‹ Ruelles, salons et cabarets (volume 3)Chapitre 14 sur 23 · LES JOUEURS DE QUILLES · texte numérisé non relu

LES JOUEURS DE QUILLES

C* était en 1064. Boilean avait abandonna le voisin nage du Palais de justiee pour se retirer aii fond du faubourg Saint-Germain , dans un petit appartement de la rue du Vieux-Colombier, où, trois fois la se* maine , venaient le visiter Molière^ Racine , la Fon* taine et Chapelle. A cette époque, le fils du greffier de la grandVhambre, satiriste frais éclos, débutait dans le rôle de régent de huitième qu*il a joué toute sa vie. Il essayait sur ses aniis la férule dont il devait frapper Quinauh du même coup que Chapelain, et dont les pieds plats de la république des lettres ont vouln faire un sceptre. Il ignorait les épanchements d*ttne causerie intime. 11 n'échangeait pas set pensées^ il les imposait. Il ne tenait pas un cercle ^ mais une classe ; sa chaise était une chaire ; sa t^ue ^ celle d'un pédagogue hérissé de syntaxe. Boileau ^ en ré« sumé, n'était que la seconde incaitiation de Mal« herbe. Il ne souriait qu'à lui-même, et quand sa face rogue s'épanouissait^ on eût dit la joie vulgaire d^un procureur récc^tant de grasses épices... Il trandiait parfois de FAlcéste j et^ naalgré la mode^ con« servait ses cheveux noirs , sauf pourtant à les couvrir d'une perruque blonde à la première gelée blanche. Au demeurant) asthmatique et sourd de l'oreille gauche;

Voilà Thoflune. Ajoutons un dernier trait : il n^était, — ce sont ses propres expressions ,

Ni petit, ni trop graod, très-peu voluptueux ^

Racine était un tout autre personnage. La nature avait placé sur ses épaules une vraie tête de Phœbas- ApoUo imprégnée de poésie, étincelante de lyrisme, et que ne déparait point le léger coup de pierre reçu au-dessus de F œil gauche dans une escarinouche imitée de la Fronde, au collège de Cambrai. Et sous ce masque inspiré bouillonnoit une âmç toujours prête à se répandre en alexandrins passionnés. Mais à force d'attendrir le théâtre , le poète de la Ferté- Milon a fini par Fénerver. On est souvent tenté de le qualifier de poétesse ; il n'a pas seulement les accents d'une femme , il en a la coquetterie. Tandis que Corneille se laisse emporter par la fougue de son génie, et, dans le feu de l'action, jette le mot comme on jette un cri, en le tirant de ses entrailles, Racine, gardant toujours une prudente réserve au mifiea même des émotions les plus vives , drape soigneusement sa phrase, comme ces actrices qui, immolées sur la scène, ajustent les plis de leur robe pour tomber avec grâce. Mais qu'il entende claquer à ses oreilles le fouet de la critique, alors il se rue avec une rage soudaine et mord à enlever la pièce.

Passons à Molière. Voici le crayon qu'en a laissé mademoiselle Poisson :

u II n'étoit ni trop gras ni trop maigre. Il avoit la taille plus grande que petite , le port noble , la jambe belle ; il marchoit gravement, avoit l'air très-sérieux,

Satire X

le nez gros , la boucbe grande , les lèvres épaisses , le teint brun , les sourcils noirs et forts , et les divers mouvements qu^il leur donnoit lui rendoient la physionomie extrêmement comique *. »

Après le portrait, la charge. ËHe nous est fournie par V Impromptu de V hôtel de Condé, contre-partie de Vln^omptu de VersaiHes, Molière, dans ce dernier ouvrage , avait cruellement parodié le jeu épileptique de Montfleury , cet acteur si pansu qu'on ne pouvait, selon Cyrano , le bétonner tout entier en un jour , et qui devait crever de rage sous la peau du colérique Oreste. Le fils entreprit de venger le père, et répondit à la caricature par une caricature ; il attaqua le grand comédien par le seul point vulnérable , le montrant foorvoyé dans la tragédie, où, en vérité, il faisait assez plaisante mine. Cest Akidon, un des personnages de la pièce , qui attache le grelot :

Il est vrai qu'il récite avecque beaucoup d'art; Témoin dedans Pompée , alors qu'il fait César. Madame , avex-vons vu dans ces tapisseries Ces héros de rotnan?

LA HARQUISB.

Oui.

LE UABQUIt.

Belles railleries !

ALCIDOM.

Il est fait tout de même ; il vient h nez au vent , Les pieds en parenthèse , et F épaule en avant ; Sa perruque qui suit le côté qu'il avance , Plus pleine de lauriers qv'un jambon de Uayence ; Les mains sur les côtés , d'un air peu négligé , La tète sur le dos comme un mulet chargé ; Les yeux fort égarés ; puis , débitant ses rôles , D'un hoquet étemel sépare ses paroles....

• > Mercure de France, mat 1740. p. 840.

fté RUELLK8»

Nous âvoni eu tort de parier à$ lîtorge #t 4e mn» eature ; Tauteur de V Impromptu de l'kkel ék Cmié n'a rien exagéré : il a reproduit avee TeiEaetiiude d'an calque la physionomie de Molière déguoé ea Romain t c'était Sganarelle sous la chlamyde. MoUire pouvait bien éleFor le ton au diapason du Uimm^r^f$, mm il faisait grimacer le masque tragique,^

tt II étoît tout comédien depuis 1^ pieds juaqu'è k tête. Il ^embloit qu'il eût plusieurs ¥oix , tout pariait en lui; et^ d'un pas ,-d'nn sourire « d'un oUii à'mA et d'un remuement de tête, il faisoit plus caneevoir de choses que le plus grand parleur n'auroit pu dir» en une heure ^ n

Le hoquet que lui reproidie Aleidon , al qui résul^ tait des ç^rts qu'il &i$ait pour modérer la tr<^ grande rapidité de son débit , sipandait de b foçon la plus piquante les bouffonneries de Masoariile,

L'acteur est mort , mais le créateur est aus^ vivant que jamais ; il n'appartient pas ai} dix-septième siècle, mais à tous les siècles : ^es types sont dçs types éternels. Les nébuleux Allemands reprochent à aa philosophie de n'avoir pas la tête dans les nuages. Molière, en effet, a le tort grave , s' adressant à des hommes, de parler la langue qui leur est propre , — au^ lien de faire pleuvoir sur eux une ptuie d'oracles emphatiques. Il a le mauvais goût d'enter Démocrite sur Heraclite , de rire, le cœur ulcéré. Quoi de plus malséant que de blasonner les maris bernés , quand on est le mari d'Armande Béjart? Il faut avoir la pudeur de son état, -r— Et les dévots de faire ehorui avec les Allemands et autres hypocondres. Les entendea-vous, bruyants comme de^ chantres i^yinés , a^athlmatiser

* Mercure galant, !«• a«në«, i HT, p. 308.

Molière au profit de Tartufe? a Ge dernier, clamentib , ne ccmvoite le bien d'Orgon que pour le répandre dn œiivres pies , et ne tâte le fichu d^Ëlmire que pour en apprécier la délicatesse» . i Doit il a le défaut de ne pas être un Welcbe, d* aimer les arts, — comme Léon X» Quant aux phrases enflammées qui, k un cehahi moment , jaillissent de la bouche de Tartufe , peccadilles que cela ! Salomon a tenu bien d'autres propos ! . * * Bref, la morale de cette fable , c'est qu'Or* gon est un sot^ Ëlmire une coquette, Molière uà drôle, et Tartufe un saint homme !.i. d

Le saint honmie, de nos jours, continue son métier de plus belle, et sans encombre : Ëhmre, maîntfnant convertie, endormirait Orgon si le pauvre sire tentait d'ouTrir les yeux; elle s'abandonne religieusement aux pieases mains -de Tartufe , et la fille se prend , comme la mère, à cette toile d'araignée.

A côté de Molière , qui rêvait souvent , se tenait la Fontaine, qui rêvait toujours.

tt ... Il étoit rarement attentif à ce qu'on lui diéoit et ne parloit presque pas. Il alloit volontiers manger chez les personnes qui l'invitoient, et il faisoit hon^ tieur aux repas où il se trouvoit par son grand appétit \ mais il étoit si appliqué à boire et à manger et è d^autres choses qui lui rouloient dans la tête , qu'il rêpondoit rarement aux convives qui vouloient l'animer et en tirer quelque chose , mais pour l'ordinaire très*- inutilement. Madame Comuel, connue par la vivacité de son esprit et par une infinité de bons mots de sa £içon, s'étant trouvée deux fois avee la Fon*» laine, et l'ayant agacé de toute manière , n'en ayant pm tirer Quatre paroles, dit que ce n'étoit pas un homme, mais vlxï fablier y comme un homme qui portoit naturellement dès fables ; effectivement, ce

grand et admirable fablier , à peine pouvoit-il réciter une fable de suite. Il menoit souvent avec lui un nommé Gâches qui étoit fort de ses amis ; et quand on le prioit de vouloir bien dire quelques-unes de ses fables ou de ses contes , il répondoit qu*il n*en savoit point , mais que Gâches en pouvoit dire , ce que son ami faisoit avec plaisir et à la satisfaction des au^ teurs*. n

La Fontaine vivait au milieu de la foule comme dans un désert. On raconte que madame de Bouillon, un matin qu'elle se rendait à Versailles, Tapercot rêvant sous un arbre du Cours-la-Reine, et le retrouva le soir dans la môme attitude. Ni la pluie qui , tombant à flots , lui fouettait la figure , ni la cohue des équipages se croisant à grand fracas, n'avaient pu le tirer de sa profonde méditation. Et cet homme, constamment replié en lui-même , dont Toeil regardait sans voir , lisait aussi couramment dans le cœur de rhomme que l'observateur le plus exercé.

Il avait la mine hébétée du vieux Corneille.

u Si pourtant, dit Tabbé d'Olivet, il se trou voit entre amis, et que le discours vînt à s'animer par quelque agréable dispute, surtout à table, alors il s'échauffoit véritablement, ses yeux s'illuminoient ; c'étoit la Fontaine en personne , et non pas un fantôme revêtu de sa figure... Si des personnes dans l'affliction s'avisoient de le consulter , non-seulement il écoutoit avec grande attention, mais, je le sais de gens qui l'ont éprouvé , il s'attendrissoit ; il cherchoit des expédients , il en trouvoit , et cet idiot , qui de sa vie n'a fait à propos une démarche pour lui , donnoit les meilleurs conseib du monde : autant il étoit sio-

» Tito» du TiHct, le Pâmasse franfoù, in-fol . p. 46^.

SALOi\S ET CABARETS. 211

cëre dans ses discours , autant étoit-41 facile à croire tout ce qu'on lui disoit. Une chose qu'on ne croiroit pas de lui , et qui est pourtant très-vraie , c'est que dans ses conversations il ne laissoit rien échapper de libre ni d'équivoque. Quantité de gens l'agaçoient, dijas l'espérance de lui entendre faire des contes semblables à ceux qu'il a rimes; mais il étoit sourd et muet sur ces matières : toujours plein de respect pour les femmes, donnant de grandes louanges à celles qui avoient de la raison , et ne témoignant jamais de mépris de celles qui en manquoient^. »

C'était le cas de sa propre femme , la plus frivole d'entre toutes les épouses , insoucieuse des soins du ménage , jetant dans le gouffre de la mode ce que la Fontaine oubliait de jeter par les vitres. Mais cette légèreté de caractère ne dégénéra point en légèreté de mœurs. Etait-ce vertu ou vice de tempérament? Nous l'ignorons. Cependant , les brocards pleuvaient sur le mari : la petite ville de Château -Thierry, mauvaise langue comme toutes les petites villes, chuchotait à l'endroit d'un certain Poignan qui ne quittait le cabaret que pour s'installer chez la Fontaine.

Un familier de la maison s'en ouvrit à celui-ci :

— Comment , lui dit-il , souffres - tu que Poignan vienne te voir tous les jours ?

— Et pourquoi n'y viendrait -il pas? c'est mon meilleur ami.

— Ce n'est pas ce que dit le public : on prétend qu'il ne va chez toi que pour madame de la Fontaine.

— Le public a tort; mais que faut-il donc que je* fasse à cela ?

I D'Olivet, Histoire de F Académie, p. 380.

878 IDBLLIS.

«— Il faut demander satisfaction^ Pépée à la main , à eelui qui nous déshonore*

•-^ Eh bien , je la' demanderai.

Il se rend le lendemain, à la pointe du jour, au logis de Poignan*

— Lève-toi, s* éerie t-il brusquement , et sortons ensemble.

L*eX"- capitaine de dragons, surpris, se lèvê et lé suit sans prononcer un mot. Lorsqu*ils arrivent der^ rière les Chartreux , la Fontaine s*arrôte , et se fendant :

— Mon ami ^ dit*il , il faut nous battre.

— Nous battre? réplique Poignan de plus en plus stupéfait; mais en quoi donc ai-je pu t^offensert

— Tu le sais aussi bien que moi.

— Satan m^ emporte si...

--• Allons , allons , ne perdons pas notre temps et dégainons.

— • Mais je suis uil vient routier et tu n*as jamais tiré Tépée.

— N^importe, Château -Thierry veut que je me batte avec toi : battons-nous.

Ce disant , la Fontaine se met bravement en garde; Poignan Fimite, le sourire aux lèvres , et d^nn revers de main couche à terre Tépée du poëte.

— Maintenant , dit-il en lui prenant le bras , dis* moi de quoi il s* agit.

— Le public prétend que ce n'est pas pOtti* moi que tu viens tous les jours à la maison , mais pour ma femme.

— Eh ! mon ami , je ne Saurais jamais soupçonné d'une pareille inquiétude , et je te proteste que tu ne me verras plus à ton foyer.

— Au contraire, j*ai fait ce que le public voulait,

SALONS BT CABARETS. 819

j*éiit«itds à prAêent que tti ne sortes plus dé ebez mei , sans quoi je t'appelle de nouveau eu (jhamp eloSé

Ët| le combat fini faute de combattants^ les deux imiSi dont Tappétit avait été vivement excité par cette promenade matinale < rentrèrent en ville et déjeunèrent si gaiement qu^ils étaient encore à table au coudbef du soleiL

Lft Podtainé, une fois campé à Paris ^ entre le ébat et le cbien de madame de la Sablière , ne retournait en Qtampagne que pour y vendre quelque lopin de teite; et souvent il s'en éloignait avant d'avoir même entrevu sa femme. Le père valait Tépoux. La Fontaine oubliait qu'il avait un fils , lequel était né sans doute d'une distraction. Or, un jour qu'il sortait de cbe« Dupin, docteur en Sorbonne, ce fils parut et Dupin lui dit :

— Monsieur, vous voilà en pays de connaissance; etHrex dans mon appartement , je reconduis monsieur votre père.

La Fontaine, qvâ avait salué le jeune bomme comme on salue un étranger, demanda quel était ce Visiteur.

— Coinment, s'écria Dupin, vous ne Favee pas réCoiintt?

— 11 me Semble i*avoîr vu quelque part , répliqua simplement la Fontaine.

Il datait de 1621 et avait conséquemment quinze ans déplus que Boileau ^ un an de plus que Molière, dix^bttit de plus que Racine et cinq de plus que Gbapelle.

Ce dernier était le boute-en-train de là réunion. Son intarissable gaieté sep cachait sous l'enveloppe d'un poète élégiaque. Son Parnasse était le premier

aSO RUELLES.

coteau de vignes venu, Aï on Pomard... voire même Argenteuil. La dive bouteille était le sein où il avait appris à teter, et la mort seule devait le mettre eo sevrage. Il buvait de race, si Ton peut ainsi parler, car il était sorti de la cuisse de Claude Luillier , le jovial camarade de Desbarreaux. Expliquons ce prodige renouvelé de Jupiter. D'habitude , c'est de père que Ton manque ; Chapelle , au rebours du commun, fut dénué de mère, avouable du moins, 'ou plutôt qui pût Tavouer. Elle était mariée à un autre qu'à Luillier , qui n'avait jamais épousé , lui , que Desbarreaux. De plus, séparée de corps, elle ne pouvait, par contrebande, mettre cet enfant sous le paviUon conjugal. Chapelle emprunta son nom au village de la Chapelle-Saint-Denis, où il avait pris naissance, et le garda même après que Luillier l'eut reconnu. Celui-ci confia son éducation aux soins de Gassendi, le philosophe sensualiste , puis , l'enseignement doctrinal terminé, se chargea de le lancer lui-même dans la voie de la pratique , et Dieu sait jusqu'où il le mena ! Gassendi avait quelque peu expurgé Epicure ; Luillier rétablit le texte primitif et en fit une règle de conduite à l'usage de son fils. Il prêchait d'exemple et faisait collaborer Chapelle à ses propres ébats. On le vit non-seulement lui ouvrir les portes du temple d'Isis , mais encore l'initier lui-niême aux mystères de la Bonne Déesse.

Un grain de prudence devait s'égarer et germer au milieu de toutes ces folies. Luillier, un jour que, par hasard, il était d'humeur songeuse, se prit à méditer sur les chances de ce grand jeu où nous avons tous notre mise engagée. Il ne s'agissait pas de lui, mais de Chapelle.

— Le voilà , dit-il , grâce à moi , passé maitre dans

SALONS ET CABARETS. m

Tart de jeter ses heures et ses revenus par la iienétre... Âiais s'il allait y jeter aussi le reste? Diable! que manger alors, et surtout que boire , car-chex lui, comme chez moi, la soif l'emporte sur Tappétit?... Hum! le gaillard n'est pas homme à mouiller ses lèvres dans le ruisseau qu'on appelle Hippocrëne... Fi donc! — Mais enfin, comment remplir un tonneau vide, quand la bourse est comme le tonneau? Il faut d'abord, n'est-il pas vrai? remplir la bourse... Et de quelle façon y arrivera-t-il?... Mon locataire et ami, des Réaux , soutenait hier qu'un jean de lettres n'est idoine à autre chose... £h bien! je veux que mon fils soit une preuve du contraire ; le métier de poëte ne rapportant que de l'eau , je veux, que , par provision , il apprenne un métier qui puisse lui fournir un rouge bord où se désaltérer entre deux rimes. Mais quel métier?. ... Parbleu! j'y suis..... celui de François Bernier, qui permet de se tirer d'affaires partout, même aux Indes... ^oire joli philosophe n'a-t-il pas , en ce moment , droit de vie et de mort sur le Grand Mogol , son client ?

C'est ainsi que Chapelle devint le confrère de Gui- Patin. Après avoir fait asseoir son fils sur les bancs de la Faculté , Luillier avait résolu de se rendre au parlement de Toul, où l'appelaient ses fonctions de conseiller. Il s'était donc mis en route; mais, sans savoir comment, au lieu d'aboutir à Toul, il était tombé à Nice, où il mourut, ne regrettant qu'une chose, — de ne pas mourir à Constantinople , en plein sérail. Et Chapelle , quel usage fit-il de sa profession ? Hélas ! pour un godailleur de cette trempe , prescrire une tisane quelconque, c'eût été prononcer un arrêt de mort. Aussi se garda-t-il de montrer jamais l'oreille du médecin. Il sut d'ailleurs conjurer la

Ha lUBLLKS.

mattirabe fbrtonei en i^abftonMit àe lâordre à k grappe àvt ospital^ ^ m oontenta, ban ui, mal an, de boire lee dix^uit mille litres de rente trouvées dans rbéritage patemeL

N*est-il pas étrange qae des boinnies de Tesprilde Chapelle « da lyriraie de Raeine ^ dtt génie de M<4ière et de la Fonti4ne , aient pn s'aeooœmoder de la eom^ pagnle de ee ionrdain boursonflé qtiii en eenaanl à grand*petne des finies suffisantes à de la pi^œe ba*nale « sUmaginait faire aet« de poète?' Bixarre ano*malie, mais plas commune qn^on ne pense. Qai d^entre nous ne s*esi heurté à des rriations anssi disparates ?

Boilean s'était «onstittté Parlntre sttprême dn ben sens et de Torthodoxie grammaticale» et wnAt toUi une pénalité dont Chapelain faisait tocÉS les îttAs, tk exemplaire de la Pucelle, placé sur la table , meMhçait Fassistanee de son indigeste leetftre. La qualité de vers à absorber était graduée sdon la graiM de l'infraction commise. Chapelle ^ qui ne reconnaissait d'autre règle que sa fantaisie, serait mort à la peine s'il n*eût, de guerre lasse, jeté rhorrible pemtÊên à la tète du pion , quMl rudoyait lort à l'occasion. Boileau , comme nous l'avons dit , avait la bottcbe éternellement pleine de ses œuvres. Or, nn jour qu'il gourmandait CbapeHe qui sortait de la Pcnaime de Pin en battant la muraÔle, celui-ci coupa court an prêche par cette repartie sanglante : « Je suis moins soûl de vin que tu ne l'es de tes versr » Puis , le s«^ monneur revenant à la eha^e^ il lui proposa sotti^ noisement d'entrer au cabaret, pour ne pas mettre dans la confidence de leurs querelles les passants qai s'attroupaient. Boileau donna tête baissée dans le piège, et la discussion recommença, sur les tabourets

bc^ttK oi «'étaieat anii S«mt«iAnuiiid ^ Ckcl^^ft* Perle. L'imprudent menftw mouiUa d^alwrd ses lèvres par eonvenaiioe , le lîeii ïj invitanl ; il les mouilla ensuite par nécessité pour entretenir la limpidité de êùn débita il les mouilla trop.,, car Féloquent avocat de la safanété ^it son plaidoyer où Taltendah Qii^ pelle f <««- soua la nappe.

La FonlaifAe n'avait pas rhonneur d'être goûté par BoileaUf qui reprodiait i|u ûkbuliste, ^mm lui le pesant iniitateur d^Horace et de Régnier, «*^ de manquer d'o** righialité.

«»» Nen eonient , disait-âl , de dévaliser PUdre ^ il s'affuble encore du style de Rabelais et de Marot*

Le satiriste refit lourdement la iable du Bûd^ton, qu'il trouvait languissante. Molière était loin d'être de l'avis de Boileau. Il affidliait une profonde adml*ralion pour le talent de la Fontaine^ Aussi ne pre* naH«41 jamais part aux plaisanteries dont il était sou* vent Fobjet, et anxquelles sel distractions prêtaient le iane. Quand la Fontaine sortait du demi*sommeil oà Il aimait tant à se plonger* c'était pour battre la campagne eemme un écolier édiappé de classe. Un soir que le petit ci^le de la rue du VieuiE-»Golombier s'était augmenté de quelques visiteurs , et que la dis^ eusston était tombée sur le chapitre des Pères de PÉgMse f la Fontaine < après avoir écouté un certain temps de l'air stupide qui était le masque de son génie, rompit tout à coup le silence par cette singu* UèM question :

-^ Lequel a le plus d'esprit de saint Augustin ou ^ Rabelais?

— Prenes garde, reprît en ricanant Boileau le dœtéur, vons ave» mis vos bas à Fenven«

Les bas étaient, en effet, retournés. Et tottt le

M4 lUELLES.

monde de rire aux larmes, excepté MoKère, qui dit à Descoteaux , le célèbre joueur de flûte :

— Ib ont beau se trémousser , ils n^effeceront p^s le bonhomme.

La réunion fut en partie dissoute par la brouille qui survint entre Racine et Molière et qu'amena Tingratitude du premier. Molière avait chaudement appuyé ses débuts , Tavait aidé de son expérience scénique dans le laborieux enfantement des Frères ennemis, et leur avait donné T hospitalité de la salle du Petit- Bourbon. La pièce réussit , mais elle pouvait tomber, et sa diute aurait grandement réjoui Thôtel dé Bourgogne , que la foule délaissait et que cet insuccès aurait peut-être relevé. Molière n'avait pas hésité à courir les dangers d'une telle épreuve. Et voici comme Racine se montra reconnaissant du service rendu. Aussitôt que sa tragédie d'Alexandre, que Molière avait fait monter avec le plus grand soin, eut été, sinon applaudie , du moins acceptée par le public , il s'empressa d'autoriser le théâtre rival à la représenter.

tt La troupe , dit I^agrange , fut surprise que la même pièce d'Alexandre fût jouée sur le théâtre de l'hôtel de Bourgogne. Gomme la chose étoit faite de complot avec M. Racine , la troupe ne crut pas devoir les parts d'auteur audit M. Racine , qui en usoit si mal que d'avoir donné et fait apprendre la pièce aux autres comédiens. Lesdites parts d'auteur furent partagées. »

Ce n'est pas tout : Molière prisait fort mademoiselle Duparc , actrice d'un rare mérite , qui se pliait merveilleusement aux situations les plus opposées et appelait le rire comme les pleurs. La femme de Gros- René se lançait même dans le domaine de la chorégraphie , et , grâce à des évolutions risquées , y obte-

naît d^édatants triomphes. Un correspondant du Mercure de France le constate en termes qui dénon* cent un Céladon chenu , et , comme ses pareils , friand de décolleté :

tt Elle étoit belle , écrit-il , et bien faite y et dansoit très-bien; elle brilloit aux ballets du roi dans les danses hautes ; elle faisoit certaines cabrioles remarquables, car on voyoit ses jambes et partie de ses cuisses par le moyen de sa jupe fendue des deux côtés , avec des bas de soie attachés au haut d'une petite culotle ^. »

Bref, Racine ne craignit pas de blesser une seconde fois Molière. Il venait de créer Andromaque , et cherchait en vain , dans tout Thôtel de Bourgogne, à qui confier le rôle de la veuve d'Hector , lorsqu'il avisa mademoiselle Duparc : elle seule était asses forte pour supporter un aussi lourd fardeau. Racine acheta la Duparc et Fënleva. C'était s'aliéner pour toujours non-seulement l'amitié , mais aussi l'estime de Molière, qui, néanmoins, battit des mains à la représentation de Phèdre, car il n'était pas homme à passer, par rancune, dans le camp de Pradon. S'il estimait peu, et avec raison, le caractère de Racine, il savait apprécier son talent.

Cette rupture ne tarda pas d'être suivie de la rupture de Boileau et de la Fontaine. La mansuétude du bonhomme , toute grande qu'elle fût , avait des bornes : il finit par ne plus reparaître rue du Vieux- Colombier, las de servir de cible au satiriste, qui , sous le manteau de la cheminée , se livrait volontiers aux coq-à-l'âne que proscrivent ses écrits. C'est lui qui a inventé 4e spirituel calembour : Quel fat alité!

« Mercure de. France, mai 1740, p. 846.

tt6 EtIBLLË8«

RadM erftignait les femsutmoces de BoAmu , qm ii*ft pat manqué ûé tirer vanité de eetta appréheniiott devant Tanteur dtt poëme de la Belkfwni

« Votre père , lui dit-il , avoit la ûtiblësse de Hre quelquefois le VirgiU înMêH et de rire, mais il se eaehoit bien de moi ^. it

Pourtant , it Téiève lubissait son frein ^ il le roa*» geait à Fuser, et , dans ses moments de rébellion « malmén&it le maître et Taccablait de sa superbe^ aa point de lut faire etier merci :

— Eh bien , oui , j'ai tort , dit un jour eelui^ei à bout d*argumetit8, mais j^aime mieut avoii" ton que d'avoir orgueilleusement raisoti^

Molière aceeptait lèd leeoftô du pédagogue avec une eoudesôetidauce qu* expliqué 16 besoin de perfee^ tlon qui était êti lui. Il conseutit, par ëtemple, à sacrifier le§ vers iuivànt^, dans lesquels Boileaa découvrait UUè pdtute de préciosité :

Quand lur une personne on prétend s'ajuster,- C'est par les beaux côtés qu'il la faut ipiiter.

Il fit plus, il agréa la variaute proposée :

Quand sur une personne on prétend se régler.

C'est par left beàut côtél <|n il lui Ifàttt ^eidéiftbiten

M Ais il ne rencontrait pas la même docilité cbei Boileauf et réprouva «n vain le second de ces ver» df YÉfUte êur k jMHêage du Min (

l\ apprend ^ti'un hëHs étmàult {iftr là vittoirt à dé MS hétéi hmëtii Mm Taflii^tiè ^êitet

-^1} peut faire entendre, disait Molière, que la présence du roi a déshonoré le fleuve.

* L. Racine, OEuwes, t. I, p. 162.

SALONS BT CABARETS. in

Bmkâti eomerf a l'ftinphibobgie , par amottr pater* nel. On aumit perdu son temps à lui démotttret le ridicule de sa eompamîsoii à la Joseph Prud'homme :

yb^naDr efl cpipiQ iw« tlo e»carpë« et $anê hrdt,

Boileau ne courbait la tète que devant le roi , mais, en revanche, sa soumission allait alors jusqu'au servilisme le plus bas. Il ne lui suffisait pas de se mettre i. genoux pour encenser, il se mettait à plat ventre. Le versificateur de VOde à Namur ne peut être comparé qu'aux Tartares qui dévorent les reliques musquées du Grand Lama, comme dit Voltaire. VÉpUre sur le passage du Hkin est le digne pendant de VOde à Namur, Ce magnifique exploit, ramené à se3 justes proportions, se réduit h,,, cinq ou six çenU Hollandais pris de panique et mis en déroute par deui^ mille hommes appuyés de forces considérables, au milieu desquelles se tient Louis XIV, impatient

,... de s4 grandeur qui rattache âti rivage.

Racine et Boileaa suivaient le roi en qaalité d'his^ toriographes , au3i appointements de quatre mUle livres.

-^ H suis venu , dit BoUdau lors de son Mitrée es fonettons , je suis venu au monde un an avant Votre Majesté pour annoncer les merfeiUes de son fë^e.

Et Louis XIV ayant couru le risque , dans la pre<> mière campagne, à'Um atteint par un boulet mort , il se précipita à ses pieds en s'écriant s

•^ Je vous prie , Sire, de ne pas me fkire termi^ ner sitôt mon histoire.

Racine rivalisait de courtisaneHe avec son edlëgue

SM IVRLLKS,

et régalait , si même il ne le surpassait point , car il savait déguiser ses flatteries et les enveloppait , à Toccaaioii, dans des épigrammes aiguisées contre les vaincus. C^est ainsi qu* après la capitulation du château de Namur, pour attirer un sourire sur les lèvres du roi , il dit au gouverneur, le prince de Barbançon, qui évacuait la place par une averse :

— Voilà un mauvais temps pour déménager.

A quoi répliqua le prince :

— Quand on déménage comme je le fais , le plus mauvais temps est trop beau.

Une telle réponse , on le pense bien , fit tourner le méchant quolibet à la confusion de son auteur.

Mais abandonnons les champs de bataille, et soulevons un coin du rideau derrière lequel se cache la vie intime de Boileau et de Racine. Madame de Sévigné plaint quelque part son fils de s^étre laissé prendre à la glu de Ninon ; puis elle ajoute : « Il a de plus une petite comédienne , et tous les Despréaux et les Racine , et paye les soupers ; enfin c'est une diablerie ^. » Qui se serait attendu à voir les deux amis à pareille fête? Passe pour Racine, qui, en stylant la belle Champmêlé dont il s'ingéniait à oadencer la diction, finit par s'édiauffer à ce jeu-lè;.. Mais Boileau, quelle besogne eût-il pu faire dans un amoureux déduit? A Dieu ne plaise que nous rappelions Taventure du coq d'Inde, aventuré trop connue et d'ailleurs trop scabreuse. « C'est à l'accent qui lui étoit arrivé, dit Helvétius, qu'on doit peut-être sa satire sur l'équivoque , son admiration pour M. Ar- {|iauld et. son épitre sur l'amour de Dieu ; tant il est vrai que ce sont souvent des causes imperceptibles

' leurti {éàWwn de 1818). p. 314.

qoi détenninent touto la conduite et toute la suite de nos idées * . » Helvétius a oublié dans son inuméra*tion la satire contre les femmes, boutade d*eunuque qui trahit son impuissance en calomniant les filles d'Eve en bloc. Une seule échappe à la flagellation, «-^cet être hybride, à la robe feuille morte, qui s'appelle Maintenon, et sur qui, au contraire, tout les coups devraient porter. Mais il s'agit d'une reine de fait, sinon de titre, et le rigide Boileau fait fumer Toncens au lieu de frapper» Il dit d'un ton eafard :

J'en »aig une chérie et du monde et de Pien.

De quel monde et de quel dieu? Mais quHmporte? Inclinons-nous devant cette courtisane embéguinée, saintement occupée à divertir le roi entre deux oraisons : yoilà le parangon de toutes les vertus féminines.

Boileau avait conquis la faveur de Louis XIV nonseulement par ses obséquieuses génuflexions, mais encore par le charme de sa « poésie » rectiligne , qui ne pouvait manquer de séduire le protecteur enthousiaste de Lenôtre. Il partageait la charge de directeur spirituel avec le përe la Chaise, et jouissait de la même autorité auprès du monarque , qui , .pour admirer, attendait la licence de Boileau : le mérite de Molière eut besoin de son entremise pour éclater aux yeux de Louis XIV. Pourtant , ce fut à une des victimes du satiriste , Chapelain , que Cotbert confia la distribution des grâces royales. Voyons comment s'acquitta de son œuvre l'homme dont on a condamné les vers , mais dont on a vanté la sagacité de vues , la sûreté de judiciaire :

De l'Esprit, discoon III , note A.

u Au siear de la Chambre , médecin ordinaire du roi, excellent homme pour la physique et pour la connaissance des passions et des sens , dont il a fait divers ouvrages fort estimés, une pension de deux mille livres.

I) Au sieur Gonrart, lequel, sans connaissance d* aucune autre langue que sa maternelle , est admirable pour juger de toutes les productions de T esprit, une pension de quinze cents livres.

» Au sieur Lé Clerc , excellent poète françois , six cents livres.

» Au sieur Pierre Corneille, premier poète dramatique du monde , deux mille livres.

» Au sieur Desmarets , Je plus fertile auteur et doué de la plus belle imagination qui ait jamais été , douze cents livres.

» Au sieur Ménage , excellent pour la critique des pièces, deux mille livres.

» Au sieur abbé de Pure, qui écrit l'histoire en latin pur et élégant , mille livres.

» Au sieur Boyer, excellent poète françois, hait cents livres.

» Au sieur Corneille jeune , bon poète françois et dramatique , mille livres.

)) Au sieur Molière , excellent poète comique , mille livres.

)} Au sieur Benserade , poète françois fort agréable, quinze cents livres.

y) Au sieur Lecointre , de F Oratoire , habile pour Fhistoire, quinze cents livres.

« Au sieur Godefroi , historiographe du roi , trois mille six cents livres.

» Au sieur Huet , de Caen , grand personnage qui a traduit Origène , quinze cents livres.

» Ah sieur Charpentier, poète et orateur françois , douze cents livres.

» Au sieur abbé Gotin, idem^ douze cents livres.

n Au sieur Sorbière, savant es lettres humaines, mille livres.

» Au sieur Dauvrier, idem, trois mille livres.

y> Au sieur Ogier, consommé dans les théologies et les belles-lettres , quinze cents livres.

» Au sieur Vallier, professant parfaitement la langue arabe, six cents livres.

n A Fabbé le Vayer , savant es belles-lettres , mille livres.

» Au sieur le Laboureur, habile pour l'histoire , douze cents livres.

» Au sieur de Sainte-Marthe , idem, douze cents livres.

» Au sieur du Perrier, poète latin, huit cents livres.

» Au sieur Eléchier, poète françois et latin, huit cents livres.

» Aux sieurs de Valois frères , qui écrivent Fhistoirc en latin, deux mille quatre cents livres.

)) Au sieur Mauri, poète latin , six cents livres.

n Au sieur Racine, poète françois, huit cents livres.

n Au sieur abbé de Bourzeis, consommé dans la théologie positive scholastique , dans Thistoire, les lettres humaines et les langues orientales , trois mille livres.

n Au sieur GHAPELAm, le plus grand poète françois qui ait jamais été et du plus solide jugement , trois mille livres.

y) Au sieur abbé Gassagne , poète , orateur et savant en théologie, quinze cents livres.

» Au sieur Perrault , habile en poésie et en belleslettres, quinze cents livres.

3M aUBLLBS,

» Au ii0iir Mezeray, historiograpbe, qitfttre mille livres*. »

Nous ne ferons Suivra d'aueuti cominmitaire cette pièce grotesque, où le nom de Boileau brille tiaturellement par son absence, Chapelain tenant la plume. Elle donne la mesure de la protection accordée aux lettres sous le « grand roi » , et justifie pleinement Féclatante glorification dont sa munificâticè éclai* rée a été Tobjet. On ccmiprend, après une pareille lecture , Fentraînement avec lequel certaine paladins de lettres ont précipité de la crête du Parnaâse le vieil Apollon , pour le remplacer par Tîmmense et nu^«i|tueuse perruque Bo;*tie des mains de Binet, T illustre artiste de la rue des Petits-Champs «

Mais Louis XIV ne se contenta pas d'inspirer les poètes, il leur fit concurrence, ainsi que F attestent un impromptu et deuiC chansons d'une platitude vraiment royale. En regard de Tune d'elles « le manuscrit porte la note précieuse que voici : u C'est le roi lui'^même qui a fait catte chansot) ^. » u grand .roi »... qui daignait aussi parfois se promener Im* mêmel

Le roi-soleil était, 4 son déclin, d'une morale si chatouilleuse qu'il ne pouvait pardonner à la Fontaine les naïves gravelures de ses contes, et qo'U refusa , sept mois durant , de sanctionner sa nomina* tion à r Académie. La Fontaine s'était présenté en même temps que Boileau, et, au premier tour de scrutin , l'avait distancé de neuf voiiL* La surséance mise à sa réception ne fut levée que lorsque œ der»

* Pièces intéressantes et peu connues pour servir à l'histoire et à la littérature, par M. ï). P. {U. àe la Wâce) , 1786, t ï, p. 198-200.

2 Œuvres de Louis XIV ( 1806) . t VI» p. «64^«85.

nier eut été élu à la place d^nn M. de Bétons , con- •eiHer d'ÉUt , moH le 22 mars 1684. Loun XIV r^ondit à la députation qae F Académie lui envoya le 24 avril , pour lui mander cette nouvelle élection :

— Le choix qn*on a fait de Despréaux m'est trèsagréable et sera généralement approuvé... Vous pouvei , ajouta«t*il , recevoir incessamment la Fontaine : il a promis d*étre sage,

Promesse que devait emporter la première brise Mie f Le bonhomme s*en joua d'une adorable fiaçon dans le prologue du conte de la Clochette :

combien l'homme est incoaitant , diven , Foible , léger , tenant mal sa parole !

l'avoii jure hautement en mes vers De TOMinccr à tout conte frivole} Et quand jnrë? C'est ce qui me confond.

Depuis deux jours j'ai fait cette promesse :

Et puis fies -vous à rimeur<qui répond D'un seul moment. / .

Ile voilà ^i 4 conter de pln« belle } Amour 1^ veut et rit de mon serment, -

Madame de la Sablière , sacrifiée à la Bassette et à la Champmélé par le marquis de la Fare, s'était retirée aux Incurables après avoir tenté de mettre la Fontaine de moitié dans son détachement des choses de ce monde* Mais la Fontaine était moins que jamais d'humeur à s'enfouir dans une cellule pour y réciter des patenôtres. Il venait de secouer sa longue somnolence et s'était réveillé viveur ^ au milieu d'une pétillante orgie où rivalisaient de verve les princes de Gonti et de Vendôme , le comte de Fiesque et l'abbé de Chaulieu , enfin toute la bande libertine du Temple. Et comme pour tenir dignement son rang dans cette bienheureuse confrérie il fallait affi-

294 BUELLES.

cher une Iris quekonque , la FoniaiDe jeta les yeux sur une dame Ulrich, qui jouissait d^un mari absent. Un petit-collet , Tabbé de Senrien , s'institua son entremetteur. Il colportait les missives galantes da fabuliste, qui sont d'une délicieuse bonhomie :

« Délivrez -moi , écrit la Fontaine , délivrez-moi le plus tôt que vous pourrez de l'inquiétude où je suis touchant le retour de votre époux ; car je n'en dors point... Ne nous laissons pas surprendre... Je meurs de peur que nous ne le voyions arriver comme le larron de l'Evangile... Vous payerez de caresses pleines de charmes; mais moi, de quoi payerai-je? n

Et ailleurs :

« J'accepte , madame , les perdrix , le vin de Champagne et les poulardes, avec une chambre chez le marquis de Sablé. <. En un mot , j'accepte tout ce qui donne bien du plaisir, et vous en êtes toute pétrie *. n

Il puisait, pour l'entretien de ses fredaines, dans la bourse des princes de Vendôme , dont il était tout à la fois le pensionnaire et l'ami. Chaulieu, leur majordome, qui Téperonnait au plaisir, lui venait en aide lorsque les fantaisies d'une « Jeanneton » l'avaient ruiné avant le jour de l'émargement :

L'abW m'a promii quelque argent Amen , et le ciel le conserve !

Apollon, les chants et sa verve, Bacchus et peut-être F Ameur , L'occupent souvent tour à tour.

Il veut accroître ma chevance.

Sur cet espoir j'ai par avance Quelques louis au vent jetés Dont je rends grâce à vos bontés.

Walkenaer. Hirtoire de la Fontaine (1820) , p. 265. 266.

Le reite ira, ne yoqi dëpUise, En bat reliefs , et cœUrtu Ce mot-ci s'interprétera Dei Jeannetons ; car les Glimènes Aux fieillet gens sont inhumaines.

Cette vie d^amours faciles et de petits soupers dura jusqu^en 1692 ; ce fut la maladie qui y mit un terme. La machine se détraqua tout d^un coup. LUnfirmité du corps produisit Finfirmité de Tesprit. Le familier du grand prieur de Vendôme eut des frayeurs d* enfant : il vit apparaître, dans ses hallucinations, le croquemitaiue cornu, et pour conjurer le diable, revêtit un cilice et s'arma d'une discipline. Sa conversion avait été entreprise par un vicaire de Saint-Roch, sa paroisse. Ce jeune prêtre , nommé Puget , emporté par r intempérance de son Age , lui faisait un tableau si horrible des peines de Tenfer, que la garde-malade de la Fontaine crut qu'il était de son devoir de s'interposer.

— Hé ! ne le tourmentez pas tant , s'écria la bonne fenmie; il est plus bête que méchant... Dieu n'aura pas le courage de le condanmer.

. £t le poète d'intercéder à son tour :

— On va faire , dit-il , une nouvelle édition de mes contes ; le libraire doit m'en donner cent exemplaires , je vous les livrerai pour les faire vendre au profit des pauvres.

Non moins naïf que le pénitent , le vicaire alla demander au curé si ce genre d'aumônes pouvait être

Lorsque la Fontaine eut expiré (1695) , son cilice et sa discipline passèrent entre les mains d'un ami d'enfance , Maucroix , le chanoine-poète de Reims , qui les conserva comme de précieuses reliques , mais

896 HUELLES.

qui se garda bien d*eil user. Cet homme d'église n'avait de son métier que la robe. Témoin ces deox épigrammes :

Quoique je hante les saints Jieni , Que je marche en baissant les yeox Gomme un vrai tiercelet d'ap6tre , Si ta vouldis. belle Psyché.

FairtU moitié du péché.

Qu« de Uitk coiur je ferois l'autre I

tes dévdts prêchent nuit et jour Contre iDs plaisirs de l'amoiir ; MiMs il« ont haan dire , an s'en raille.

Si l'on pnnissoit ce péché , U faudroit , dit un débauché , Remplir le paradis de paille.

Molière et Chapelle avaient préeédé la Fontaine dans la tombe. Le premier avait ouvert la marehe en 167S# 11 était mort bravement sur les planches , dans la houppelande du Malade imaginaire. Harlay de Ghanvalon , eet Antinous mitre dont la eomplaisante madame de Bretonvilliers peuplait le sérail^, et qui

1 On lit dans nna lettre du 37 févri^ 1680 {St^léwéent au£ Mémoirei $t lettrée du eomte de ^imif^RahutiH) t « Madame de BretonvilUers s'avisa . il y a quelque temps , pour mieux régaler M. l'archevêque de Paris , de lui faire venir la petite Varennes. L'archevêque la trouva plus jolie que la Cathédrale (nom plaisant donné par le public à madame de Bretonvilliers ) » de sorte qn'il t'a mise de toutes les parties de Gonflans^ Pierre Pont , Uentenant de» gfirdes du corps , amant de la petite Varennes et jaloux du prélat . s'appliqua à découvrir jusqu'où il en étoit avec sa maltresse, et. comme le curieux impertinent, il la trouva une unit, à à une henre indtté, sortant dans le earrosse de son ri^ ; il ie mit dedans avec elle, lui chanta ponille et k dit partont* Cela d'abord a fait grand Jbruit contre l' archevêque } mais enfin celui-ci a fiiit entendre au roi que Pierre Pont étoit janséniste.... et sur c«lft >1 * été envoyé en son gouvernement. »

SALONS BT CABARETS. 191

devait s^éteindre sous le souffle caressant et malsain de la marquise de GouviUe, avait refusé la sépulture à ce paria maudit , à qui deux sœurs de charité avaient fermé les yeux. — On se rappelle le soufflet appliqué par Chapelle sur la Joue du prélat :

Puisqo'à Paris on dëoie La terre après le trëpas A ceux qai , pendant lenr vie , Ont jonë la comédio , pQprquoi ne jette-t-on paa Les bigots k la voirie ?

Chapelle fit partie , jusqu'à la dernière heure , du troupeau d'Épicure. Le joyeux auteur du Voyage étEneausse n'avait pas eu la faiblesse d'imiter son collaborateur Bachaumont , qui s'était suicidé comme épicurien en épousant , après essai , une grande dame trèsHrépandue , experte en galanterie. Chapelle mou* rut garçon, comme son père. L'amour, d'ailleurs, ne l'avait jamais guère tracassé. Il n'avait soupiré qu'aux pieds de Ninon , et , repoussé par la belle buveuse d'eau, il s'était hâté de noyer sa passion dans son verre. Si plus tard il avait noué des relations avec mademoiselle Chouars, c'était pour le bon motif :' cette demoiselle avait une excellente cave. 11 allait dono souvent souper ehei elle , **- en tout bien , tout honneur) et des singularités inouïes débordaient dans ce tête -à- tête fantasque : u Un jour, la femme de chambre étant entrée après un long repas dans la salle pour desservir, elle trouva sa maîtresse tout en pleurs et Chapelle d'une tristesse extrême. Elle parut curieuse d'en savoir la raison , et Chapelle lui dit qu'ils pleuroient la mort du poète Pindare, que les médecins avoient tué par des remèdes contraires à son état. 11 recommença alors le détail des belles qualités de Pin-

dare d*uii air si pénétré , que la femme de chambre (Niblia ce qu'elle étoit venue faire et se mit à pleurer avec eux*. »

Après Chapelle , ce fut le tour de Racine , qui arriva en 1699. Frappé au coeur par un regard de Louis XIV, dont il avait froissé T orgueil en remuant les cendres du premier mari de la Main tenon , Fauteur de la charmante comédie des Plaideurs s'ensevelit dans une extase béate , adorant la Vierge comme il avait adoré ses maîtresses , — selon le mot de madame de Se vigne.

Boileau lui survécut de douze ans : triste existence, triste fin. Il a laissé le souvenir du rimeur le plus maussade et le plus renfrogné qui fût jamais. Parcourez toute sa vie , vous chercherez vainement à y découvrir le moindre rayon de gaieté. Qu'est-ce que son Lutrin? Une plaisanterie laborieuse et massive, dont une chauve-souris est chargée d'égayer le fond. Pour mettre en belle humeur, il faut savoir rire soimême , et Boileau ne savait que grommeler. Tantôt il faisait la moue à Benserade , à qui le déluge avait inspiré cette malice :

Dieu lava bien la tête à son image.

Tantôt il fulminait contre Lulli , ce musicien d'esprit (chose rare!) dont les boutades amusaient tant Molière.

— Lulli, fais-nous rire, disait souvent l'homme de génie à l'agréable conteur.

Et celui-ci de rouler ses petits yeux bordés de rouge , qu'on voyait à peine et qui avaient peine à voir. Et c'étaient des historiettes assaisonnées de gau-

' Anudotei littéraires, t. II, p. 19, 20.

drioles et ornées de gestes à faire tomber Tauditoire dans une hilarité qui allait jusqu'aux convubions. Franc de coljier dès le début , Lulîi avait violé la fortune par une action d'éclat : u Simple page de Mademoiselle , il entendit que cette princesse , qui se promenoit dans les jardins de Versailles, disoit à d'autres dames : — Voilà un piédestal vide sur lequel on auroit dû meUre une statue. La princesse ayant continué son chemin, LuUi se déshabilla entièrement, cacha ses habits derrière le piédestal et se plaça dessus , attendant, dans l'attitude d'une statue, que la princesse repassât. Elle revint en effet quelque temps après, et ayant aperçu de loin une figure dans l'endroit ou eHe souhaitoit qu'on en plaçât une, elle ne fut pas médiocrement surprise, u Est-ce un enchantement , dit-elle , que ce que nous voyons ? Et elle avança insensiblement , et ne reconnut la vérité de cette aventure que lorsqu'elle fut très-proche de la figure. Les dames et les seigneurs qui accompagnoient la princesse voulurent faire punir sévèrement la statue, mais elle lui pardonna en faveur de la saillie singulière^... » Après le pardon, les bonnes grâces. Le million amassé par Lulli n'a pas d'autre origine.

Boileau faisait montre de plus de pudeur, de moins de virilité que la fille de Gaston. Il se scandalisait d'un bon mot, comme une carmélite, mais n'en gardait pas le maintien réservé ; sa vergogne se répandait en grosses injures. Lisez l'épitre à M. de Seignelay, où il qualifie Lulli de » bouffon odieux » et de a coquin ténébreux » .

Il est jiiste d'ajouter, à la décharge de Boileau, qu'un matin l'homme parut se réveiller en lui, car il

< Anecdotit UtUrairei, t. II, p. 29, 30.

MO RUELLIf , SALONS ET CABARETS.

•e mit à fredonner entre ses dents ce lambeau de pastorale amonreuie t

La charmante bergère , Écoatant tes discours , D'oae nain ménagère , AUoit filant toojonra , Et , doucement atteinte D'une si tendre plainte , Fit tomber par trois fois Le lueaa de ses ddi|fts.

Pauvre homme! le cas échéant, il eût fallu se borner à une simple politesse : ramasser le fuseau de la bergère.

Boileau, en définitive, n'avait qu'une pasfion ; le jeu de quilles. Il y était d*une habileté prodigieused'un coup de boule il faisait table rase* '

"^ U faut avouer, disait^il, que j'ai deux grands talents, mm utiles l'un que Fautre à la société : Tun , de bien jouer aux quilles ; l'autre , de bien faire des vers.

à quoi Chapelle répliquait :

— Tu gâte# par vanité le mat de ce bourru de Malherbe, qui a dit tout crûment : Po0ie» et joueurs ^ de quilles se valent.

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