffola jusqu'à l'âge de quatrevingts ans :

u Cela passa la galanterie ordinaire : il en vint un fils qui fut baptisé sous le nom d'Estrumel. Le père eu usa bien envers lui et la mère , qu'il aima jusqu'à la (in de ses jours. Scarron n'ignoroit pas les intrigues de sa sœur , et il étoit le premier à en badiner. Un jour, quelqu'un qui savoit que M. de Trême venoit souvent voir Scarron , et qui cherchoit une protection auprès de ce seigneur , entra chez Scarron et le pria de le servir. Scarron , qui étoit alors assis sur une chaise percée, lui dit rondement : « Vous vous méprenez , ce n'est pas à moi à qui il faut vous adres-

ser pour cela. Voyez ma sœur, qui est là-haut, elle le fera bien mieux que moi. » Il appeloit ce petit garçon son neveu ; on savoit d^ailleurs que ses deux sœurs n'étoient point mariées, et qu*il n'étoit pas assez bien avec le reste de sa famille pour en prendre les enfants chez lui. Quelqu'un s'avisa de lui demander comment cet enfant était son neveu : u II est , dît-il, mon neveu à la mode du Marais, » faisant allusion à T usage d'appeler le fils d'un cousin germain neveu à la mode de Bretagne * . »

Un neveu est presque un fils ; mais Scarron linit par devenir ambitieux et convoiter une descendance réelle. 11 ne s'agissait plus du vigoureux valet de chambre , mais du pauvre cul-de-jatte, qui , cette fois , entendait jouer lui-même son rôle de mari. C'était demander un miracle, plus qu'un rairacje. N'avait-il pas été vainement chercher la santé aux eaux de Bourbonne et chez les Frères de la Charité, où il prit un bain de tripes qui promettait pourtant monts et merveilles? Peut-être aussi ne le prit-il pas avec toute la dévotion voulue et une foi entière , — cet agent indispensable de la thérapeutique sacrée. Non content de cette double et inutile expérience , le poète tourna ses regards vers l'Amérique, dont on vantait le bienfaisant climat.

u Un officier perdu de goutte étoit allé à la Martinique , où l'air et les aliments du pays lui avoient été si favorables , qu'il se trouvoit guéri parfaitement en très-peu de temps. Il jouoit à la paume, mon toit à cheval et alloit tous les jours à la chassé , comme s'il n'eût jamais été incommodé. Quel spectacle pour un malade qui cômptoit la goutte pour la principale

^ Scarron, Œuvres, t. I, p 92, 93.

cause de ses maux! quelle espérance flatteuse! Scarron y succomboit ' . « Il partit , raconte Loret :

Ayant sa Cemme à son côte ,

Oa da moins en étant bien proche ,

Loi dans une chaise , elle en coche.

Sarrazin avait reçu, à cette occasion, une épître qui se termine ainsi :

u Je me suis mis pour mille écus dans la nouvelle compagnie des Indes, qui va Taire une colonie à trois degrés de la ligne , sur les bords de TOrillane et de rOrénoque. Adieu, France, adieu, Paris, adieu, tigresses déguisées en anges ; adieu. Ménage, Sarrazin , Marigny. Je renonce aux vers burlesques , aux romans comiques et aux comédies, pour aller dans un pays où il n'y aura ni faux béats , ni filous de dévotion , ni inquisition , ni biver qui m'assassine , ni fluxion qui m'estropie, ni guerre qui me fasse mourir de faim>. »

C'était en octobre 1650. Scarron alla .jusqu'à Tours,, pour régler quelques affaires, et revint à Paris le mois suivant. La Gazette rimée nous donne encore ce détail :

Or j'ai maintenant à vous dire Que cet auteur à faire rire , Nonobstant son corps maladif.

Est maintenant gënëratif :

Car un sien ami tient sans feinte Que sa dite ëpouse est enceinte De trois ou quatre mois et plus ; Et puis dites qu'il est perclus !

' Scarron, Œuvres, p. 105, 106.

* OEuvret, t. 1, p. 194.

Jolie médisance d'un journaliste à bout de nouvelles. Il faut bien distraire raademoiselle de Longueville !

Scarron avait abandonné son projet en désespoir de guérison. Il reparut avec la gaieté et T entrain , * tant admirés en lui. Mais, entre deux éclats de rire, il laissait percer , dans des épanchements intimes , les défaillances de son esprit et les regrets d*une santé à jamais perJue.

« Quand je songe ^ écrivait-il à Marigny , que j^étois né îîSsez bien fait pour avoir mérité les respects des Bois-Roberts de mon temps... Quand je songe que j'ai été assez sain jusqu'à Tâge de vingt- sept ans pour avoir bu souvent à Tallcmande; que j*ai encore le dedans du corps hi bon que je bois de toutes sortes de liqueurs , et mange de toutes sortes de viandes , avec aussi peu de retenue que feroienl les plus grands gloutons. Quand je songe que je n'ai point l'esprit foible , pédant ni impertinent , que je suis sans ambition et sans avarice, et que si le ciel m'eût laissé des jambes qui ont bien dansé , des mains qui ont su peindre et jouer du luth , et enfin un corps- trèsadroit ; que je pou vois mener une vie heureuse , quoique peut-être un peu obscure, je vous jure, mon cher ami, que s'il m'éloit permis de me supprimer moi-même , il y a longtemps que je me serois empoisonné*. '^

Plusieurs versions ont circulé sur l'origine de ses infirmités ; voici la plus accréditée :

u II étoit allé passer le carnaval à son canon icat (1638). Au Mans, comme dans la plupart des villes de province , le carnaval finit par des mascarades pu-

' Scarron, Œuvres, t. I, p. 232, 233.

SALOXS ET CABARETS. 231

biiques... L'abbé Scarron voulut en être. Mais sous quel déguisement s'envelopper?... — Il s'enduit de miel toutes les parties du corps, ouvre un lit de plume, s'y jette et s'y retourne, "jusqu'à ce que le sauvage soit bien empenné. Il va courir la foire et en attire toute l'attention. Les femmes l'entourent; les unes s'enfuient, les autres le déplument... Ace spectacle , le peuple s'attroupe , est indigné , crie au scandale. Scarron se dégage de la foule. Poursuivi, dégouttant de miel et d'eau , partout relancé , aux abois , il trouve un pont, le saute héroïquement, et va se cacher dans les roseaux. Ses feux s'amortissent. Un froid glaçant pénètre ses veines et met dans son sang le principe des maux qui l'accablèrent depuis. Une lymphe acre se jeta sur ses nerfs et se joua de tout le savoir des médecins. La sciatique, la goutte, le rhumatisme, arrivèrent tantôt successivement, tantôt ensemble...*.»

Quelle kyrielle !

Ce a raccourci de la misère humaine » réservait ses lamentations 'les plus amères pour sa cassette vide. Nul n'a égalé la prestesse du cul-de-jatte dans la chasse aux pensions. Il en attrapa de tous côtés : la reine, Richelieu et Mazarin furent tour à tour ses protecteurs. Abbe^ comme bon nombre de gens de lettres d'alors î il remua ciel et terre à l'effet d'obtenir une abbaye. On lui objecta son incapacité physique, u Eh bien! répondit-il, qu'on me donne un bénéfice simple , mais si simple qu'il ne faille que croire en Dieu pour le bien desservir, n Cette saillie lui valut sa prébende du Mans, que , lors de son mariage, il céda, contre espèces sonnantes, à l'abbé

1 La Beaamelle, Mémoires, t. I, p. 131, 132.

Girault. Comptez encore parmi les ressources de Scarron 1^ g£^in qu'il tirait de ses ouvrages et qu'il appelait son u marquisat de Quinet », du nom de Tédileur. Et ce n'était pas un mince revenu , car il avait mis le burlesque à la mode.

u Cette fureur de burlesque , dont à la fin nous commençons à guérir, dit Pélisson, étoit venue si avant , que les (ibraires ne vouloient rien qui ne portât ce nom ; que , par ignorance , ou pour niieux débiter leur marchandise, ils le donnoient aux choses 1^ plus sérieuses du monde, pourvu seulement qu'elles fussent en petits vers; d'où vient que, durant la guerre de Paris , en 1G49 , on imprima unp pièce assez mauvaise , mais sérieuse pourtant , avec ce titre... La Passion de Motre- Seigneur , en mn burlesques^, »

C^était 4 qui déconvrirait le titre le plus ébouriffant. Les gens d'église se mettaient de la partie avec une verve dont ils ont seuls le secret ; on voyait la Tabatière spirituelle pour faire éternuer les aimes dévotes vers le Sauveur, disputer l'attention générale à h Seringue spirituelle pour les ârn^s cQmtipées en dévotion. L'auteur de cette dernière oeuvre, aussi fort en gueule que le R. P. Qarasse lui-naênie, morigène en ces termes les clientes du baigneur Martial :

« Vilaines carcasses, cloaques d'infection, bourbiers d'imn^ondicQs , n'avez-vous pas hontç 4^ vous tourner et retourner dans Ja chaudière de l'amour illicite » et d'y yongir comme des écrevisses lorsqu'elles cuisent, pour vous faire des adqrateurs?»

Ce dévot a le coup de langue de l'emploi , l'éloqu€;nce des marchandes de pomines. — Mc^is ne par-

» Histoire de r Académie, p. 1Q8, 109.

SALONS ET CABARETS. îi33

Ions que de Tétiquette du sac : il faut, en vérité , être inspiré d'en haut pour faire de ces trouvailles-là.

Scarron avait eu pour précurseur dans cette voie Jacques Moreau, Fauteur des Pygmées, poëme latin que la Gigantomachie a laissé loin^ derrière elle. Il eut Dassoucy pour concurrent. Charles Coippeau, sieur Dassoucy , était un bipède d'une incroyable fécondité de ressources. Demandiez -vous un boufTon, il vous faisait rire aux larmes ; fussiez-vous Louis XIII, ce monarque ennuyé, dont le règne ne fut qu'un long bâillement. Désiriez-vous un musicien, il jouait du luth à charmer un poëte. Un poëte, il rimait à ravir un musicien. Quel homme ! ou plutôt quel prodige ! — Le genre qu'il avait choisi le fit appeler le Singe de Scarron; mais il s'intitulait résolument lui-même V Empereur du burlesque, premier du nom. Malgré son humeur pacifique , il cassa un jour deux dents à Boileau qui lui mordait les talons. C'est à l'adresse de ce dernier qu'il a écrit les lignes suivantes :

« Il est bien aisé de toucher un faquin qui rit de toute chose , mais il est bien malaisé d'émouvoir un stoïque constipé qui ne rit de rien : c'est pourquoi , quoi qu'on dise de l'héroïque, il s'en faut bien qu'il soit de si difficile accès que le fin burlesque, qui est le dernier effort de l'imagination et la pierre de touche du bel esprit , et non pas encore de tout esprit ; car, pour y réussir, il ne suffit pas d'avoir de l'esprit comme un autre, il faut être doué d'un génie particulier, qui est si rare, principalement en notre climat , que hors de deux personnes dont la France veut que je sois l'une , chacun sait que tout ce qui s'est mêlé de ce burlesque n'a fait que barbouiller du papier. Si l'on mç demande pourquoi ce burlesque, qui a tant de parties excellentes et de détours agréa-

234 UUëLLëS.

bles , pour avoir si longtemps diverti la France , a cessé de divertir notre cour , c*est que Scarron a cessé de vivre et que j*ai cessé d'écrire; et si je voulois continuer mon Ovide en belle humeur, cette même cour, qui se divertit encore aujourd'hui des vers que je lui présente, s'en divertiroit comme auparavant, et mes libraires , qui ont réimprimé tant de fois cet ouvrage , en feroient encore autant d'éditions. »

C'est vraiment une amusante gaillardise. Aussi la rencontrait-on dans toutes les mains. Dassoucy, en passage à Lyon , la découvrit sous le chevet des religieuses auxquelles il était allé faire entendre son luth. u 11 n'y avait pas , dit-il , une de ces filles dévotes qui n'eût déjà une copie de mon Ovide en belle humeur, « Citons quelques vers triés parmi ceux qui concernent l'infidèle époux de Junon : il est en train de capter, par des paroles mielleuses , les oreilles et le cœur de la fille d'inachus :

Laissez donc faire à Martin , Toujours n'aurez , noble pncelle , Un Joptn dans votre escarcelle

lo se rend, mais bientôt la pauvrette, abandonnée,

Dans ses patenôtres de vache Maudit le Dieu qui l'attrapa, Et voudroit bien chez son papa • Revoir encor la crémaillère.

Las ! bonnes gens , c'est grand' pitié De n'avoir du pain qu'à moitié ; Malheureux est qui dans ce monde N'a large écuelle et bien profonde.

Manche de drap à se moucher....

' Voyez notre édition des Aventures de Dassoucy (BibliothèqMe ■ gauloise) .

Donnons maintenant un nouvel échantillon de la prose de Dassoucy : T auteur entre dans des détails de famille ; il parle d'abord de sa mère :

« Cétoit , dit-il , un petit bout d'amazone prompte et colère , qui , pour réparer les défauts de sa petite taille , portoit des patins si hauts , que qui en auroit fendu le liège en auroit fait aisément de forts beaux cotrets de Técole; si bien qu'elle ne se déchaussoit jamais sans perdre la moitié de son illustre personne. C'est pourquoi mon père , qui n'étoit pas tant spirituel qu'il ne fût encore attaché à la matière , disoit que ma mère étoit si petite qu'elle se perdoit dans le lit , et , ne la trouvant point dans les draps , se plai^ gnoit qu'elle n'avoit point de corps et qu'elle étoit tout esprit. Mais, en récompense, outre la qualité qu'elle avoit de chanter comme un ange et de jouer divinement du luth, elle étoit douée d'un si merveilleux esprit de contradiction. et d'une humeur si impérieuse , que , durant quarante ans , n'étant encore jamais convenue avec mon père l'avocat d'aucune chose , monsieur l'avocat mon père n'osoit presque plus ouvrir la bouche , de peur de îkire un outrage à sa capacité. Et quoique je fusse encore bien jeune, il me souvient qu'un jour mon père me parlant des lois, et ma mère en me voulant parler aussi, ils eurent un furieux contraste sur un passage de Justinien , qu'ils mirent tous deux l'épée à la main , et se battirent en duel pour l'explication de la loi Frater afratre, «

Comment, au sortir d'un semblable milieu, mener la vie correcte d'un honnête bourgeois? D^soucy devait courir les aventures et ne faillit pas à sa destinée. Quand il n'était pas au Louvre, à conter des

sornettes au roi et à donner des leçons de gaieté au lugubre Langéli , on le rencontrait sur les grands chemins de France et d'Italie , son luth sur le dos et en compagnie d'un page, ou plutôt d'un chérubin. Ce petit garçon fut sa croix. Les dames de Montpellier, à son intention , menacèrent de lapider Dassoucy, voire même de le brûler :

u Les catholiques I raconte-t-il , qu'en ce pays-li on appelle catholiques à gros grain, m'appeloieot parpaillot; et les parpaillots m'appeloient athée : mais les femmes galantes , plus amies de leurs intérêts et plus spéculatives , laissant le bon Dieu à part, m'appeloient hérétique , non en fait de religion , mais en fait d'amour; et, sans se ressouvenir de tant de sérénades que je leur avois données , et de tant de tendresses que j'avois eues pour elles, quand, dès mes plus jeunes ans, passant à Montpellier, je leur enseignois à jouer du luth et leur mettois la main sur le manche, elles m'accusoient injustement des duretés que jadis Orphée eut pour les b$^cchantes.... »

Chapelle et Bachaumont rappellent cette émeute féminine avec leur malice habituelle :

L'on anroit dit , à voir ainsi Ces baccliantes échevelées , Qu'an moins ce monsieur Dassoucy Les anroit tontes violées. m

Hélas ! c'était le contraire , comme vous savez. — Elles juraient « sur leurs mouches et par leur ampoule au fard de ne se plâtrer jamais qu'elles n'eussent fait jeter ses cendres au vent. » Dassoucy gagna au plus vite la terre papale (Avignon), où il pensait

n'avoir plus de risque à courir. Mais il adressa auparavant à ces mégères des adieux dignes d'un galant homme :

J'adore partout la nature.

Sans m' appliquer à la torture »

Que la plus belle d'entre vous Vienne un peu tenter l'aventure :

Je veux mourir sous l'imposture , Si je n'apaise son courroux.

Sec et passe comme je suis , Et non du tout si beau qu'un ange , Je fais pourtant ce que je puis; Je ne suis pas un mâle étrange ; * Garçon loyal et bon chrétien , J'aime plus que votre entretien.

Pourquoi donc . sexe au teint de rose .

Quand la charité vous impose La loi d'aimer votre prochain, Me pouvez-vons haïr sans cause , Moi q^ni ne vous fis jamais rien?

Ha! pour mon honneur, je vois bien Qu'il vous faut faire quelque chose.

L'imprudent! il fut puni pour avoir joué avec le feu.. . Le pape et le roi , en bons chevaliers, vengèrent les dames de Provence. Cyrano de Bergerac eut le tort grave de se mettre du côté de la force et d'accabler, dans une pareille conjonctlire , un malheureux confrère ; il est vrai que ce confrère devait être un grand coupable aux yeux de Cyrano : il était camus ! Aussi parle-t-il avec mépris de son nez , qui semble w ne s'être retroussé que pour s'éloigner de sa bouche affamée ». Dassoucy expia dans les prisons de Montpellier, de Rome et de Paris les hardiesses de son esprit et le profond dédain qu'il affichait pour cette grande prostituée que l'on appelle l'opinion publique.

Il est temps de rendre à Tauteur de V Ovide en belle humeur la place qu'il a conquise et qui lui est due auprès de l'auteur du Virgile travesti. Ils marchent de pair comme deux joyeux compagnons , et tiennent l'un et l'autre en réserve des trésors de drôleries pour nos jours de tristesse. Honorons, aimons surtout qui nous fait rire. Foin des mélancoliques ! Le beau mérite de mal digérer ! Vive Marigny, Blot , toute la bande enfin de ces poètes au désopilant rictus, dont les vers ont le diable au corps et qui composent le cortège du jovial cul-de-jatte ! Avec quel entrain ils ont, d'un commun accord , chansonné le Mazarin dans la première .Fronde! Le grosMarigny, « rond en toutes sortes » , comme dit Saint-Amant, son ami, faisait flèche de ses calembredaines les plus bouffonnes pour le compte du coadjuteur qu'il égayait, après avoir diverti M. le Prince. Le baron Blot passait les gens du roi au fil de ses satires les mieux aiguisées ; derrière lui se cachait l'éternel couard qui a nom Gaston d'Orléans. Quant à Bcarron , il frondait par tempérament, tantôt le ministre et tantôt les frondeurs eux-mêmes, selon le caprice du jour. Quelle guerre que cette guerre d'épigrammes ! Que d'esprit gaspillé ! Et pourquoi tout ce tapage de mots? Était-ce, comme on l'a prétendu, le dernier effort de la noblesse pour reconstruire, Richelieu disparu, l'édifice vermoulu de la féodalité? Autant aurait valu essayer de remettre la tête de Montmorency sur ses épaules. Toute la noblesse était morte avec lui : elle s'agitait encore , mais comme s'agite le serpent divisé par tronçons. 11 n'y avait plus debout qu'un seul grand seigneur, le roi , qui bientôt devait tomber à son tour. Les événements ont une logique impitoyable. — Mais revenons à la Fronde : écartons Coudé,

Beaufort , madame de Longueville et ]es autres, pour ne voir que les deux individualités qui dominent toute cette mêlée, Retz et Mazarin. Esquissons leur portrait.

Retz était petit et laid. 11 ne voyait que de fort près, et sa distraction , jointe à cette faiblesse de vue , lui donnait Tair gauche et embarrassé. C'était là une écorce trompeuse, car il maniait Fépée, sinon avec grâce , du moins avec assez de bonheur : témoin les nombreux duels que lui mit sur les bras son humeur querelleuse, et dont il se tira toujours sain et sauf. Il était enclin à Tamour et menait vaillamment les affaires de cœur.

u II m*a dit , raconte Tallemant , et j'ai appris depuis que c'étoit lui-même, qu'un homme de la cour, étant une fois enfermé dans une chambre avec une femme de qualité dont il étoit le possesseur, ayant ouï du bruit, fut obligé d'ouvrir de peur d'être surpris ; c'étoient des gens armés qui l'attaquèrent. 11 les repoussa de la porte , la referma et retourna caresser la belle comme s'ils eussent été dans la plus grande tranquillité du monde * . »

Voilà qui s'appelle conduire une gaillardise en homme de guerre. Ses premières armes en amour avaient été une tentative de rapt à l'endroit de sa cousine mademoiselle de Retz. Au reste, le brave coadjuteur tenait plus au titre de capitaine qu'à celui de prince de l'Église. Il af ait levé à ses frais un régiment qu'on nommait le u régiment de Cofinthe » , à cause' de son titre d'archevêque de Corinthe. Ses soldats ayant été battus par ceux du roi , on appela cette défaite u la première aux Corinthiens » . U était très-

' HislorieUei, t. IV, p. 106.

dépensier, et comme on lui reprochait ses prodigalités , il répondit , prenant son . rôle de frondeur au sérieux :

— Bon ! César, à mon âge , devait six fois plus que moi!

Passons au ministre dont il troubla si souvent le sommeil.

Le Sicilien Jules Mazarin était un cavalier de belle mine , de grandeur moyenne et de taille bien découplée. 11 avait le teint d'une vive couleur, «les yeux ardents ; son nez allongé finissait en grossissant un peu et s'harmoniait parfaitement avec le reste de sa physionomie ; son front avait de Fampleur ; ses cheveux étaient châtains et légèrement crépus ; sa barbe, toujours bien relevée , affectait une teinte plus ndijê^ Il prenait un soin extrême de ses mains , qui étitîAl de race, effilées et admirablement blanches. 11 faîsa^ une énorme consommation de parfums , pour neutraliser les désagréments. de sa mauvaise haleine. Son esprit était fin , délié et d'une pénétration extraordinaire. Il s'exprimait bien et toujours à propos. L'accentuation italienne lui seyait à merveille. Il écrivait comme un scribe de profession, et quand il dictait, cela semblait couler de source. Il avait une pente naturelle à la fourberie , mais non à la cruauté : c'est peut-être ce qui l'a empêché d'être aussi grand qtie son prédécesseur, qui cumulait ces deux qualités essentielles de l'homme d'État. 11 l'a pourtant vaincu sur un point : Mazarin a inspiré l'amour où Richelieu n'avait inspiré que le dédain; Anne d'Autriche fut, selon les uns , sa maîtresse , selon les autres , sa femme. Des Mémoires racontent que, vers la fin de sa vie , étant au lit , il reçut la reine avec un sansgêne dont les courtisans prirent bonne note , et qui

SALOXS ET CABARETS. 241

fut qualifié dans les ruelles de la façon- la plus scabreuse. Quand elle lui demanda comment il se portait : u Très-mal ", répondit -il; puis, tirant ses jambes hors du lit et les montrant à la mère de Louis XIV, il ajouta :

— Voyez , madame , ces jambes qui ont perdu le repos en le donnant à la France !

Elles étaient livides , étoilées de taches blanches et violettes. Anne d'Autriche, à cette vue, poussa un cri et versa quelques larmes. La duchesse d'Orléans, femme du fils d'Anne d'Autriche, et, partant, en mesure d'être bien renseignée, donne le mot de l'énigme avec sa crudité de langage accoutumée :

u La reine mère, veuve de Louis XIII, dit-elle ^mm ses curieux Mémoires , non contente d'aimer le enrdinal , avoit fini par l'épouser : il n'étoit pas prêtre, tt'avoit pas les ordres qui pussent l'empêcher de contracter mariage. Il se lassa terriblement de la bonne reine et la traita durement... Le chemin secret par lequel le cardinal se rendoit la nuit chez elle se voit encore au Palais-Royal. Lorsqu'elle venoit le voir, il disoit toujours : Que me veut cette femme * ? »

Des hauteurs où il était placé , Mazarin se rappelait avec peine les humiliations que lui avaient values les infimes amours de sa jeunesse. Il s'était oublié, en effet , jusqu'à promettre le mariage à une fruitière d'Akala , qui l'avait subjugué. Ce pas de clerc lui enleva l'appui de son premier protecteur, et lui rapporta, durant la Fronde, force épigranunes, entre autres celles-ci :

L'amour de certaine fruitière

Te causa maints coupft.^'ët^'vi^rc >

' Mémoires de la princesse palatine , p.*33].

f4f RUELLES.

Quand le cardinal Golonna

De paroles te malmena ,

Et qu'à bean pied comme an bricone *

Tn te sauvas de Barcelone.

Ton incroyable destinée Par ce très-sorlable hyménée , De toi , prince des maquignons , Avec la vendeuse d'oignons Eût été vouée en Espagne A revendre quelque châtagne:

Scarron paya cher cette maearinade : il y perdit sa pension. Ce fiit alors qu'il se jeta dans unespécolatiôn qui rencontra de grandes difficultés » mais qui fiilit par être couronnée de succès.

tt Aux portes de Paris , on trouvoit une foule de soldats et de gens sans aveu qui attendoient les voitures chargées de marchandises pour se saisir dû gain qu'il y avoit à les mener chez le marchand et à les décharger. Les filous s'y mêloient. Il y avoit des portes où ces gens étoient en grand nombre^ et d'autres où les charretiers ne trouvoient personne. Scarron fit un corps de gens connus y domiciliés à Paris et pris à serment^ qui seroient distribués aux différentes portes et autorisés par le magistrat à rendre seuls ce service aux marchands ^ qui , de leur côté j lé reconnoîtroient par utte gratification volontaire. Ce projet fut agréé. Scarron eut grand soin d'écarter de cette entreprise toute idée de maltôte » et ne voulut point que son nom y parût. Après bien des difficultés , cette charge passa à l'hôtel de ville : mais le chancelier la raya comme onéreuse au peuple. Scarron eut besoin de tout Tappui de Fouquet : encore les contradictions renaissoient-elles tous les

* De l'italien briccone, voleur.

jours. Il se rebuta et négocia son privilège. L*acheteur ayant manqué à ses engagements , Scarron s'en vengea par une satire, rentra dans ses droits, et fit valoir lui-même ses ofBces , qui lui valurent environ six mille livres * . »

Un nid était trouvé où le poëte pouvait se reposer mollement et en toute liberté , sans craindre les fluctuations de la faveur. Mais la mort n'était pas Icrtn... . La veille de son dernier jour, Scarron , qui devait mourir comme il avait vécu , le sourire aux lèvres , se montra plus que jamais prodigue de bouffonneries : c'était , ainsi que nous le dirions aujourd'hui , le bouquet du feu d'artifice. 11 avait réuni, dans un dîner qu'il ne croyait pas être un dîner d'adieu, le loquace Gilles Ménage; l'avocat Nublé, cet honune d'une probité si scrupuleuse, qui voulut payer cinq mille écus un bien que , par ignorance de sa valeur réelle, le pauvre cul-de-jatte lui avait vendu quatre mille; le peintre Mignard , venu pour achever le portrait de madame Scarron , et qui avait l'idée fixe de mettre dans tous ses tableaux sa fille unique et bien-aimée qu'entretenait Bloin, premier valet de chambre du roi; le grotesque abbé Dulot, l'inventeur des boutsrimés , que Sarrazin a si spirituellement houspillé , et que ses i*idicules avaient fait inviter; enfin le célèbre comte de Gramont , que des intrigues de cour devaient bientôt faire exiler, et dont Saint-Simon a dit :

« C'étoit un chien enragé à qui rien n'échappoit. Sa poltronnerie cotmue le mettoit au-dessus de toutes suites de ses inorsures ; avec cela escroc avec impudence et fHpon au jeu à visage découvert, et jouant

* La Beaumelle, Mémoires, t. I, p. 179, 180.

gros jeu... Xi parole, ni honneur, ni quoi que ce fût, jusque-là qu'il faisoit mille contes plaisants de luimême et qu'il tiroit gloire de sa turpitude , si bien qu'il Fa laissée à la postérité par des Mémoires sur sa vie , qui sont entre les mains de tout le monde et que ses plus grands ennemis n'auroient osé publier *. « Au bout de la table se tient la maltresse du logis , avec sa modestie d'enaprunt : déjà confite en dévotion , elle mange du bout des lèvres un misérable hareng (c'est un vendredi), tandis que les autres convives dévorent un appétissant menu, annoncé par l'amphitryon dans le billet d'invitation qu'a reçu Mignard :

Près d'un fea qui sera bon ,

Quoique le feu d'un pauvre homme ,

Nous ferons le parangon

De Paris el de ta Rome.

De succulentes perdrix

Et des chapons gras du Maine

Te donneront du mépris

Ponr tes mets à la romaine.

L^ affectation de pénitence imprimée sur le masque de madame Scarron fait sourire le comte de Gramont, qui, se penchant du côté de l'abbé Dulot, lui glisse dans l'oreille une allusion piquante à l'endroit de Villarceaux , Brancas , La Fare , tous les prédécesseurs enfm de Louis XIV :

— Le duc de la Rochefoucaull , dit-il , me parlait hier de ces bégueules qui font entrer dans leur tonversiou le plaisir du changement; il en a connu qui, se dévouant à Dieti, goûtaient une joie malicieuse de l'infidélité qu'elles pensaient faire aux hoounes.

• Mémoires (édition Dclloye) , t. IX , p. 262 , 263.

SALOXS ET CABARETS. 245

— En voilà une à Fœuvre, riposte Tabbé, sans perdre un coup de dent.

— De quelle œuvre est-il question ? demande Scarron qui n'a entendu que le dernier mot , absorbé qu'il était par un dialogue pointu avec Ménage.

— Ah! ah! répond le comte en riant, c'est l'abbé qui me confesse une de ses gentillesses : il a mis le cantique de l'Epiphanie sur un air galant, et se propose de nous le chanter tout au long. Le morceau ne contient que trois cents vers !

Dulot remercie de l'œil Gramont de l'avoir tiré de ce faux pas et va entonner l'interminable cantique, lorsque Scarron, qui prévoit le danger, lui coupe brusquement la parole :

— Par ma muse musarde! s'écrie-t-il, j'ai oublie, mon cher Dulot, de m'enquérir de la santé du brave cardinal de Retz! que devient-il? Nous donnera-t-il bientôt une troisième Fronde ?

— Vertubleu ! répond l'abbé en se cabrant , vous ignorez donc que j'ai quitté depuis longtemps une maison où les gens se permettaient de me battre en ma présence?

Cette adorable sortie provoque chez IScarron un de ces rires nerveux et saccadés qui lui sont habituels ; mais à ce rire succède un hoquet si tenace et si violent qu'à chaque minute on craint de voir la vie se retirer de ce corps usé par la souffrance. Tous les convives s'empressent, inquiets, autour de lui. Scarron les déconcerte :

— Si j'en reviens, dit-il, je ferai une belle satire contre le hoquet !

Alors sa femme se précipite à ses genoux et le supplie, avec des sanglots dans la voix, d'éloigner toute pensée profane et d'abjurer ses erreurs. 11 continue

de railler... Elle s'exalte, furieuse de son" échec, et, d'un geste théâtral, lui montre Fenfer <pi ^^ menace de SCS langues de feu.

— S'il y a un enfer, dit le cul-de-jatte, toujours goguenard, je n'ai plus à le redouter, l'ayant subi sur cette terre.

Madame Scarron lève au ciel des yeux égarés... En ce moment , par un hasard sans doute providentiel , entrent deux dévots personnages, l'abbé de Saint- Germain des Prés et un respectable théatin. Scarron ne peut manquer d'êtr€ sauvé. Le théatin s'approche d'un air béat, puis, comme s'il était en Sorbonne, s'ingénie à démontrer doctoralement que les infirmités corporelles sont des faveurs d'en haut.

— Mon frère , dit-il au malade, en matière de conclusion , je me réjouis avec vous de ce que la Providence vous visite plus souvent qu'un autre.

— Eh ! mon père ; répond Scarron , la Providence me fait trop d'honneur.

Et l'abbé de Saint-Germain éternuant , il le salue d'un : « Dieu vous bénisse! » L'autre s'incline et murmure avec une satisfaction compliquée d'un vœu :

— Dieu soit loué et mes boutiques î

On sait que les locations de la foire Saint-Germain étaient un des meilleurs revenus de l'abbaye.

Mais le fatal hoquet persiste toujours ; la nuit s'est écoulée sans nul répit pour le malheureux poète. Près de son lit se tiennent sa femme , ses deux sœurs et quelques amis, entre autres d'Elbène. L'heure suprême va sonner, tous les regards sont voilés de larmes :

— Mes enfants , dit le moribond , je ne vous ferai jamais autant pleurer que je vous ai fait qre»

SALOKS ET CABARETS. 247

Ce fut sa dernière parole. Il avait lui-même composé son épitaphe :

Celui qui cy maintenant dort Fit plus de pitië que d'envie.

Et souffrit mille fois la mort Avant que de perdre la vie.

Passant . ne fais ici de brait.

Garde bien que tu ne l'éveille , Car voici la première nuit Que le pauvre Scarron sommeille.

mépris l'équipée du Mans, il n'avait fermé Fceil qn'fivec le secours de Topium. — Démocrite, toi qui riais de tout , aurais-tu ri à la torture et de la torture même?

Segrais raconte que , peu de temps après la mort du poète , il vit u emporter de chez lui la chaise sur laquelle il étoit toujours assis, que Ton venoit de vendre à son inventaire. Cette chaise étoit à bras avec d'autres bras de fer qui se tiroient en avant pour mettre devant lui pne table sur laquelle il écrivoit et mangeoit ^ » La future^madame de Maintenon avait bâte de faire disparaître tout ce qui rappelait le culde-jatte... Combiçn le souvenir de Fhonnête et bon Scarron dut peser, sur les marches du trône, à l'ingrate et dévote concubine du « grand roi ! » Il semble avoir prévu le dédain qu'il a inspiré h sa veuve et à son épôuseur de la main gauche , lorsqu'il a introduit dans son testament cette clause malicieuse :

Premièrement , je donne et lègue A ma femme qui n'est pas bègue , Pouvoir de se remari«r.

Mémoirei-anecdo(/es , p. 150.

.... Poar moi , je crois qae cet ordre

De ma dernière volonté

Sera le mieux exécute :

Car il est vrai . malgré moi-même ,

Je lai ai fait faire an carême

Qai la doit mettre en appétit.

Mais si qpelqae autre époux l'approche ,

Qu'elle ne fasse point reproche

Des vertus du premier mari ,

Pour rendre le second marri.

Que Louis XIV se montre marri, s'il le veut, et foudroie de son regard indigné le sensible Racine : le roi -soleil n^est que le successeur du cul -de -jatte Scarron.

Maintenant remettons-nous en route. Nous avons un arriéré à solder; payons nos dettes. Il s'agit de quelques cercles tenus en réserve et dont nous ne voulons dire que peu de mots. La plupart des réunions de cette époque dérivent de l'hôtel Rambouillet, et le continuent plus ou moins fidèlement ; les autres subsistent à côté de cette école du « Bon-Goût » et forment avec elle un heuremc contraste , opposant à la solennité de son attitude et de son vocabulaire une entière indépendance d'allure et de style. Dans les premières , se range tout naturellement le Samedi de mademoiselle de Scudéry , dont nous avons donné un historique détaillé.

Réparons nos omissions par quelques traits caractéristiques.

Voici d'abord la petite cour de mademoiselle de Montpensier, qui se tient au Luxembourg, dans ce magnifique palais, si somptueusement et si artistement décoré par Marie de Médicis: Jean -Renaud de Segrais et Pierre-Daniel Huet, évoque d'Avranches, se disputent, à armes courtoises, la présidence de

SALONS ET CABARETS. â49

cette académie, où Charles Côttin a sa place marquée; trinité littéraire, dont Fabbé est le Saint-Esprit... Qae Molière lui soit léger ! — Le portrait est à la mode chez la fille de Gaston , qui elle-même excelle dans ce genre ; rappelons son croquis :

« Je suis grande, dit- elle, ni grasse ni maigre, d^une taille fort belle et fort aisée. J^ai bonne mine ; la gorge assez bien faite ; les bras et les mains pas beaux, mais la peau belle, ainsi-que la gorge. J^ai la jambe droite et le pied bien faits ; mes cheveux sont blonds et d*un beau cendré ; mon visage est long , le tour en est beau ; le nez grand et aquiliu ; la bouche ni grande ni petite, mais façonnée d^une manière fort agréable ; les lèvres vermeilles ;'les dents point belles, mais pas horribles aussi; mes yeux sont bleus, ni grands ni petits , mais brillants , doux et fiers comme ma mine. J'ai Tair haut sans Favoir glorieux. *Je suis civile et familière, mais d'une manière à m' attirer plutôt le respect qu'à m'en faire manquer. J'ai une fort grande négligence pour mon habillement ; mais cela ne va pas jusqu'à la malpropreté, je la haïs fort... Je parle beaucoup, sans dire des sottises ni de mauvais mots... Je suis la personne du monde la plus secrète , et rien n'égale la fidélité et les égards que j'ai pour mes amis ; aussi veux-je que l'on en ait pour moi... Je suis fort méchante ennemie, étant fort colère et fort emportée ; et cela , joint à ce que je suis née, peut bien faire trembler mes ennemis; mais aussi j'ai l'âme noble et bonne. Je suis incapable de toute action basse et noire ; ainsi je suis plus propre à faire miséricorde que justice. Je suis mélancolique; j'aime à lire les livres bons et solides ; les bagatelles m'ennuient, hors les vers; je les aime de quelque nature qu'ils soient. . . Je ne m'ennuie de rien, quoique

3Ô0 HUELLES.

tout ne me divertisse pas ; cela n' empêche point que je ne sachç discerner les; p^r^qnnes de ipérite ; car j'aime tons c^ux qui en ont un de particulier en leur profession. Par-dessns tous les autres , j'aima les gens de guerre et à les oujr parler de leur métier... J'a^ voue que je parle volontiers de la guerre ; je n^ sens fort brave... *. n

Elle était d'une vaillance, on plutôt d^une audace sans bornes. On se souvient de la manièire aussi originale que hardie dont elle força Qrléans , avec ses deux maréchales de camp , les comtesses de Fiesque et de Frontenac. C'était une Romaine échappée des tragédies de Corneille. Un jour, le fils d'un rpi déchu, déchu lui-même, demandait la main de mademoiselle de Montpensier. Il aimait plus le plaisir que le trône; elle Ten blâmait vivement. Charles II jurait que, cette alliance contractée, rien tiç Tempêcherait plus de regagner ses États. Mademoiselle lui objectait que, pour les u regagner n , il fallait les reconquérir : elle le pressait de s'éloigner^

— Quoi ! s'écria-t-il, dès que je vous aurai épousée, vous voulez que je m'en aille?

— Oui , si cela est , je serai plus obligée que je ne suis de prendre vos intérêts. Je vous verrois ici avec douleur, dansant le triolet et vous divertir^ lo^ue vous devriez être en lieu oA vous vous Qssiez casser la tête ou r^mettre la eouronne dessus.

Cette fière princesse devait recevoir la plus sanglante des humiliations. Après avoir donné congé à ce roi indolent, elle avait honoré de son amour un grand seigneur qui, sous la peau du geptilhonmae, cachait une âme de faquin et qui, revenant de la

' ÇolUcUon Mickaud, t. IV, p. 525, 526.

chasse, osa lui dire : « Louise d'Orléans, tire-moi mes bottes, n Un semblable affront pouvait seul dégriser Louise d'Orléans d'une aussi folle passion. Huet avait bien des fois gémi des égarements dans lesquels l'avait jetée Lauzun, ce u cadet de Gascogne, insolent , moqueur et bas jusqu'au valetage , » comme le peint Saint-Simon. Il alla jusqu'à maudire l'amour et en prêcher l'extermination. Le bon évoque tira de 9a lyre sceptique les accords suivants :

« L^AMOUR EST UNE MALADIE DU CORPS, hrt SE PEUT GUÉRIR PAR LE SECOURS DE LA UÉDECWE.

L'amour n'est pas seulement une passion de l'âme, comme la haine et l'envie ; mais c'est aussi une maladie du corps, comme la fièvre. Elle est dans le sang et dans les esprits qui s'allument et s'agitent extraordinairement, et l'on pourroit la ti;^iter méthodiquement par les règles de la médecine pour la guérir. Je crois que l'on en pourroit venir à bout par de grandes sueurs et de copieuses saignées qui , emportant avec l'humeur ces esprits enflammés, purgeroient le SÉ^ng , calmeroicnt son émotion et le rétabliroient dans son état naturel. Ce n'est pas une simple conjecture ; c'est une opinion fondée sur l'çxpérience. Un grand prince que nous avons connu (Condé), atteint d'un amour violent pour une demoiselle d'un grand mérite, fut contraint de partir pour l'armée. Tant que son absence dura , sa passion s'entretint par le souvenir, et par un comni^rce de lettres fort fréquent et fort régulier jusqu'à la fin de la campî^gne, qu'une maladie dangereuse le réduisit à l'extrémité. On proportionna les remèdes au mal, et on mit en usage tout ce queia médecine enseigne de

plus efficace. Il reprit sa santé, mais sans reprendre son amour, que de grandes évacuations avoient emporté à son insu. Car, se persuadant d'être toujours amoureux et ne Tétant plus que de mémoire, il se trouva froid et sans passion auprès de celle qu'il croyoit encore aimer. Chose pareille arriva à un de mes amis intimes , qui ayant été délivré d*une fièvre longue et opiniâtre par une espèce de crise qui consista en sueurs , il se trouva délivré en même temps d'un amour importun et incommode... De sorte que lorsque après sa guérison il voulut reprendre son même train de galanterie et continuer ses soins amoureux , il ne sentit plus ses anciens empressements, et fut étonné de ne reconnoître plus en lui qu'indifférence et que langueur, au lieu de sa vivacité et de sa tendresse passées *. »

Il ne manque à ce morceau de poésie , pour être parfait, que la rime riche de Boileau. Un tel sujet aurait d'ailleurs vivement alléché et dignement inspiré cet admirateur désintéressé du « beau sexe n .

La grande Mademoiselle , comme on l'appelait , ne se livra pas tout entière à la Fronde et à Lauzun ; elle aimait les lettres et les cultivait. Outre des Mémoires, on lui doit la Relation de l'Ile imaginaire et V Histoire de la princesse de Paphlagonie, deux romans jetés dans le moule de Madeleine de Scudéry, et où se fait sentir la retouche maniérée de Segrais. Combien nous préférons les Mémoires, si pleins de la remuante personnalité de l'auteur! Ils portent, du moins, son empreinte quasi virile.

Segrais quitta le Luxembourg avec honneur , disgracié pour la franchise avec laquelle il avait osé

• Huetiana, Paris, 1722, p. 261-263.

blâmer les u bontés » de la duchesse pour Lauzun. Il entra , suivi du maigre et. pâle Huet , chez Marie- Madeleine de la Vergne , comtesse de la Fayette , dont il devint aussi le collaborateur : Zaïde et la Princesse de Clèves sont le produit de cet accouplement. Madame de la Fayette comptait , parmi les familiers de sa maison , un autre homme de lettres , un écrivain de la trempe de Pascal , un penseur profond , le duc de la Rochefoucault , de qui elle disait :

— Il m'a do^né de Fesprit, mais j'ai réformé son cœur.

Où donc vit-elle la trace de cette transformation , si ce n'est dans le commerce intime où ils mettaient leurs maux en commun, elle ses spasmes et lui sa goutte? D'un bout à l'autre de ses Maocimes, la Rochefoucault est tout d'une pièce. Jamais on ne voit sa main trembler, lorsqu'il porte le scalpel dans les replis les plus secrets de l'humanité. De même dans ses Mémoires, N'y jette-t-il pas en pâture aux gens curieux de scandales les péchés mignons de cette pauvre duchesse de Longueville, qu'il montre toute pantelante dans ses bras, à la grande douleur de certain philosophe de nos jours, dévotement occupé, depuis sa propre conversion, à u refaire une virginité n à la sœur Louise de la Miséricorde ? — madame de la Fayette ! la Rochefoucault avait trop de tête pour avoir du cœur !

Celle que l'auteur des Maximes appelait u la vraie » , à cause de la sincérité de son caractère , avait succédé à madame de Sablé, qui avait succédé elle-même à madame de Longueville. Ici s'arrête la liste des maîtresses historiques de la Rochefoucault. Madame de Sablé , avec sa spirituelle amie la comtesse de Maure, avait ouvert , à la Place-Royale, une école de bon ton

et de morale raflBnée, qu'elle devait ensuite transporter à Port-Poyal. Cette place célèbre date de Henri IV; avant lui, ce n'était qu'un terrain couvert de décombres, où Ton avait établi tin marcbé aux chevaux. Le but du Béarnais fut de créer une sorte de cirque qui servit aux courses, aux luttes, aux mascarades et autres réjouissances publiques. Il fut achevé et inauguré en 1612. Tout autour furent dressés des échafauds sur lesquels s'échelonnèrent hiérarchiquement les gentilshommes , les gens de robe et les gens du peuple. Alors parurent dans la lice, avec d'élégants habits et une pompeuse escorte , les plus illustres et les plus brillants cavaliers du royaume. Bassompierre ne dépensa pas moins de cinquante mille écus pour y faire une figure décente. Dernière fête de la noblesse qu'attendait l'échafaud de Richelieu ! Après ces luxueuses extravagances , la Place-Royale devint le théâtre favori de la galanterie et de la mode. Un trône y fut élevé à k beauté et à l'esprit, à qui venaient rendre hommage les grands seigneurs dans ledrs carrosâes de velours et les gens de lettres à pied. . . C'était , du reste , suivant Scarrbn , Un

Pays où la botte Se conservoiV longtemps sans crotte.

Le cercle de madame de Sablé mit les maximes en honneur. Là prirent naissance celles de la Rochefoucàult, de Jacques Esprit et de l'âbbé d'AiUy ; la marquise fournit aussi son contingetit de sentences. Mais madame de Sablé ne se contetttait pas d'être un basbleu de quelque distinction ; elle était , de plus , un cordon -bleu émérite. Avec quel art elle composait des confitures ! Deux siècles sont passés , et l'jBau en vient encore à la bouche de notre friand philosophe.

qui a déjà contracté les vices des vieux dévots et à qui les marmelades de la marquise ont un moment fait oublier la gorge de madame de Longue ville. Lugete, vénères,,, fatales conséquences de Téclectisme ! La duchesse de Montpensier; dans V Histoire de la princesse de Paphlagonie, raille finement madame de Sablé et la comtesse de Maure du soin exagéré qu* elles prennent de leur santé, et de leur goût prononcé pour la friandise.

u II n'y avoit point d'heures , dit Mademoiselle , où elles ne conférassent des moyens" de s'empêcher de mourir et de Fart de se Rendre immortelles. Leurs conférences ne se faisoient pas comme celles des autres. La crainte de respirer un air ou trop froid ou trop chaud, l'appréhension que le vent ne fût trop sec ou trop humide, une imagination enfin que le temps ne fût aussi, tempéré qu'elles le jugeoient nécessaire pour la conservation de leur santé, étoient cause qu'elles s' écri voient d'une chambre à l'autre. On seroit trop heureux si on pouvoit trouver de ces billets et en faire un recueil ; je suis assuré que l'on y trouveroit des préceptes pour le régime de vivre , des précautions jusques aux temps propres à faire des remèdes , et des remèdes même dont Hippocrate et Galien n'ont jamais entendu parler aveb toute leur science ; ce serait une chose fort utile au public , et dont les facultés de Paris et de Montpellier feroient bien leur profit. Si on trouvoit leurs lettres, on eâ tireroit de grands avantages en toutes manières ; cal* c'étoient des princesses qui n'avoieiit rien de mortel que la cbnnoissance de l'étiré dans leurs écrits... lA princesse Parthénie (madame de Sablé) avoit le goût" aussi délicat que l'esprit : rien n'é|[aloit la magnificence des festins qu'elle faisoit; tous les metd en

étoient exquis , et sa propreté a été au delà de tout ce qu'on en peut imaginer^. — On Ta vue pester, dit aussi Tallemanl , contre le livre intitulé le Cuisinier français , qu'a fait le cuisinier de M. d'Uxelles. — Il ne fait rien qui vaille , disoit-cUe ; il le faudroit punir pour abuser ainsi le monde ^. »

L'auteur des HistorkUes ose écrire cette phrase : tt C'est une grosse dondon qui n'a que le naal qu'elle ' s'imagine avoir. » Le brutal ! La Rochefoucauld n'était pas indifférent aux friandises de madame de Sablé; il le prouve dans ce billet qu'il lui adressa quelque temps après leur séparation :

u .... Si je pou vois espérer deux assiettes de ces confitures dont je ne méritois pas de manger autrefois , je croirois vous être redevable toute ma vie. d

Esprit et d'Ailly suivaient cet agréable courant : abbés tous deux^ n'étaient-ils pas gourmands par état ? D'Ailly cumulait deux fonctions , celles de précepteur des enfants de madame de Longueville et de confident de madame de Sablé , dont il publia les réflexions morales, en y joignant des méditations de son cru sur des tendances des deux sexes à se rapprocher. Une douce et sage médiocrité respire dans i'oNivre conmiune de la marquise et de l'abbé. Ce dernier était souvent en butte aux lardons de Duval de Coupeauville , abbé de la Victoire , qui ne ménageait pas davantage la maîtresse de la maison. Madame de Sévigné et Tallemant ont recueilli quelques-uns des bons mots du malin petit-collet. Il se faisait un jeu des frayeurs dont nous avons parlé plus haut; dlons le tour qu'il a joué à cette occasion , les deux

» OEwre» de Segraii (1723) . t. II, p. 251 -253. ^ Hiêtarietteê, t. U, p. 322, 323.

amies ayant y comme il leur arrivait souvent , rompu tout commerce immédiat ;

tt La comtesse avoit la migraine et quelque fluxion, il y avoit quinze jours , et la marquise croyoit être enrhumée; Fabbé de la Victoire se mit en tête de faire une malice à la marquise : — Il est fâcheux , lui cHt-il» que vous ne puissiez sortir de votre chambre , car votre amie auroit grand besoin de vous ; son mari et elle se brouillent fort, vous les remettriez bien ensemble ^ sans vous ib courent fortune d'en venir à une séparation. — Jésus! que dites-vous? s*écria-t-elle ; mais comment faire? Le moyen de passer mon antichambre, ce grand escalier, cette halle de salle? — 11 y faut penser, reprit-il. Et après avoir fait semblant de rêver quelque temps : — N'aije pas vu là-4iaut , ajouta-t-il , un pavillon sur le lit de votre cuisinière ? Mettez-vous dessous , on le soutiendra avec un bâton , vous ne prendrez point F air. Elle le crut : on apporte le pavillon , la voilà dessous. Trois de ses gens portent le bas du pavillon. La comtesse fut bien surprise de voir entrer cette machine dans sa chambre. — M' amour, lui dit la marquise » vous voyez quelle marque d'amitié je vous donne. -— Hé.! qui vous amène ? — Il faut bien secourir ses amis au besoin ? Qu est-ce que veut dire cet homme ? Rêve-t-il? — Quel homme? Est-ce fe bon (le comte de Maure) que vous voulez dire ? — Ah ! ne le nommez plus ainsi , m' amour, il ne Test plus. Elles furent une heure avant que de s^éclaircir. Voilà la marquise enragée contre Tabbé ; elle ne le vouloit plus voir ; enfin , il lui fit dire que si elle ne lui pardonnoit , il feroit venir tous les enfants rouges et blancs chanter un De profundis dans sa cour. Elle eut

su RUELLBS*

p«ar d^en movrir, et après œk ilf firent la paix ^ n De pareilles scènes n'étaient pat rares , ai d'ordio naire rhannente ne se rétablissait qae paf Fintervention de Jaeqaes Esprit , dont le naturel fort doux et la belle mine avaient une grande influenee sur madame de Sablé. C'était, du reste, un personnage con^dérable, car Fauteur des Mamtneê parle tou* jours de lui c<Mnme un disciple parlerait d'un maître. Mais il a éoorné sa baute réputation en écrivant le livre des FauneUi des vêriMS kummnôi, qui n'est que celui de la Roebefoucauld délayé et vevétu d'une coucbe janséniste. Sa plume Ta tué.

Avant de s'atta<^er à madame de SablÀ, Ës{Hrit appartenait au obancelier Séguler , qm lui avait ouvert les portes de l'Académie et qui le oftiassa brus« quemeiit de son bôtel , pour n'avoir pas dënonoé les intrigues amoureuses de sa fille, madame de Goislini et de Qny de Laval , -— intrigues qu'il ignorait peut* être. 11 passa par bien des métamerpboses. Aujourd'hui à l'Oratoire, demain redevenu komme du monde, il faisait partie de l'ambassade de Munster, et plus tard occupait la place de précepteur des princes de Gontr. N'oublions pas un des principaux aetee de sa vie, son mariage. Vigneul-Marrilla (Dom Bonaventure d'Argonne) nous le montre suivant l'exemple de Mélancbthon, lorsqu'il tenait d'une main un volume et de l'autre agitait un berceau ;

« Je vis un jour, dit41 en se moquant i daaa oae posture peu différente de celle4à , feo M. Kq»rit. 11 lisoit Platon, et de temps en temps quittant sa iee* ture, il faisoit sonner le boebet de son enfant et badinoit avec ce marmot^* »

• Tallemaut, fftstoHettes, t. II, p. 320.

^ Jd.,t.l, p. 74(1662).

il faut être un chartreux pour trouver là matière à raillerie. -^ Esprit n'avait pas été le seul « dômestiqoe n du ehaneelier ; il eut deux compagnons de chaîne , Fahbé Habert de Gérizy et Marin Cureau de la Chambre, ce fameux physionomiste qui posséda roreille de Louis XIV et commit la faute d'écrire FAri dé êonnattte Us hommes, La Pythonisse n'écri*^ vaîl pas. La Chambre a laissé d'autres ouvrages, parmi lesquels <m rencontre le Traité de la connais^ sancé de$ animaux, où il étend fort loin les limites de Flnstinet. Il caresse la même idée , ou la même chimère, le digne médecin , dans ses Caractèreg des passions. Rien de plus ébouriffant que le chapitre sur tamaur, Voiei Ténumération qu'il donne des caractères de cette passion :

u Ceux du premier ordre sont les mouvements des yettx et du front, le trémoussement de la langue, radoucissement et les diverses Inflexions de la voix , le ris et le maintien du corps : tous les autres sont purement naturels. »

PaMone à un effet dont la (ïause » selon notre auteur, est « extrêmement cachée ; c'est le mouvement de h langue qui trémousse souvent entre les lèvres et qui semble les chatouiller. Or, cela arrive dani un grand excès d'amenr^ soit que l'ardeur que cette passion allume dessèche les lèvres et oblige l'âme de les humecter^ soit que les espriti qui pétillent partout causent en cette partie la même agitation qui paroit eB toutes les autres qui sont fort mobiles , soit enfin que cela vienne de la véhémence du désir; car le même effet arrive souvent à ceux qui regardent manger quelque chose qu'ils désirent ardemment^. »

< taliematit, HUtoriettet , t. I, p. 77, 7S<

profanation! autant vaudrait transfonsoer Ves pauvres amants en chiens altérés. — Mais c'est le médecin et non le moraliste qui leur fait ainsi tirer la langue. Ce que c'est que la force de Thabitude! Cureau de la Chambre a encore une excuse , le sujet qui s'offre éternellement à ses yeux , Pierre Séguier, qui, malgré les ans, se croit toujours valide en amour, et se montre essoufflé dès le début. Le patron a donné bien de la besogne à son protégé. Que de philtres composés pour ragaillardir ou réparer la machine avariée du chancelier! La luxure du bonhomme n'avait pour tout frein que sa ladrerie : il payait « ses demoiselles en arrêts et autres choses semblables ^ » De son côté, madame là chancelière menait une vie non moins édifiante. Elle accorda les primeurs de ses charmes au comte de Clermont de Lodève, qui eut pour successeur le comte d'Harcourt, que remplaça un chanoine de Notre-Dame, nommé Thé venin. Elle était sur une pente où l'on descend vite :

« Il n'y a pas quatre ou cinq ans , dit Tallemant , qu'il y a eu de la rumeur en ménage pour un certain maître d'hôtel qui n'étoit pas mal avec elle , sans compter les moines , car elle est dévote , et les dévotes sont le partage des frères /rapporté '. n

Tout pesé, les deux époux n'avaient rien à se reprocher. Mais , comme ses contemporains , la postérité reproche avec raison au chancelier d'avoir servi d'instrument à la haine de Colbert contre Fouquet. Il était de cette race de magistrats qu'appréciait si bien un officiai d'Angers, disant à son valet, qui n'avait

> Tallemant, HittorieUes, t. III. p. 38.

^ Id., p. 36.

SALONS ET GABARITS. 2èl

trouvé au marché qu^un poisson rèt«2tt.^fiijLliffff^ conseiller :

— Prends cette bourse et va acheter le saumon et le conseiller.

Hâtons-nous de sortir de cet hôtel, et, pou^ changer d'air, allons rue des Francs-Bourgeois, au Marais, chez César-Phébus d*Albret, comte de Miossens. ^

Miossens, que la vue d'un marcassin faisait tomber en syncope , n'a jamais pris que la loge de F abbé d'Aumont : le mot est de ce dernier, qu'il avait dépossédé à la Comédie. 11 gagna son bâton de maréchal en conduisant à La Varenne , avec les chevaulégers , le grand Condé , le prince de Gonti et le duc de Longueville. L'ancien amant de4a duchesse et de Ninon de Lenclos s'est rabattu sur madame Cornuel , qui , après lui avoir tenu la dragée haute pendant deux ans, le vit un beau jour s'éloigner de guerre lasse : u J*en suis fâchée , dit-elle alors , car je commençais à l'entendre, n Elle était quelque peu sourde. Le maréchal finit par replier ses ailes (l'amoureux et nouer un simple commerce d'amitié avc£ la veuve Scarron , à qui le souvenir du poëte ouvrait toutes les portes. Elle en profitait, mais sans témoigner au pauvre défunt la moindre gratitude. On no change pas sa nature. Françoise d'Aubigné trouva dans les hôtels d'Albret et de Richelieu des théâtres dignes de ses vues ambitieuses. Elle y fit un étalage de son austérité de fraîche date, comme les dames du corps de ballet affichent leurs jambes et le reste. Seulement , la meilleure aubaine de celles-ci ne dépasse pas la conquête d'un quart d'agent de change , tandis qu'elle eut l'adresse, elle, de piper un roi... En vérité , ce dragon de vertu nous ferait , par comparaison , estimer Messaline ! — Les deux- hôtels cités

ftM lyBLLES.

plus haut renfermaient le iaème personnel : mathmiê de Goulanges, copie assez fidèle de madame Sdarron» et mariée I eomme elle, à un garçon d'esprit, vrai chérubin joufflu , toujours rossigndant de foIlM chansons , et que la mort surprendra , à quatre»?ingtcinq ans , au milieu d'un couplet ; la précieuse mademoiselle d* Anmale , qui sera demain la maréchale de Schomberg ; la dif ertissante mademoiselle de Pons , future duchesse d'Heudicourt ; M. de Barillon , notre ambassadeur en Angleterre, M. de Guilleragues , Fami de naadame de Sévigné , et le cardinal d'Bs* trées, de galante mémoire i trois soupirants de Fran* çoise d*Aubigné.

L*abbé Testu , auteur de quelques vers fades , avait la prétention d'être le Voiture de cette soeiété. Il papil* lonnait sans cesse et se brûlait à tontes les chanddles. Cest , à n*en pas douter , le type qui a servi de m<^ dèle à Saint<*Évremond , lorsqu'il a tracé ce portrait : « L'abbé ne se forme que dans la bagatelle, le rabat tiré, la tête naissante, historiée par une fH» sure d'étage , il tombe dans les compagnies des feo^ mes.... comme une bombe, pour les renverser lovtes s'il peut^. I)

Testu a posé aussi devant Saint-Simon :

« C'est, dit-il , un des premiers hommes qui aient fait connottre ce qu'on appelle des vapeurs ( il en étoit désolé, aveo un tie qui lui démontoit tout le visage... A quatre-vingts ans, il se faisoit verser peu à peu une aiguière d'eau à la glace sur sa tête pelée , sans qu'il en tombât une goutte ; et cela lui arritroit souvent depuis beaucoup d'années, n Si vous ne le eroyes pas , allez-'Y voir. Tèstn et^

< Sétni^Btrêmoniana, p. IdS. 130.

SALONS ET CABARETS. i(»

quetak en toate liberté « même detant madame Searron, qui, pourtant, contraignait beancoup de langues. Ce fut à Thôtel^e Riefaelien que Fkabile comédienne Ha connaissance avec madame de Mo**^ tespan, sa bienftiitricè et sa dupe.

Le cercle de nmdame de Montbaion réclame une place dans cette galerie : nous n'avons garde de ia lui refuser. Donc , sans nous inquiéter de Fanachronisme , devisons des Importants qui ont engendré les Frondeurs. Ils avaient été baptisés ainsi par madame Cornuel, en moquerie de V importance puérile qu'ils affectai^t. On les a rudement malmenés dans une ballade dont voici le début :

Courir jour et noii par la rue , Sans affaires et sans dessein , Paire aux farces )e pied de grue , Trancher do petit •ouverain } Avoir des brigands à m tuile > Contrefaire les capitans , fit des premiers prendre la fuite , C'est ce que font les Importants.

C*étaient , dit le cardinal de Retz , u quatre ott cinq mélancoliques qui avoient Pair de penser crenk. fi Ils s'appelaient Guise, Vendôme, Mercœur, d'Ëpemon^ Beâufort , la duchesse de Ghevreuse et la duchesse de Montbaton. Cette dernière était Fâme de la cabale. On remarquait, parmi ses familiers, le futur réfor** mateur de la Trappe , qui alors , selon l'expression de Chateaubriand , « perdait ses jours ft la manière de saint Jérôme ei de saint Augustin, n Rancé avait le tempérament militaire. U fréquentait plus volon** tiers l'Académie d'esérime que l'église, et préférait à toutes les béatitudes célestes le plaisir de faire lauter le fleuret d'un maître d^ftrmes.

3ié RUELLES.

u L'habit de fantaisie de celui qui devoit rerétîr la bure, dit Fauteur de la Vie de Rancé, était un justaucorps violet d'une étoffe précieuse; il portoit une chevelure longue et frisée, deux émeraudes à ses manchettes , un diamant de prix à son doigt. A la campagne ou à la chasse , on ne voyoit sur lui aucune marque des autels. ?>

Dom Gervaise complète ainsi le portrait :

u U avoit Tépée au côté, deux pistolets à T arçon de sa selle, un habit couleur de biche, une cravate de taffetas noir où pendoit une broderie d'or. Si, dans les compagnies plus sérieuses qui venoient le voir, il prenoit un justaucorps de velours noir, il croyoit beaucoup plus faire et se mettre régulièrement. Pour la messe , il la disoit peu. »

L'abbé de Rancé, selon les Entretiens de Timocrate et de Philandre, a étoit un homme galant et qui avoit eu plusieurs commerces tendres. Le dernier qui ait éclaté fut avec une duchesse fameuse par sa beauté. »

Madame de Montbazon était une de ces beautés replètes qui réjouissent l'œil et provoquent un vigoureux appétit , pour parler le langage du docte Cureau de la Chambre. Les attraits, tant vantés aujourd'hui, de madame de Longueville , pâlissaient en regard de ce colosse aux formes admirablement ouvrées, aux chairs blanches et fermes comme le marbre de Carrare. Madame de Montbazon avait une majesté qui imposait , non le respect , mais l'amour, et dans ce chef-d'œuvre de la création, respirait l'âme de Manon de Lorme.

u Quand elle parut à la cour, raconte Tallemant , elle disoit qu'on n'étoit bon à rien à trente ans , et qu'elle vouloit qu'on la jetât à la rivière quand elle

les auroit. Je vous laisse à penser si elle manqua de galants. »

En première ligne , on remarque son propre gendre^ le duc de Chevreuse, La Feuillade, Vassenar, le comte d'Ëvreux, le duc de Saint-Simon, dénoncé dans ce couplet de Neufgermain :

Un ramoneur nomme Simon , Lequel ramone haut et bas , A bien ramoné la maison De monseigneur de Montbaton.

D'Hocquincourt , tenu un moment à Fécart , allait disant :

— Je ne sais plus que faire pour gagner madame de Montbazon : si je la battais un peu?

Mais il finit par ouvrir le cœur de la duchesse avec une clef d'or. Cette courtisane blasonnée était cotée sur la place « cinq cents écus bourgeois » . Un vaudeville le constate en termes quelque peu crus. A d'Hocquincourt, il faut ajouter Beaufort, le roi des halles , puis Hercule-Louis , marquis de Rouville , et le surintendant Bonnelle-Bullion. Le cardinal de Retz , rapportant un entretien qu'il eut avec madame de Montbazon , au sujet des inconséquences du naïf duc de Beaufort , dit avec sa franchise habituelle :

u J'étois accoutumé à ses discours , mais je ne Tétois pas à ses douceurs. Elle étoit fort belle; je proposai d'entrer dans le cabinet; on me proposa pour préalable d'aller à Péronne. Ainsi finirent nos amours. »

Rouville et Bonnelle-Bullion y laissèrent bien des plumes; le dernier surtout, qui renouvela pour la duchesse les folies dorées de Jupiter pour Danaé. Le surintendant était d'une prodigalité sans exemple.

MB ICBLLBS.

Hors des affaires d'amov, il mêlait Tdentiers à Ms largesses une pointe de raiUerie , et la pointe entrait quelquefois fort avant* Il acheta un jour, ce bourgeois opulent, le droit de cracher à la figure des plus grands seigneurs. La scène est ainsi racon* tée dans les Piècei intéres$mites d'Antoine de La Place :

u Le surintendant ayant donné à dîner au premier mac^al de Grammont, au maréchal de Villeroi, au marquis de Souvré et au comte d'Hautefeuille , fit . servir au dessert trois bassins remplis de louis , dont il les engagea à prendre ce qu^ils en voudraient. Ils ne se firent pas* trop prier, et s* en retournèrent lés poches si pleines qu'ils avaient peine à mardier : ce qui faisait beaucoup rire Bontielle-*Bullioti. »

Plaisant spectacle , en effet , que ces gentilshommes tombant de leur morgue au niveau de la plus basse valetaille! Mais chacun son ^oôt : le mari de la d»»chesse nous divertit davantage. Hercttle de Ri^an, duc de Montbason , jouait le rôie de Jocrisse à rendre jaloux TexceUent Brunet. Il n'entrait jamais an Louvre qu'il n'eût cette question à la bouche.

— Quelle heure est-il?

Un jour on lui répondit :

— Onse heures.

Et lui de rire. Témoin de cette hilarité imprévue , le duc de Caudale s'écria i

•^ Il aurait donc bien ri si on lui avait dit qu'il était midi t

Voilà une circonstance atténuante pour la duehessê : le pauvre Hercule était prédestiné....

« De tous ceux qui firent la cour à madame de Montbason, dit Dom Gervaise, l'abbé de Rancé fut c^ui qui eut le pli» de part à son amitié. Aussi

SALONS ET CAIARETS. ttV

^éioH «m tmi véi4toble et e£bctif . il sat en plasievrt occasion» lai rœdre des services trèsMiMisidérablest la fecoiitioîisâBee exigeoit de cette é^me tentes ces distinctions» »

C'est là itne théorie asseï coulante ponr on trap* |»ste : pefMi» el vous serei considéré, caressé, ete. Rate porte i à ee propos « un jugement plus sévère : il déêlare ^n'il n'a « jamais va personne qui eût montré dans b vice si pan de respect ponr la vérin, m Où la morale ve'*t*^e se atcber? Pore rancune. Aussi pourquoi la docbesse renvoya^Uelle k Pé^ ronâef ««^ Le BoUthiUin' de Rancé dennura attacké k madame de Ifontbazon juiqn'i ce que la mort vint la prendre» Ette avait quarantenânq ans I c'était de la constance passée à Fétaidi macération. Cette oonstance alla même plus loin, plus loin qne la tombe. On sait rkisl^re dés tètes de Coconnas et de La Môle , embaumées et conservées par Marguerite de Vab^ et la duchesse de Neven , au milieu ûei rdiques de leurs nombreuses amours. L'abbé emporta la tête de madame de Montbason dans la cellule où il B*entm*a vivant. De là cette plaisanterie lugu* bre que Bossuet s'est permise ; il mande à Rancé :

a J'ai laissé l'ordre de vous faire passer deux oraisons funèbres (celles de la reine d'Angleterre ei . de madame Henriette), qui, parce qu'dles font voir le néant du monde , peuvent avoir place parmi les livres d'un iolitaire, et qu'en tout cas il peut regarder comme deux téM de mort asses touchantes. »

L'allusion est manifeste. Mdhenr à celui qui tombe dans les serres de l'aigle de Méaux, fûMl son ami,eomme le réformateur de la Trappe ! Féuéion en est sorti tout meurtri, mais tout glorieux, Deux CBUvres

caractéristiques marquent les points extrêmes de Texistence de Rancé : au début (à douze ans), une édition d^ Anacréon ; à la fin , le livre intitulé : De la Sainteté et des Devoirs de la vie monastique,

Gui-Patin ,' chez qui. nous allons introduire le lecteur, indique la rougeole comme cause de la mort de madame de Montbazon. Le spirituel médecin , après avoir habité longtemps la rue Sainte-Opportune, transporta son domicile sur la place du Chevalier-du- Guet. Il recevait, dans Taprès-soupée , ses voisins, Miron , président aux enquêtes , et François Charpentier, conseiller aux requêtes. On les appelait les trois docteurs du quartier. Ils prenaient langue sur les lettres et ne s^ occupaient ni de u réformation » ni de a sédition » . Du Boulay , auteur d^une histoire de r Université de Paris , venait parfois se joindre à cette petite société ainsi que Charles Sorel, Fauteur de Francion, « petit homme grasset, avec un grand nez aigu , qui » regardait « de près n et n* était « ni bigot, ni Mazarin, ni Condé. » Gui-Patin n* aimait pas à souper dehors , à moins que ce ne fût chez le président Lamoignon qui F affectionnait et qu*il u vénéroit sans envisager sa grandeur » . Son couvert était mis tous les dimanches à Fhôtel de la rue Pavée, Fancienne demeure du duc d^Angouléme. Ce bâtard de Charles IX et de Marie Touchet F avait illustré par ses aventures : c'iétait le plus drôle de corps qu*on pût voir. U disait un jour à M. de Chevreuse : ••^- Combien donnez-vous à vos secrétaires?

— Cent écus.

— Ce n^est guère : je donne deux cents écus aux miens ; il est vrai que je ne les paye pas.

Lorsque ses gens demandaient leurs gages , il leur répondait invariablement :

— €*est à vous de vous pourvoir ; quatre rues aboutissent à Thôtel d' Angoulême ; vous êtes en beau lieu, profitez-en si vous voulez.

Lamoignon ne continua pas cette tradition , et Gui- Patin pouvait venir le visiter , sans courir le risque de perdre en route sa bourse et ses chausses. Il était , du reste , le brave docteur , homme à défendre sa peau et le reste. Il jouissait d'une constitution robuste; sa taille était haute et droite, sa démarche assurée, sa voix forte et sa mine hardie. Des cheveux courts et frisés couronnaient son visage effilé et plein d'animation , où se détachait en avant-gârde un nez aquiHn de la plus belle venue. Il était goguenard de la tête aux pieds. Le mot de madame de Sévigné lui convenait mieux qu'au P. Bouhours : u L'espril lui sortoit de tous les côtés. » Le sel était quelquefois de médiocre qualité, mais c'était toujours du sel. Avocat ordinaire de la Faculté , ce fut lui qui plaida contre Renaudot. Le célèbre gazetier prétendait exercer la médecine à Paris , quoique docteur de Montpellier. Gui-Patin lui dit , après avoir obtenu gain de cause : * ^

— Monsieur, vous avez gagné en perdant.

— Comment donc?

— Vous étiez camus quand vous êtes entré au Palais, mais vous en sortez avec un pied de nez.

Gui-Patin était un libre penseur de la famille de Rabelais. Avec quelle joie il criblait de brocards la a séquelle papimanesque ! » Ses Lettres, si nerveuses et si pétillantes, sont un arsenal d'épigrammes à l'adresse de la Société de Jésus. Il opposait carrément à l'orthodoxie de l'Église, l'orthodoxie de la raison. Devinez quelle était la « débauche » dont Gui-Patin s'avouait coupable , au milieu des mœurs dissolues de

fiM ftUELLKS, SALONd KT OAKAftETS.

fleUe èftMfÊ$'( Ikm te qu^U écrit à Mm odnMre Paloonnei >

u Je vous prie de dire à madame Pakontfêl fue j« loi demande pardon de la dèbancbe qne j*ai liite d^aller voir réglise, leê tombeaux et le trésor de Saiot- Dmiis... Elle pent bien me pardonner; ce n^eit pas ma eontmne ; {e n Vn as jamais tant , et pent^^tre qsé jamais je n*y retournerai. »

GinUPatin^ ponr le earaetériser d^ofl mol, aurait aeeepté de grand eœnr eette profession de foi, fer^ mnlée pins tard par David WilMams : m Je erois ea Di«u«.. Ammi. 9

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