‹ Ruelles, salons et cabarets (volume 3)Chapitre 2 sur 23 · L'HOTEL RAMBOUILLET · texte numérisé non relu

L'HOTEL RAMBOUILLET

I^ temps était passé où Rabelais et Brantôme pouvaient mettre le mot sur la chose. D'autres mœurs appelaient une autre forme. Le style précieux devait remplacer le styie aux coudées franches. L'hôtel Rambouillet fut le centre de cette réaction collet monté, réaction dont on a méconnu les bienfaits. Les extrêmes engendrent les extrêmes. Comme la crudité dans l'expression avait produit l'afféterie, l'afféterie produisit la majesté. Nous voulons parler d'une pompe élégante et imagée. Un habile et savant écrivain, P. L. Courier, disait : « En fait de langue, il n'est femmelette du siècle de Louis XIV qui n'en remontrât aux Rousseau et aux Buffon. « Ce paradoxe est tout simplement une vérité. P. L. Courier n'a qu'un tort en ceci, c'est de remettre en circulation le malheureux mot échappé à la plume de Voltaire : u Le siècle de Louis XIV. « Pourquoi ne pas dire « le dix-septième siècle ? Pourquoi faire intervenir le, u grand roi » ?

Le cénacle de l'hôtel Rambouillet, formé dès l'année 1600, vit naître et fit éclore bien des réputations. On y remarquait, outre le marquis de Rambouillet, parmi les grands seigneurs, Richelieu, Condé, Montausier ; parmi les hommes de plume, Malherbe, Vaugelas, Racan, Gombauld, Balzac, Voiture, Chapelain, Costar, Sarrazin, Mairet, Patru, Godeau, Bussy- Rabutin, Malleville, Colletet, Corneille, Rotrou,

Scarroîi, Benseràde, Scudéry,Saint-Évreiiiond,Char- Icval, la Rochefoucauld et l'abbé Cottin; parmi les femmes, madame de Rambouillet et sa fille Julie d'Angennes, mademoiselle de Bourbon-Condé qui devint la duchesse de Longueville, mademoiselle de Coligny qui épousa le comte de la Suze, la marquise de Sablé, madame de.Scudéry et Madeleine de Scudéry.

A tout seigneur tout honneur. Donc mettons sur le premier plan les maîtres de Thôtel Rambouillet.

Catherine de Vivonne, fille de Jean de Vivonne, marquis de Pisani, épousa le 36 janvier 1600 le marquis de Rambouillet. La marquise a laissé une renommée retentissante. Tous les mémoires du temps célèbrent F aménité de son caractère et les trésors de son intelligence. Elle avait un esprit des plus inventifs et des plus ingénieux. Nous allons en donner une preuve fort curieuse. L'hôtel Pisani tombait en ruine \ il fallait se hâter de faire venir ce qu'on appelle un a homme de l'art » « Madame de Rambouillet ne tenait pas les architectes en grande estime, elle se garda donc d'en déranger aucun, et ne voulut s'en rapporter qu'à ses propres lumières. Un soir qu'elle s'était laissée aller à une rêverie méditative, elle s'écria tout à coup, dans le feu de l'inspiration :

— Vite! du papier; j'ai trouvé ce que je veux faire.

Et aussitôt de dresser le plan du futur hôtel Rambouillet.

Elle condamna l'ancien système de construction, fécond en incommodités naïves.

« C'est d'elle, dit l'auteur des Historiettes, qu'on a appris à mettre les escaliers à côté , pour avoir une grande suite de chambres , à exhausser les planchers et à faire des portes et des fenêtres hautes et largeà, et

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vis-à-vis les unes des autres ; et cela est si vrai que la reine mère , quand elle fit bâtir le Luxembourg , ordonna aux architectes d^ aller voir Thôtel Rambouillet, et ce soin ne leur fut pas inutile. Cest la première qui s* est avisée de faire peindre une chambre d'autre couleur que de rouge ou de tanné ; et c'est ce qui a donné à sa grand' chambre le nom de la chambre bleue^. ^

Nous trouvons dans les Antiquités de Paris une description de cette chambre bleue dont Voiture aime tant à parler.

« Elle étoit parée, dit Sauvai, d'un ameublement de velours bleu, rehaussé d'or et d'argent... Ses fenêtres sans appui qui régnent de haut en bas , depuis son plafond jusqu'à son parterre, la rendent trèsgaie , et la laissent jouir sans obstacle de l'air, de la vue et du plaisir du jardin*. »

L'hôtel Rambouillet était situé rue Saint-Thomas du Louvre. Il occupait l'emplacement où fut percée plus tard la rue de Chartres,, et, s'étendant jusqu'à la place du PaLiis - Royal , tenait d'un côté à l'hôtel Chevreuse et de l'autre aux jardins des Quinze- Vingts.

Madame de Rambouillet se creusa l'esprit pour faire entrer dans le plan d'édification qu'elle méditait les éléments de commodité et de luxe réunis. Elle résolut ee problème qu'on n'avait pas encore osé se proposer alors. La cour, les ailes, les pavillons et le corps du logis, d'une grandeur moyenne, étaient en pai^ite harmonie et disposés avec un ensemble plein de goût, qui doublait leur effet par le jeu de la per*

1 Tome m , p. 213.

' Tome II, p. 201.

speclive. L'hôtel, bâti en briques, était rehausse d'embrasures, d'ainortissements, de chaînes, de corniches, de frises, d'architraves et de pilastres de pierre. Dès l'entrée et de toutes les parties de la cour, on découvrait le jardin, qui, occupant presque tout le côté gauche, serpentait autour des appartements, animait et égayait les abords de l'hôtel. De la cour on passait, à gauche, dans une basse-cour richement peuplée. Le corps de logis renfermait quatre beaux appartements, dont le principal offrait une heureuse combinaison du luxe le plus délicat et du meilleur confortable. On y montait par un escalier formé d'une seule rampe, douce, spacieuse, et qui conduisait à une vaste salle, parfaitement éclairée; celle-ci était comme un énorme vestibule, aboutissant à une longue file de chambres, où régnait un luxe prodigieux.

La construction de cet hôtel révolutionna Farchitecture domestique: L'appartement, tel que nous le comprenons aujourd'hui , moins la mesquinerie et l'étroitesse, date de cette époque.

A une imagination vive et féconde, qui créait sans cesse autour d'elle de charmantes réalités, madame de Rambouillet joignait la passion des surprises. Un jour il lui prit la fantaisie de faii*e construire, sans que personne s'en doutât, une belle salle avec trois grandes croisées donnant sur les jardins des Quinze- Vingts, de Chèvre use et de l'hôtel Rambouillet. Cela se lit, se peignit et se meubla comme par enchantement. La besogne fut conduite avec une telle discrétion qu'aucun soupçon ne s'éveilla. Aussi les mots font-ils défaut pour décrire l'étonnement qui saisit les noinbreux visiteurs de l'hôtel Rambouillet , lorsqu'un soir du bruit se fit cntciidre derrière une

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tapisserie qui, soulevée tout à coup, laissa voir un élégant cabinet où trônait Julie d'Angenues, magnifiquement vêtue. Là était naguère la pelouse des Quinze-Vingts : chacun croyait encore Fy apercevoir. Qui avait pu soudain combler ce vide? Tout le monde cria au miracle, et la marquise passa pour avoir une baguette de fée à son service. Chapelain, émerveillé, pensa qu'il était de son devoir, en qualité de poète à la mode, de mettre des rimes à son admiration. 11 commit une ode superbement grotesque.

M. de Rambouillet doit à sa femme la réputation qui s'est attachée à son nom ; quant à sa fille, elle fut la fine fleur de la réunion. Julie d'Angennes devint le point de mire de tous les rimcurs musqués, de tous les soupirante en prose et en vers qui assiégeaient rhôtel. Elle eut même la puissance d'enflammer le glacial duc de Moiitausicr. Ce caractère d'une gravité toute théâtrale, ce misanthrope de parade, coulé en bronze par Molière, subit l'influence du milieu dans lequel il vivait. Désireux de faire acte de galanterie vis-à-vis de celle qui devint plus tard sa femme, il ne trouva rien de mieux que de lui adresser une kyrielle de madrigaux.

Ce fut pendant l'Iiiver de 1641 que M. de Montausier offrit à mademoiselle de Rambouillet la fameuse guirlande illustrée par Robert. Au bas de chaque fleur, peinte séparément, se lit un madrigal qui s'y rapporte. Dix-neuf auteurs ont fourni à cette galanterie leur contingent poétique : Montausier, Arnauld d'Andilly père et fils, Conrart, Scudéry, Mallevillc, Colletet, Ph. Habcrt, l'abbé de Cérizy, Arnaultde Corbeville, Tallcmant des Réaux, Martin, Gombauld, Godeau, Briote, Montmort, Dcsniarels, Racan et Chapelain. Le manuscrit de la « Guirlande de Julie ?' fut

a:> tlLELLKS.

acheté quatorze mille cinq cent dix francs à la vente de M. de la V'allière, il y a soixante-deux ans.

Comme de raison, c'est M. de Montausier qui ouvre la marche des madrigaux. Donnons un échantillon de sa manière :

ZËPHIRË A iULlË.

Recevet , 6 njfmpke adoralile .

Dont les cœurs reçoivent les lois ,

Cette couronne plas durable Que celle que l'on met sur la télé des rois.

Les fleurs dont ma main la compose Font honte à ces flenrs d'or qu'on voit au firmament ;

L'eau dont Permesse les arrose Leur donne une fraîcheur qui dure incessamment ;

Et tous les jours , ma belle Flore,

Qui me chérit et que j'gidorc ,

Me reprocbo avecque courroux ,

Que mes soupirs jamais pour elle

N'ont fait naître de fleur si belle ,

Que j'en ai fait naître pour vous.

Gomment trouvez-vous le souffle poétique de ce zéphire? Le sonnet d'Oronte ne vaut-il pas tous les madrigaux de cet Alceste-là?

Aussi réservée que gracieuse et spirituelle, Julie d*Angennes ne tolérait aucune de ces lihcrtés que Ton regarde dans le monde comme de simples peccadilles. Voiture s'en convainquit un jour qu'après avoir donné la main à cette fière beauté, poUr passer d'un appartement dans un autre, il voulut lui baiser le bras. Il reçut une verte leçon de bienséance i Julie n'avait pas^ sur ce chapitre^ la même opinion que madame de Sévigné, qui, s'il faut en croire Bussy- Rabutiu, « ne tenait pas ses bras trop chers, r II est

SALONS Kt dAttARETS. 8»

vrai q»e le médisant ftuteui* do VHiit9irë ammim^se ée» (hnks ajoutie avec iA charité ordinaire i

u C'étoit nans doute patcé qu'ils hë àont pas bèaUJi. Les prend et les haisc qui veut; elle se persuadé (|u'U li'y a point de mal^ parce qu^elle eroit qù^oii h*y a pas de plaisir. »^

Voiture renvoya la leçon de retenue qu'il àVaii reçue à Tévêque de V'ence, qui venait de le provoquer à croiser le vers gaktit en Thonneur de inadenioiselle de Rattibbuillet, Il riposta ftii i;artel par un h)ndiau fanfardn, et qui finissait éinsi :

• Quittez l'amour, ce n'est votre métier;

Faites des vërl . traduisez \e psautier.

VMré («çéà d'ëeHre est fort jolie ; Hais ^ardez^fOQS de Aire de fblii -, Oa je saurai . ma foi » vous chlliér Comme un galant.

Voiture aimait ft se ^ser en bravache.

R II y a tel hravé y dit Tallemant , qui né ^Vst pés battu tant de fois que lui, car il s'est battu jusqu'à quatre fois dé jour et de nuit , à la lutie et aux flambeaux. lia première fois ce fut au collège contre le président des Hameaux; la seconde, contre la Coste, pour le jeu ; et il y eut Une rencontre assé^ plaisante , car Arnaud , qui ne prenoit pas autrement Voiture pour un gladiateur, lui alla conter à lui-même, comme une fable , qu'on lui avoit dit qu'il s'étoit battu contre la Coste , qu'il àvoit mis sa perruque sur un arbre, peut-être avoit- il été malade, et ensuite tout le succès qui ne fut pas fort sanglant , et il se trouva que tout cela étoit vrai. î^e troisième combat fut à Bruxelles , contre un Espagnol , au clair de la lune ; et le quatrième et dernier fut dans le jav^n de l'hôtel de Rambouillet, aux flambeaux, contre Cha-

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varociie, intendant de la maison... Voilure poussa Chavaroche sur je ne sais quoi , et l'autre , qui savoit que Voiture prend roit avantage de la retenue qu'il témoigneroit, et la loudroit faire passer pour une poltronnerie , mit Tépée à la main contre lui , et le blessa à la cuisse , dont il cria comme s'il eût été blessé à mort, à ce qu'on dit à l'hôtel de Rambouillet*. »

Ce fut le dernier et le plus bel exploit de Voiture. La plume à la main, nulle valeur n'égalait la sienne. Lorsqu'en 1632 il quitta Bruxelles pour rentrer en France, à la suite du duc d'Orléans, il écrivit à mademoiselle Paulet cette lettre triomphante :

ce J'ai cheminé douze jours sans m'arréter depuis le matin jusqu'au soir... Je me suis trouvé en des lieux où les plus vieilles personnes ne se souviennent pas d'avoir jamais vu de lit. Et, pour nie rafraîchir, je me trouve à cette heure dans une armée où les plus robustes sont fatigués. Cependant, je vis encore, et je ne vois ici personne qui se porte mieux que moi. En arrivant, je me suis fait enrôler, par la faveur de M. de Chaudebohne , dans une compagnie de Cravates , et je puis vous dire , sans vanité , qu'il n'y a personne qui y fasse mieux que moi. Je n'ai point encore enlevé de femme ni de fille , pour ce que je me suis trouvé un peu las du voyage, et que \e n'étois pas en trop bonne consistance ; tout ce que j'ai pu faire a été de mettre le feu à trois ou quatre maisons^. »

Voiture dépouilla une fois ses grands airs de ma« tamore. Un grand seigneur blessé par une de ses épi-

< Historiettes, première édition, t. II, p. 287 , 288. ' t,eltre du 17 juin 1632.

grammes Fayant provoqué en duel, il lui fit cette réplique :

— La partie n*est pas égale : vous êtes grand , je suis petit ; vous êtes brave , je suis poltron ; d'ailleurs vous voulez me tuer... eh bien, je me tiens pour mort.

L'affaire Chavaroche causa du scandale et refroidit quelque peu les sympathies de madame de Rambouillet pour Voiture, le poète gâté de la maison. Il n*y venait pas, il y demeurait depuis sa présentation. M. de Chaudebonne avait été son introducteur.

— Monsieur, lui avait-il dit, vous êtes un trop galant homme pour rester dans la bourgeoisie , il faut que je vous en tire.

Il Ten tira si bien... que le pauvre Voiture s'enivra de vanité. Condé dit un jour :

— Si Voiture était de notre condition , personne ner pourrait le. souffrir.

On le rappela durement à l'obscurité de sa naissancct. 11 contait , pour la deuxième fois , une histoire d'amour.

— Monsieur, s'écria madame des Loges, vous nous avez déjà dit cela; percez-nous-en d'une autre.

Son père était marchand de vin.

Vincent Voiture était fort recherché dans les ruelles, quoiqu'il fût loiu d'avoir la mine d'un Céladon. Il a tracé lui-même son portrait dans une lettre adres* sée à une maîtresse inconnue : u Ma taille est deux ou trois doigts an-dess^jis de la médiocre. J'.ai h, tête assez belle , avec beaucoup de cheveux gris ; les yeux doux, mais un peu égarés, et le ^sage assez niais, n Madame Saintot répondit à d'Ablancourt, qui lui demandait ce qu'elle trouvait de charmant dans cet homme-là :

«^ Ah ! gi VOUS saviei comme il esl agréable parmi les femmes quand il veut !

Il avait des appétits féolinins : il adorait les confituies. Le père Daire, parlant dans son Hiitoire d'Aniiens d'une maîtresse qu'avait Voiture durant son séjour à Lisbonne, se sert d'une comparaison tirée des goûts sucrés de son compatriote : « Elle étoit plus douce que la marmelade du pA;j^s. n

Voiture avait, selon Tallemant, » deux passions dominantes, FamoUr 6t le jeu, mais le jeu plus que Famour. Il jouoit avec tant ~£l' ardeur qu'il falloit qu'il changeât dé chemise toutes les fois qu'il sortoit du jeu*, n C'était, du reste, si vice il y a, un vice héréditaire. Son père s'était illustré sur ce terrain : il avait abusé du piquet. Richelieu réparait les pertes du fds , qu'il avait , du reste , richement pen^ sionné.

Si Voiture aimait passionnément le jeu et les femmes, en revanche il détestait le vin; D'où venait ce dégoût profond? N'était-ce pas plutôt de la tête que de l'estomac? On a prétendu qu'en repoussant le vin il n'avait obéi qu'à une rancune puérile. Les raiUeries prddiguées aux brocs et au comptoir paternels avaient, en réalité, grièvement blessé son amour-propre. *

— Le vin , disait Bassompierre , qui fait revenir le cœui" aux autres, fait pâmer Voiture.

A table, le baron de Blot, le verre en main, im** ptovisa ce quatrain :

Qpoi , Voilure , tu dégénère !

Hors d'ici : maagreblea de toi !

Ta ne vaudras jamais ton père , Tu ne vends du vin, ni n'en boi.

' Historiettes, première édition, t. Il, p. 277

SALOMS ET CABAMEtii^ SI

Voiiupe riposta par deux rondeaux où sonTgloriQées les prouesses amoureuses du buveur dVau ' . Mesdames Saintot, des Loges et de Sablé pouvaient en témoigner. Cela faisait môme tapage, et le bon, rexcellent Chapelain crut devoir venir, à ce sujet, en aide à son ami^ en mettant une couche de religion sur les mœurs relâchées de V'oiture. Il écrivit la fameuse lettre citée par Pélisson i u Pour écrire des épitres licencieuses et lascives « M. do Voiture n'en est pas moins un bon chrétien, et il a trouvé le moyen de vivre en môme temps selon F Evangile et selon son siëde, d'aller soigneusement à la messe le matin, par vraie dévotion , et de galantiser assidûment Faprès-^inée^ par une corruption d'esprit invétérée, r Il galantisait encore quelques jours avant de mourir, avec la fille du gazetier Renaudot.

— Il est mort , dit mademoiselle Paulet , comme le Gtapd Seigneur entre les bras de ses sultanes.

Mademoiselle Paulet était cette u rousse au teint blanc » dont parle Saumaise , et qui haïssait Voiture d'une belle haine. Il avait osé railler la vertu de la « Lionne » . On la nommait ainsi à cause de sa fierté, de ses yeux vifs et de ses cheveux dorés. Elle jouait du luth à ravir, et joignait à ce talent une voix des plus harmonieuses. On raconte que deux rossignols furent trouvés morts» — morts de jalousie, — ► au bord d'une fontaine où elle avait chanté tout le jour. Cette sirène avait quelque peu prêté le flanc aux saillies de Voiture. Elle n'était rien moins qu'avare de ses charmes. Henri IV fut un de ses premiers tenants ; après lui vinrent les ducs de Guise , de Chevreuse et de Lansac^ sans compter le menu fretin, La bourgeoisie a passé par-là dans la personne d'un

' Voyez n« 3 de l'Appendice.

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marchand de la rue Aubry-le-Boucher , flanqué d'un docteur en théologie.

Godeau fut le bon ange de mademoiselle Paulet. Il ramena sa vertu sur Teau. L'abbé de la Victoire, qui riait de tout , se moqua de cette tendresse platonique. Il appelait la Lionne u Madame de Grasse n . Elle fut loin , du reste , de prendre cette plaisanterie en mauvaise part. Elle avait parfois Thumeur plaisante. On la vit entrer un soir à T hôtel Rambouillet en oublieuse. Son corbillon était garni de rubans roses , et son habit de toile , tout jonché de rubans ; elle portait une calle , bonnet aplati couvrant les oreilles et échancré par devant. Elle fit jouer des oublies , et ne fut reconnue que lorsqu'elle entonna la chanson.

Madame de Rambouillet avait une grande affection pour mademoiselle Paulet. La première fois que la Lionne vint la visiter à sa maison de campagne , (c elle la fit recevoir, dit Tallemant,*à Feutrée du bourg, par les plus jolies filles du lieu , et par celles de la maison , tourtes couronnées de fleurs , et foi*t proprement vêtues. Une d'entre elles , qui étoit plus parée que ses compagnes , lui présenta les clefs du château , et quand elle vint à passer sur le pont , on tira deux pièces d'artillerie qui sont sur une des tours... Mademoiselle Paulet mourut en 1(351, chez madame de Clermont , en Gascof^ne , où elle étoit allée pour lui tenir compagnie. M. de Grasse y alla exprès de Provence pour l'assister à la mort. Elle ne paraissoit que quarante ans et en avoit cinquanteneuf. Tout le monde vouloit qu'elle fût beaucoup plus vieille qu'elle n'étoit. Cela venoit de ce qu'elle avoit fait du bruit de bonne heure'. »

* Historiettes, première ëditioo , t. I, p. 203.

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Le mot que nous avons cité de mademoiselle Paulet, au sujet de Voiture, ne fut pas le dernier trait lancé cofttre lui. Sarrazin le larda d'une satire mipartie en vers , mi-partie en prote et intitulée : « La Pompe» funèbre de Voiture. » Donnons-en quelques fragments :

De par le fils ^ Jupiter , Yons été» prié d'assister Aax fonërailles de Voiture .

Qui demain mardi se ferout Au Parnasse , sa sépulture , Où les Muses se trouveront.

« Premièrement parurent les Grâces , les cheveu?^ en désordre et sans leurs guirlandes accoutumées. Elles avoient déchiré leurs vêtements , pour témoigner leur déplaisir, et étoient quasi nues. Elles conduisoient cinquante Amours communs, qui portoient au lieu de leurs flambeaux ordinaires desJorches à demi éteintes de leurs larmes , et marchoient deux à deux , ayant leurs bandeaux déchirés , leurs carquois renversés et vides, leurs arcs traînans, et leurs ailes ployées et basses. Trente petits Cupidons suivoient ceux-ci, et faisoient beaucoup plus les affligés que leurs compagnons : mais on soupçonnoit cette grande douleur d'hypocrisie , car ces trente étoienf tous amours coquets , qui sont de grands comédiens , et qui ne ressentent jamais les passions qu'ils témoignent. Le défunt n'avoit point eu de plus ehers amis, ni qu'il eût plus volontiers employés en ses affaires. Aussi étoient-ils choisis pour porter une partie des honneurs de la pompe : et tenoient, l'un la bigotèrc (bourse); l'autre, le miroir; l'autre, les pincettes ;

cl 0i|tiM t Idm fiair#8 1 lei peignes d'm^ttilb de topiuc, lei ))qU9s 4? pondi^e, lot pommades^ lei eisenceSf lei huilpsi le« lavonileties , les pastilles et le reste d#» .»F|»es qttl.4^ieat servi atts conquîtes do grand Voilure* Mais voyea eommeni on se trompe au choix qu'on fait des amis. Ces petits fripons qui pensoient duper le monde avec leurs larmes feintes , dès qu'ils croyoient n'être point aperçus, badtt^oient avec les choses qu'ils portoient, IVun '^faisqil de» grimaces devant le miroir ; Vautra se bridoit de la bigotère ; l'autre tiroit les poils des sourcils de ses compagnons avec les pincettes. Il y en a^oit mên^^ un qui s'enfarinoit de la poudre, et un aul^e qui se faisoit des lunettes de la peinture dont dans les derniers temps <Voît»re rajeunissait ses cheveu» et sa barbe. Après .eu< paraiasoieni viitgt grands Gupidons ooupoftnés d0 palmes et de cyprès, armés en Amours, mais ayant leurs armes couvertes de crép^. Ils portoienl lei marques de plusieurs victoires galaqtes i des bra*

cêleti do cheveux, des bagues, des rubans car

Voiture avoit aimé depuis le sceptre jusqu'à la hoii«» letle, depuis la couronne jusqu^à la calle, »

Cette satire est la meilleure production de iarraî» lin. Les ridicules de Voiture y' sont fustigés ave^ verve , mais son talent n'en a été nullement atteint. Lo critique est toujours dépassé de la t^te^ 11 y a diâ Boileau dans Sarrasin et du Voltaire dans Voiture. Ce dernier a été qualifié avee raison de u père lie Tia* génieuse badinerie. n 11 tournait le eouplet avec un laisser^aller plein de naturel. Juges-en ) il s'agit d'un voyage fait à Orléans et qu'il raconte, ou plutôt qu'il chante sur l'air, alors fort à la mode, du BranU éhs ffiets. Ce fut un préoédent pour l'œuvre eonvmulie de Chapelle et de Bachaumont :

Koqs trouvâmes prêt S^rcote (Cas étrange et vrai pourtant ) , Des bœufs qu'on voyait broutant Dessus le haut d'une motte ; ^t plus bat quelques codions fit bon nombre de montons.

Nèds vimes dent demoiselles.

liOrsqm neug fûmes dedans .

Qui p^roissoien^ , à leurs dents , D'assez geutilles femelle^ j Frère Olande , qui les vit , De fort bon cœur leur sourit.

Nous n^avofis pas choisi, nous avotis pris au ha-* saki. Mais revenons à Pauteur de la « Pompe funèbl^e de Voiture » .

<« C^étoit un agréable homme que monsieur de Sarrazin, dit Segrais dans ses Mémoires-Anecdotos ; il iaiioit 8'ur«'lew;hamp le bon prédicateur, et disoit les choses les plus belles , et de la plus belle manière du monde.... Quand mt^dame de LonguevUIe lui disait ï garrëzin, prêchez comme un eordelieP, il prêchait comme un cordelier : Prêches comme un et^pucin, il prôchoit comme un capucin. S'il y a voit eu de son temps un Père Bourdaloue , et que madame de Longueville lui eût dit : Prêchez comme le Père Bourdaloue, il auroit prêché de même*; n

Done iàrra^in étiiit un bateleur , — fort habile , d'aeconit mais un bateleur. Il était le Triboulet de l'hétel Rambouillet. C'est ce qui le distingue de Boi« leau^ qui sut toujours manquer de gaieté.

Balzae était un des acteurs sérieux du cénacle de la rue Saint-Thomas du Louvre. Chapeau bas! il

I Édition d'Amsterdam, 1733, p. 10 et 116.

4i , HLËLLES.

s'agit d'un homme que Bayle ne craint pas d'appeler u la plus belle plume de France n . 11 ajoute :

« On ne sauroit a^sez admirer, vu l'état où il trouva la langue françoise , qu'il ait pu tracer un si beau chemin à la netteté du style. Il ne faut pas trouver étrange que ses écrits sentent le travail. L'élévation et la grandeur étoient son principal caractère; on ne va point là sans méditafion*. îi

Jean-Louis Guez avait pris son nom de Balzac d'une petite terre patrimoniale ainsi appelée et située à deux lieues d'Angouléme. 11 affectionnait beaucoup ce coin de la Charente où il était né. Aussi le quittait-il rarement. Il l'appelait u son désert ^ . Ce désert était quelquefois une sorte de carrefour, où l'on arrivait de tous côtés. Les idolâtres venaient en foule adorer l'idole. Balzac, qui, en réalité, aimait la solitude, gémissait alors de son métier de Dieu. Il s'écrie avec une amertume pleine de superbe, dans son Entretien VII :

« Que ce bruit et cette réputation sont incommodes à un homme qui cherche le calme et le repos ! . . . 11 est persécuté , il est assassiné de civilités , qui lui viennent des quatre parties du monde. Et il y avoit hier sur la table de sa chambre cinquante lettres qui lui demandoient des réponses ; mais des réponses éloquentes , des réponses à être montrées , à être copiées, à être imprimées... La condition de celui qui a dessein de leur plaire (à ces quémandeurs d'autographes), est pour le moins aussi malheureuse que celle d'un homme qui seroit obligé, ou de ne parler jamais qu'en musique, ou d'être sur un théâtre depuis le matin jusques au soir, ou de passer toute sa vie

• DicUonnaire hiilorique (1820), t. 111, p. 67.

SALOMS £T CABARETS. i3

en jours de cérémonie , et avec un autre habillement que le sien. Ce n^est pas tout que cela. On lui envoie du françois de Castelnau-d'Arey, des vers de basse Bretagne , du latin de Gothie et de V^andalie , de. la raillerie de Bruscambille et de Turlupin, pour en avoir son jugement... Sans être avocat consultant, il a quantité de sacs 6t de pièces à examiner... Pour l'achever, il vient ici des importuns en personne, quelquefois de plus de cent lieues, et tout exprès, si ou les veut croire, qui lui donnent le dernier coup de la mort, lui disant, pour leur premier compliment, que sa haute réputation, et la célébrité qu'il a donnée au lieu où il est , les ont obligés àe venir voir cette personne si connue et ce village si renommé; qu'il ne doit point trouver mauvaise une si juste et si honnête curiosité que la leur. Un de ces curieux lui commença il y a quelques jours sa harangue, par le respect et la vénération quilavoit toujours eus pour lui et pour messieurs ses livres. 11 n'est rien de plus historique que ceci , et vous pouvez voir par là jusqu'où peut aller le style des compliments ^ '>

Balzac n'avait pas toujours la même répulsion pour les parfums de la louange. Il s'admira, il s'encensa lui-même. Sous le couvert de Girard , théologal d'Angoulême, dans la préface de ses « Lettres choisies » , il se dresse un piédestal de ses propres mains. Jamais on ne s'est portraituré avec plus d'amour :

u 41 communique sa vertu aux choses qu'il touche et ne prend pas leurs défauts : il dore les nuages qu'il ne veut pas dissiper. Une fename illustre m'a dit autrefois de lui qu'il donnoit de l'agrément aux objets les plus vilains et les plus disgraciés, parce que

' Entretiens (1663), EUevier, p, 159-161.

4i KliËLLBS.

les GrUoes et lui ne se qaittoient point, et qu'il n'y avoit pas inoyen qu^il se pût défaire d'elles. Elle disait vrai ; les Grâces habitent dans ses papiers : quoi qu'il puisse écrire, il ne saurait les chasser de ce qu'il écrit : sa mauvaise humeur est teinte de leur impres« sien, et il plaît en se fâchant*. "

A la bonne heure, au moins! Celui que Richelieu appelait u l'élogiste général » ne s'épargnait pas lui-* même, dans l'occasion.

Le (( grand épistolier n avait le travers de se vêtir d'une façon extravagante. Partisan fanatique du justaucorps, il en portait de toute sorte, de toile fine d'Allemagne, lustrée et satinée, de taffetas ondulé, de bleus et d'incarnats.

« Il a , dit Tallemant , des visions jusques aux moindres petites choses : il demanda de l'aigre de cèdre à M. Conrart, qui étoit devenu son commissionnaire après M. Chapelain... Il lui faisoit entendre, sans faire semblant de rien , que si les pots dans lesquels il lui enverroit cet aigre de cèdre étoient bleus et blancs, ils lui plairoient davantage... Il eut une plaisante curiosité dans l'impression de ses discours; il n'y a pas une ligne qui ne soit finie par un mot entier; il n'y a jamais de mot coupé en deux ^ »

Balzac soutint de rudes sièges à son début,' Il se mit à dos les moines pour avoir dit qu'ils « sont dans le monde ce qu'étoient les rats dans l'arche « . Le frère André fut, selon l'expression de Voiture, F Hélène de cette guerre. Le père Goulu , général des Feuillants, vint à son aide et faillit assommer Balzac, en lui jetant à la tête deux volumes de lettres... On

' Lettres chômes , 1648, Courbe. Avertissement.

^ -Tallemant, Historiettes, t. IV, p. 165, première éttiUon.

yGoogk

SALONS ET CABARETS. 4:i

sait cd qtie sont et ce que pèsent les injures des dé^ ?ots. L'engin du père Goulu était quelque chose comihe une massue trempée dans la boud. Balsac, renversé tout d'abord, fmit par se relever, mais né riposta point. Aux coups succédèrent les coups, venant de toutes parts. Bautru disait qu'il fallait a être bien attractif d'injures » ^ pour se mettre sur lés bras de si nombreuses attaques; L* auteur du u Socrate chrétien n prit le parti de se glorifier de la tempête qii'il avait déchaînée. Il écrivit la lettre suivante au chancelier Séguier, qui venait d'empêcher la publicia^ tien d'un nouveau pamphlet :

tt Tant qu'il ne se présentera au sceau que de ces gladiateurs de plume , ne soyez point avare des grâces du prince, et relâchez un peu de vôtre sévérité. Si lé chose étoit nouvelle , il se peut que je ne sérois pas fâché de la suppression du premier libelle qui me diroit des injures; mais à cette heure qu'il y en a peur le moins une nîédîocre bibliothèque, je suis presque bien aise qu'elle se grossisse et prends plai-* sir à faire une monjoye des pierres que l'envie m'a jetées salis me faire maP. n

La réputation que Voiture s'était acquise pair ses Lettres pesait au a grand épistolier n . Il en perdait k sommeil, il en perdit la vie^ si Segrais dit vrai. — Il imita les envieux dont il parle dans sa lettre au chancelier, et u jeta des pierres » à un homme qui r avait tiré d'un mauvais pas avec une délicatesse et une générosité sans exemple* Qui ne se rappelle ce fameux billet :

u Je, soussigné I confesse devoir à M* de Balzac, la

< Qaarante-troiiième leitre dd XVI* livre. OEnvrn (1665), in-fol. t. l«r, p. 110.

somme de 800 écus pour le plaisir qu'il m^a fait de m'en emprunter 400. »

Voil& qui est noble, voilà qui est grand. Mais, hélas ! la jalousie passe Téponge là-dessus, et Girac est lancé aux mollets de V^oiture dont Gostar prend la défense, avec une vigueur couronnée de succès.

Richelieu, qui n'aimait pas la prose, tenait Balzac en très-faible estime. Il lui gardait d'ailleurs rancune, pour n'avoir placé sous son haut patronage ni le Prince ni les Lettres. L'amour-propre du cardinalministre était piqué au vif. L'homme puissant, habitué atix génuflexions de tous les porte-plumes, s'étonnait et s'irritait de rencontrer un scribe qui ne fût pas son thuriféraire. Il s'en plaignit eu ces termes à Bois-Robert : u Se croit-il assez grand seigneur pour ne pas dédier ses livres ?. » La fierté de Balzac devait s'adoucir avec le temps. Ménage nous le montre quêtant les faveurs.

u M. de Balzac , dit-il , étoit toujours malade ou valétudinaire. Un jour, faisant sa cour à M. le cardinal de Richelieu en présence de M. de Bautru, ce ministre lui demanda s'il ne se portoit point mieux. M. de Bautru, sans donner le temps & M. de Balzac de parler, dit à M. le cardinal : Gomment pourroitil se bien porter? il ne parle que de lui-même , et à chaque fois il met le chapeau à la main , cela l'enrhume. Quoique M. de Bautru fût son ami, M. de Balzac ne laissa pas d'être trés-mécontent de ce qu'il lui avoit rendu un si mauvais office auprès de M. le cardinal de Richelieu , dont il espéroit quelque chose. M. de Balzac avoit premièrement aspiré à être évêque. Il se retrancha ensuite à devenir abbé; mais il no réussit à pas un de ses desseins. 11 a même écrit dans quelqu'un de ses ouvrages qu'il ne seroit jamais abbé,

à moins qu'il ne fondât Tabbaye. Quoiqu'il eût des incommodités presque continuelles, ajoute Ménage, cela n'empêchoit pas que sa conversation ne fût trèsagréable. 11 étoit affable, caressant. On étôit ravi de le voir ; il portoit son cœur sur ses lèvres ; il embrassoit et caressoit avec tendresse. Cest dommage que sur la fin de sa vie il se mit si fort dans la dévotion, qu'il entra dans un couvent de capucins où il vouloit prendre Thabit*. t)

D'aucuns ont prétendu qu'il demanda de mourir dans l'habit de saint François. C'est le sceptique Bayle qui le premier fit courir ce mauvais bruit.

Nous l'avons dit, Balzac était une des figures graves de l'hôtel Rambouillet. En compagnie de Condé et de Corneille, il se tenait dans un coin du salon bleu, et discutait sur Rome et les Romains.

M. le Prince, après avoir applaudi aux gayetés de Voiture, aimait à se retremper dans une conversation sérieuse, u La grandeur de son esprit surpassait la grandeur de son courage^. » 11 s'élevait aux plus hautes considérations, et étonnait ses illustres interlocuteurs par les éclairs de son intelligence supérieure. Hâtons-nous d'ajouter que, Corneille et Balzac disparus, il reprenait bien vite le ton dégagé qui était le fond de son caractère. 11 avait de l'entrain et jetait le mot avec aisance et à propos. On raconte que, ira-' versant la Bourgogne, il eut la fantaisie de voir ^^ un possédé» qui faisait quelque tapage. On en disait des merveilles. M. le Prince sentit la farce sous le miracle et nargua le possédé, qui, furieux, fit mine de se précipiter sur lui.

» Ménagiana, t. I, p. 137, 138. 2 MémoireS'aneedotet , p. 102

'^- Monsieur le dlablie ^ s'écria Camlé en brandis^ sant sa canne^ si tu me touches, je t'a?értis que je rosserai bien ton étui.

Ce fut fait de la diablerie.

Le frère de mademoiselle de Bourbon était ah deé plus chauds admirateurs de Corneille. A la première représentation de Ginna, il laissa éclater ses sanglots à ces magnifiques vers i

Soyons amis , Cinaa , c'est moi qui t'en convie , etc.

Avant de livrer ses pièces au théâtre, CorrteîUé lés lisait rue Saint-Thomas du Louvre. Sa mauvaise die* tion en voilait les beautés, u II ne faut rehténdrc qii'à rhôtel de Bourgogne, » disait Côndé.

u A voir M. de Corneille, écrit Vigneiil-aMàrvillé (Bonaventurë d'Argôné), on rie Faiit^bit pas pl^ll poiif ûîi homme qui faisoit si bien jiàrler M Qrtets el les Romains^ et^qrii donnoitun si gràrid relief àtit lëtt^^ timents et àlix pensées des héros. La première Mi que je lé vis , je le pris pour un marcharid dfe Rouéii; . ; La nature qui lui avoit été si libérale en àéi choses extraordinaires F avoit comme oublié daps lei Jiliis communes. Quand les familiers amis, qtii èuroient souhaité de lé voir parfait en tout , lui faisOiéni remarquer ses légers défauts , il souriait et disait : Je n^en suiis pas moins pour cela Pierre Corneille * . »

Voici le portrait qu'en trace son neveu :

« Il étoit assez grand et assei plein , F air fort simple et fort commun , toujours négligé et peu curieux de son extérieur. Il avoit le visage assel; agréable , un grand nez , la bouche belle , les yeux pleins de feu , la physionomie vive , des traits fort marqués et pro-

* Mélanges d'histoire et de littérature, t. I, p^ 199, 194.

SALOX'S ET GABARÏITS. 40

près à être transmis à la postérité dans une médaille ou dans un buste. Sa prononciation^ n'étoit pas tout à fait nette. U lisoit ses vers avec force, mais sans grâce*, n

Un jour qu'il reprochait à Bois-Robert d'avoir traité ses vers cavalièrement,

: — Comment pourrais-je, répondit Tabbé, avoir mal parlé de vos vers sur le théâtre, les ayant trouvés admirables dans le tems que vous ]es barbouilliez en ma présence ^ ?

Nous nous étendrons plus longuement sur Corneille dans le chapitre que nous consacrerons aux collaborateurs de Richelieu. Il aftrive souvent que des illustrations littéraires ont fréquenté plusieurs cercles. Nous avons pris pour règle de ne le^p* donner tout le relief dont elles sont dignes, que dans le milieu où leur individualité a tenu le plus de place. C'est ce qui nous fait renvoyer le vieux Malherbe, pour ne citer q^i'un nom, à la réunion de la vicomtesse d'Auchy.

Passons au bonhomme Chapelain.

Quand Chapelaia parut à Fhdtel Rambouillet, il portait un habit qui avait dix ans de date et qui était de satin colombin, doublé de panne verte et orné de petits passements. colombin et vert, à œil de perdrix. Précédemment on l'avait vu attifé d'un justaucorps de taffetas noir moucheté, fait d'un vieux cotillon de sa sœur, qui habitait avec lui. Chapelain était d'une avarice splendide et coquette. Les mailles relâchées de ses vêtements le firent surnommer le u chevalier de l'araignée. » Il n'était pas plus grand que le u nain

> OSuvrei de Fontenelle, 1818, t. II, p. 349. 3 Ménagtana, t. 1, p. 312.

M) nUELLBS.

dé Julie '?; en nH^anbhè, i\ était d'une belle teiâetti*. Afec de teli aj|rémeiits, il s'avisa, un jour d'bunleur Mâtre^ de vouloir en eonter à une jolie fille nisninièe Pelloquin, qui appartenait à madame de Montausiôr, et dont M. de Montaiisier était eoifTê. Le charmant lutin rit beaucoup de la fantaisie du poëte et de ses grâces qui montraient la corde, — par un beau soleil.

VébgisU universel appelait Chapelain û Tessûseur de toutes les fautes }> . 11 était digne , à tous égards, de cette qualifieatton : il blabchissait les actions Les plus noires et raccommodait les réputations déchirées. Ce n'était pas originalité, mais prudence. Pour ce^ Balîac Tavait aiissi, avec raison, nommé u le circonspectissime i) . Chapelain ménageait la chèvre et le chou. Segrais le tance vertement à cette occasion. Il n'avait, dit41^ qu'une u aniitié de lâche ^ ». Comment en aurait^il été autrement ? » L'excuseur de^ toutes les fautes » ne {Pouvait avoir qu'un anii s — lui. Il se suffisait à lui-même, et prenait en pitié Te reste des hommes.

Chapelain, avant d'être une illustration, avait été gouverneur des fils du grand prévôt « M^ de la Ti'ousse. En cette qualité, il portait l'épée, ce qui jurait fort avec sa courte taille et sa mine débonnaire. Ses parents, rougissant pour lui d'un {Pareil ridicule, ohargèretlt Boutard, secrétaire de Fontenay-Maréuil, de faire- disparaître cette innocente flamberge. Boutard usa d'un procédé infaillible. Connaissant l'héroïsme de Chapelain, il vint le trouver, avec un visage effaré, inventa un duel et pria le pdêiê de lui servir de second. Chapelain refusa énergiquement d'aller

' Mrnmres-anecdotfs , p. 222.

sur le pré, La France attendait un poëme épique, cemmê les Hébreux attendirent la manne dans le dessert. Or il portait la Pticelle dans ses flancs de poète, et «0 pouvait exposer -sa vie à la légère, car c'eût été compromettre, sur un coup de dé, le sort d'une oeuvre si convoitée et qui devait être V Iliade de son pays. Boutard trouva la raison concluante, mais aussi Tépée inutile. Chapelain fut de xet avis, et se hâta de là pendre au croc.

Lorsque parut ce fameux poëme épique annoncé depuis vingt ans, chacun de se précipiter sur cette pâture divine. La Pticelle eut d'abord un tel succès qu'on en dévora six éditions dans l'espace de dix-huit mois; Mais ce triomphe n'était que factice, et ne pouvait durer longtemps. L'auteur le devait à la renommée que son poëme lui avait acquise à l'avance. Colossale renommée! On avait enivré d'encens le pauvre Chapelain. Godeau, « le nain de Julie » , lui envoyait des vers bouffis d'éloges :

Le grand brait de ton nom te trouble et t'incommode : L'an t'apporte un sonnets l'autre t'apporte une ode.

« M; Chapelain, ditBaillet, sembloit avoir succédé à là réputation de Malherbe, depuis la mort de cet auteur, et l'on publioit hautement pkr toute la France que c'étoit le prince des poètes françois , et qu'il avoit même autant d'avantage stir Malherbe , que le poëme épique en a sur le lyrique «t sur les autres genres de poésie. C'est ce qui paroît par les témoignages de diverses personnes qui ont observé ce qui se disoit sous le ministère des cardinaux de Richelieu et Mazarin. M. Gassendi, qui étoit son ami, en a parlé dans les mêmes sentiments, disant que les Muses francoises avoient trouvé leur consolation et une ré-

paration avantageuse de la perte qu'elles aroient faite à la mort de Malherbe dans la personne de M. Chapelain , qui s'étoit mis dès lors à la place du défunt, et s'étoit rendu l'arbitre de la langue françoise^ »

Ce n'était pas un homme, c'était tout un aréopage, — avant la Pucelle, Le poëme paru, adieu la réputation. On souffleta outrageusement l'idole qu'on avait encensée. Il plut des épigrammes. On avait dit, à propos de la Pucelle :

Dans mille ans l'on parler» d'elle , Ou l'on ne parlera de rien.

Après publication, ces vers furent remplacés par les suivants :

Depuis vingt ans on parle d'elle , Dans dix mois on n'en dira rien.

Cette flèche était sortie du carquois de Linière, que le naïf Chapelain avait blessé autrefois par sa franchise.

— Monsieur le chevalier, lui avait-il dit, vous avez beaucoup d'esprit et de bonnes rentes. C'en est assez, croyez-moi, ne faites point de vers. La qualité de poète est méprisable* dans un homme de qualité comme vous 2.

La chute de l'auteur de la Pucelle ne peut se comparer à aucune chute. A^rès l'avoir vanté , « paranymphé « , outre mesure , on ne se contetita pas de le fustiger, on le dépeça tout vivant. Mais il avait une force d'âme que rien ne pouvait abattre. Que lui

* Jugements deê sçavanls , t. V, p. 2" 8. ^ 2 Boileau, Œuvra, 1141, t. V, p. 132.

SALO\S ET-GABARETS. 53

reprochait la critique? Le plan? non, l'exécution. Vétilles que cela ! Il a laissé douze chants manuscrits, précédés d'une préface où s'étale cette phrase pleine de dédain : « Quant aux vers et au langage , ce sont des instruments de si petite considération dans l'épopée , qu'ils ne méritent pas que de si grands juges s'y arrêtent, n II finit par déclarer, du haut de son pégase poussif, qu'il prend « l'univers pour théâtre et l'éternité pour spectatrice r .

En attendant les hatlements de mains de l'éternité, Chapelain battait monnaie chez son libraire. Il reçut de Courbé mille écus, après avoir touché pendant vingt ans deux mille livres de M. de Longueville, sans compter les bénéfices que Bois-Robert lui avait fait obtenir. Ou peut dire que Chapelain vécut et mourut de la Pucelk. JVIadame de Longueville ne partageait pas l'engouement de son mari pour ce poëme rocailleux et sottement burlesque , où pullulent des vers de cet acabit :

L' Anglois^sar elle tonne , et tonne à grands éclats ; Mais , pour tonner sur elle , il ne l'étonné pas.

Pauvre Jeanne! n'était-ce donc pas assez^ d'avoir été torturée par l'évêque Cauchon!

Madame de Longueville disait , pour ne pas trop blesser M. de Montausier, un des fanatiques de la Pucelle :

— Cela est parfaitement beau , mais cela est parfaitement ennuyeux.

Cet ouvrage indigeste et soporiûque se vendait quinze francs, petit format, et vingt-cinq, grand format. Chapelain, en sa qualité d'avare, » s'avisa d'une belle invention; il associa deux personnes pour ne leur donner qu'un exemplaire au lieu de deux.

54 RLëCLËS.

comme à madame d'Avangour et k mademoiselle de ^ Vertus, sa belle-sœur, qui, quoiqu'elles fussent alors à Paris ensemble , sont pourtant pour l'ordinaire fort éloignées Tune de Tautre , car la première demeure en Bretagne et l'autre ici; comme à M. Patru et à moi, qui sommes logés à une lieue l'un de l'autre ( à M. Pellisson et à un de ses amis qui est secrétaire de Bordeaux, ambassadeur en Angleterre. Il en a donné même à quelques-uns à condition de le laisser lire à tel et à tel ; mais à ceux qu'il craignoit , à des pestes, il leur en a donné un tout entier, comme à Scarron, à Boileau (Gilles), Furetière et autres *. «

Chapelain fut avaricieux jusqu'au bout i il périt bravement sur la brèche. Nul n'était plus ponctuel que lui à l'Académie. Un jour qu'il s'y rendait par une pluie battante , il rencontra rue Saint-^Honoré un ruisseau si large qu'il ne pouvait le franchir. Une planche était là , mais un sou était le prix du passage, 11 attendit que l'eau s'écoulât; mais trois heures ap-* prochaient, et les jetons de présence allaient être perdus. Que faire? Chapelain prend une résolution stoïque : il entre dans l'eau , à mi-jambe , aux applaudissements narquois des polissons du quartier, et arrive tout trempé à l'Académie , où il dissimule SCS jambes avec soin , au lieu d'aller les sécher à la cheminée. On ne joue pas impunément un pareil jeu à l'âge de soixante-dix-neuf ans. Il mourut quelques jours après , laissant cent mille écus de fortune , dont plus de deux cent mille l'wrres en argent comptant.

Peu de poètes ont réjoui à ce point le cœur de leurs héritiers ; mais peu de poètes aussi ont su tirer un tel lucre de tels vers. Ses œuvres comprennent,

' Tallemant, t. IV. p. IM. 120. dcttilèmc ëdition.

SALONS ET CAiAKETS. :>;,

outre les dou|e énormes ckanU de la Puceik, deë odes... iljlipiitées. L'ode au cardinal de Richelieu contient trente strophes de dix ilprs , et celle qui est adressée à Mazarin , quarante-six strophes également de dit vers< Condamner un patient à lire tout ce fatras rimé, ce serait le condamner à mor(. Et pour-» tant Fauteur de Corneille et son temps a survécu à la lecture des douze chants inédit^ de la Pucelle, Quel tempérament !

Si Ton a attaqué sans pitié ni merci les vers de Chapelain , on a , par compensation , vanté sans mesure son talent de critique. C'est lui qui, lor^ de Feiiamen du Çid, tint la plume au lieu et place de r Académie.

Nous ne parlerons pas maintenant du Jugement qu'il formula. D'ailleurs, pour nous, Chapelain, eomm^ crîtique, est tout entier dans cette opinion tomhée de ses lèvres et recueillie par ^egrais. «Il disoU que M» Corneille quia fait dp si beaux vers ne savoit pas l'art de la versification , et que c'étoit lu nature qui agissoit purement en lui ^ n A l'école, vieux Corneille I L^aute^r de la Pucêllê t'enseignera l'ingénieux moyen de faire savamment dps vers stupides. La littérature difficile... à lire descend, en droite ligne, de la Pmelie,

Chapelain, qui avait assisté aux débuts de l'auteur du Cid^ fut aussi témoin de ceux de Bossuet, qui eurent lieu k l'hôtel Rambouillet. On sait dans quelles oTrconstances. Le marquis de Feuquières ne cessait de vanter le petit prodige. Bossuet, dès l'âgp de seiie ans , promettait de laisser bien loin derrière lui les Camus, les Ungende et lc3 Testu. M. de Feu-

' Mémoirei'anee40ic9 » p. 187.

56 RLELLËS.

quières allécha tellement la curiosité qu'il fut mis eu demeure de donner des preuves à Tappui de ses éloges , de faire e^in Texhibition du jepne orateur. Le jour Bxé , on convoqua le ban et Tairière-ban du cénacle. Bossuet obtint les honneurs de la réunion ^u soir, qui était là réunion sérieuse. Les boutsrimés et autres passe-temps folâtres occupaient celle du matin. Le grave hôtel Rambouillet se déridait parfois au point de jouer à colin-maillard, comme une académie d'écérvelés.

Quand Fheure du rendez-vous sonna, les invités se présentèrent en foule. On attendait avec impatience le futur u aigle de Meaux r: , que le marquis de Feuquières. était allé chercher dans son aire, le collège d'Harcourt.

Rien de plus animé que Kaspect de cette assemblée d'élite. Nous allons détailler les divers groupes qui la composent.

Ce qui frappe tout d'abord c'est le fond du tableau , où s'agitent quantité de jeunes femmes et de jeunes seigneurs, caquetant au milieu d'un fouillis de plumes et de rubans. Que de jolis riens s'y débitent, et quels parfums s'en exhalent!

La marquise de Rambouillet se multiplie et va pi*odiguant de tous côtés son affabilité ordinaire. Elle est suivie de l'amie de la maison , mademoiselle Paulet, qui est suivie de l'éternel abbé Godeau.

Nous remarquons sur le premier plan mesdames de Longueviile et de Sablé. Cette dernière n'a presque encore riep perdu de la splendeur de ses formes. Ce sont toujours les ménies allures espagnoles. La fierté que ses yeux respirent fait comprendre sa brusque rupture avec le beau duc de Montmorency , coupable d'un regard jeté sur la

SALOXS ET CABARETS. 57

rekie. Elle ne pouvait, dit madame de Motte ville , ^ recevoir agréablement des respects qu'elle avoit à partager y^. Madame de Sablé avait guidé les premiers pas d*Anne de Bourbon dans le monde. C'est elle aussi qui , vingt-cinq ans plus tard , la recueillera aux Carmélites. Elle avait reporté sur la nièce toute la tendresse dont Fonde avait été Fobjet. — Les grâces de madame de LongueviUe ont été fort célébrées , surtout par Voiture , qui lui a consacré bon nombre de vers , entre autres ceux-ci :

De perles, d'aslres et de fleurg, Boarbon . le ciel fit tes codeurs , Et mit dedans tont ce mélange L'esprit d'un ange.

Nous trouvons à la inême adresse, dans les œuvres du conseiller Desmarets , les adulations suivantes :

Sein qui rendez tant de raisons malades.

Monts de neige et de feux

Oi^ volent tant de v<Bax , Sur qui l'Amour dresse ses embuscades ; Rare beauté , etc.

Cette u rare beauté » devait , à deux cents ans de distance, jeter le trouble de la passion dans Tàme d'un philosophe à cheveux gris , mais plein de tendresse pour les gorges opulentes. On a vu ce professeur de sagesse, dans un transport d'amoureuse ébriété, exhumer avec fracas les restes adorés de madame de LongueviUe, ressusciter un à un tous ses attraits, et, d'une bouche jalouse, effacer avec rage l'empreinte des baisers du duc de la Rochefoucauld. L*krdeur de cette passion rétrospective dut provoquer de bruyants éclats de rire dans la tombe de Bussy-Rabutin , ce moqueur impitoyable qui se

plaisait à tout dépoétiser et qui a fait à ta posiérité une confluence accablante pour h 9ceur du grand Condé. Il a osé dire qu'elle u étoit qialprppre et sentoit mauvaise n En vérité, il est besoin de bean* coup de philosophie pour ^m^iistier de pareils dér fauts !

Mais continuons la revue que nous avoDff cpn^ mencée. Non loin de mesdames de S^blé et de I^m-r gueville , roucoulent denx intéressants tpurtereaMX , la comtesse de la Suse et le comte de Lude. Qu'on se garde bien de jeter la pierre à cette pauvre Henriette de Coligny! N'est-elle pas affligée d'un mari borgne et ivrbgne? C'est uq fantqsqqe personnage que M. le comte de la Suze. On raconte qu'un jour le

[lied lui ayant manqué et un troupeau de cochons ui passant sur le corps , il s'écria : « Quartier , cavalerie, quartier! » Il dépense d'une façoîl burlesque ses quatre -vingt mille livres de r9nte. Su maison ne se compose pas de moins de eent laquais , cent cinquante chiens et quatre vingt-dix chevaux. Ces derniers sont plus ou moins éclpppés. Qu'importe? le comte de la Suze ne prend souci de rien, ni de sa fortune entamée, ni de sa femme partagée. 11 s'en est allé vivre solitairement à Brisach^ et la comtesse, née comme lui dans la religion calviniste, s'est convertie au catholicisme , u afin , dit la reine Christine , de ne voir son mari ni dans ce monde ni dans l'autre. » En revanche, elle se prodigue à droite et à gauche. Selon Tallemant, » il y va tant de gens que c'est une vraie cohue', n On ne compte plas ses amants. Hier, c'était Laeger, aujourd'hui c'est

• HÎMt. amour, de» Gauhs, 182§, t. î , p. 136. ' HUtorieUeê, pramièro édïim , t. HI , p. 5{6o.

SALOXS ET CABAKETS. 50

de Lade« demain ce géra Saiût-d'Hierry , qui aura d'Hacque ville pour successeur.

Le jovial marquis de Séi^igné montre , en riant , ce eouple enflammé à la malicieuse madame Covnuel , qui lui dénonce , à son tour , Ménage tenant une des mains de madame de Sévigné dans les siennes. Marie de Rabutin-rChantal finit par retirer ce qu'elle avait abandonné par distraction , et Pelletier dit au pédant langoureux :

— r Voilà le plus bel ouvrage qui soit sorti de vos mains.

Marigny le jeune y et le gros abbé de Montreuil , surnommé le hanneton « applaudissent bruyamment à cette saillie. Sévigné leur prête le concours de son rire sonore. Quant au pauvre Ménage, il est tout penaud , et semble méditer quelque épigramme latine ou grecque. On s'assemble autour de lui, on l'assassine de regards railleurs. La marquise a pitié de la situation embarrassée de son u mourant v. Elle l'en tire.», en l'embrassant follement.

— C'est ainsi , dit-elle , qu^on baisoit dans la primitive Église.

Ce baiser retentit comme un soufflet sur la joue du chevalier de Méré , grand conquérant de ruelles , dont la galanterie pleine de fatuité a subi un honteux échec auprès de la spirituelle épistolière. 11 se cabre

Gomme uu coq qui s'apprête k jouer de l'ergot '.

La jalousie gratuite de cet amant contraste fort avec l'attitude indifférente du mnri. Sévigné est allé placidement s'asseoir au3f pieds de madame de Gon-

* Saint-Amant.

(K) RIELLES.

draii, qui, dans sept ans, le fera tuer parle chevalier d'Albret.

Un peu plus loin s^ entretiennent gravement Pierre Corneille et le modeste Rotrou. Un jeune homme de dix-neuf ans dévore leurs paroles : c'est Thomas Corneille. Autour d'eux passe et repasse, les regardant avec une sorte de dédain , Mairet , Fauteur de Sophonisbe, qui ne décolère plus depuis le succès du Cid, Pour lui Corneille n'est qu'un faquin, fort au-dessous du tragique Hardy, qui de son cerveau fécond tire deux mille vers en vingt-quatre, heures.

A quelques pas de là , Abel Servien se glorifie de sa libéralité à l'endroit des savants et des beaux esprits , auxquels sa table est toujours ouverte.

— Il ne faut pas , répond le maréchal de la Ferté , son interlocuteur, il ne faut pas qu'un surintendant donne à dîner, mais qu'il donne de quoi donner à dîner.

Bussy-Rabutin se délecte à empourprer le joli visage de mademoiselle du Vigean , en lui racontant les exploits de Condé, — de Condé qu'elle aime d'un amour sans espoir, et à qui elle donnera Dieu pour rival, comme tous les cœurs fourvoyés.

Voiture se promène et fredonne le couplet ^u'il ût en l'honneur de madame du Vigean :

Baronne pleine de douceur, Êtes -vous mère , êtes'vous sœur De ces deux belles si gentilles .

Qu'on dit vos filles?

Il a pour pendant le duc de la Rochefoucauld , qui rumine en marchant une de ses plus cruelles maximes : u II y a peu d'honnêtes femmes qui ne soient lasses de leur métier, n

SALOXS ET CABARETS. 61

Jean-Louis Guez de Balzac trône eoTre deux célébrités féminines : la duchesse de Chevreuse, c'està-dire rintrigue, et le plus illustre bas-bleu de l'époque, Madeleine de Scudérj^

Sarrazin et la Mesnardière mordent à belles dents un copfrère en poésie. Leur victime est Isaac de Benserade , qui n'a pas encore eu la burlesque idée de travestir en rondeaux les Métamorphoses d'Ovide, mais qui , en attendant, se dévoue aux menus plaisirs de madame de la Rocbeguyon. La Mesnardière s'étonne des dépenses fabuleuses que la comtesse fait en bains et en odeurs.

— Rien de plus naturel, dit Sarrazin. Benserade n'est-il pas rousseau? >?

Et de rire. Le premier revient ensuite à la charge, et se demande comment Benserade a pu perdre sa gaieté, choyé comme il l'est. Madame de la Rocbeguyon, pour tenir son protégé sous la main , l'a installé dans un hôtel à côté de son hôtel de la rue des Bons-Enfants. Elle le sature de toutes les commodités de la vie. Il dispose d'un carrosse à couronnes et de trois laquais. Sa table est fournie de vaisselle d'argent. Rien ne lui manque enfin , et pourtant il a le front soucieux. Comme il diffère du Benserade d'autrefois, si fécond en joyeuses reparties! Est-ce bien lui qu^ enfant , répondit à l'évêque qui l'engageait , lors de la confirmation , à échanger son pré* nom d'Isaac contre un prénom plus catholique :

— Volontiers, pourvu qu'on me donne du retour.

— Maugrebleu! riposta Sarrazin à cette longue sortie , je voudrais bien voir quelle mine ferait le sire Jules Pilet de la Mesnardière rivé à cette énorme pelote de graisse qu'on appelle madame de la Rocbeguyon ! . . . Au diable le boulet , fût-il d'or !

Sur ceà éâb'efaites apparaît la comtesse , dont la majestueuse ampleur s'appuie sur le bras de sen esclave. Sa physionomie est de celles c[ui fout dire : « Voilà une femme qui a dû être belle il y a quelque vingt ans. « On distingue encore sur ce visage boursouflé des vestiges de sa beauté première, l^tadame de la Rochfeguyon se croit toujours jeune, parce que, grâce à sa luxuriante santé, elle est fraîche comme Tétai d'un boucher. A peine a-t-elle fait son entrée qu'elle jette la bride sur le cou du poëte et va se mêler aux groupes sémillants du foild.

Benserade , délivré de son fardeau , ne se sent pas d'aise. Il avise Montplaisir et se dispose à aller faire asisaut de pointes avec lui. Mais il trouve le chemin barré par madame de Ségur, qui l'interpelle avec hauteur :

— ^ Vous «vez fait des vers contre moi* lui ditelle ; dans nôtre race il n'y a point de poètes pour vous rendre la pareille , mais il y à bien des gens qui vous traiteront en poète, èï vous y retournez.

Sur ce, elle montre les talons. Puis c'est le tour de madame de Chfttillon :

— Vraiment , dit-elle , monsieur de Benserade , je vous ai bien de l'obligatioti de faire comme cela des chansons sur moi !

Lé mari, qui se trouvait derrière ^ s'avance et place aussi son mot :

— Mon petit ami, s'écrie-t-il, s'il vous arrive jamais de parler de madame de Châtillon , je vous ferai donner des coups de bâton.

Sarrazin ne perd pas ce dernier trait qu'il a saisi âtt vol : il va en faire part à Scarron , qui est étendu sur sa chaise entre les deux Tallemant, l'abbé et l'auteur des Historiettes. Le cul-de-jatle est ravi èé

SALOXS ET CABARETS. t>3

Toccasion que lui fournit Sarratln dé donner une variante aux deux vers :

L'an que le siear de Bensêrade ' N'alla point à son ambassade.

Il se promet de dater ainsi désoi-mais :

L'an que le tieur de Bcntérado Fut menacé de battoanade.

Le pauvre poète n'est pas encore tout à fait délivré des interpellations. Un mari qu'il avait accusé d'impuissance s'approche d'un air goguenard :

— Eh bien, monsieur, dit-il, malgré toutes vos plaisanteries^ voilà ma femme accouchée.

— Vous changez l'état de la question, répond Bensêrade, on n'a jamais rien reproché à madame votre, femme.

Cette réplique met les rieurs de son côté. Le joyeux Saint-Pavin est prêt à le féliciter du coup de boutoir, lorsqu'il entend le puriste Vaugelas murmurer, avec un haussement d'épaules, ce vers de Régnier qu'il ne peut digérer :

Les Alpes , en jurant , lai grimpoient au collet.

Saint-Pavin s'imagine ou feint de croire que cette citation s'adresse à sa gibbosité. 11 fait volte-face, et, pour narguer le granunairien , lui débite à l'oreille le portrait rimé qu'il a tracé de sa propre personne , sans oublier l'accident de terrain :

Soit par hasard , soit par dépit .

La natore injuste me fit Court , entassé , la panse grosse.

Au milieu de mon dos se hausse Certain amas d'os et de chair.

Fait en pointe comme un clocher :

Mes bras, d'une longueur extrême.

Et mes jambes presque de même .

Me font prendre le plus souvent .

Pour un petit moulin à vent.

Heureusement pqi^r Vaugelas que madame de Rambouillet vient le tirer des griffes de Saint-Pavin. Elle le prend à part , et , faisant allusion à, sa charge de gouverneur des deux enfants de madame de Carignan, dont F un est sourd et Tautre bègue :

— Quelle destinée , dit-elle , pour un homme qui parle si bien et qui peut si bien apprendre à parler !

Le bon Vaugelas» quoique sexagénaire, rougit comme un enfant. Les éloges de madame de Rambouillet rembarrassent presque autant que les plaisanteries de Saint-Pavin. Il cherche à s'échapper, et, dans sa précipitation, il va heurter le Brancas des poètes , Racan , qui prend Vaugelas pour Balzac , et qui lui demande si Claude Fabre de Vaugelas a émis véritablement cette opinion « qu'il n'y a point de salut hors de l'histoire romaine n . Le pauvre gramr mairien est tout déconcerté par cette interpellation qui lui semble grosse d'un cartel. Il fmit cependant par s'effacer et prendre la fuLte.

La distraction de Racan a été remarquée par un groupe d'hommes de lettres, composé de Balzac, Charleval , Scudéry , Conrart , Chapelain , Gombauld, Saint-Evremond et TaUemant des Réaux, qui a laissé son frère l'abbé aux prises avec Scarron. Chacun dit son mot sur cette bévue qui paraît fort plaisante. TaUemant propose d'en citer une autre de Racan , qui est le suprême du genre. On s'empresse de faire cercle autour de lui , et il raconte l'anecdote suivante :

u Une après-dînée, il fut extrêmement mouillé. Il

arrive ckez M. de Bellcgarde et entre dans la chambre de madame de Bellegarde , pensant entrer dans la sienne ; il ne vit pas madame de Bellegarde et madame des Loges qui étoient chacune au coin du feu. Elles ne dirent rien , pour voir ce que ce maître rêveur feroit. Il se fait débotter et dit à son laquais : a Va nettoyer mes bottes ; je ferai sécher ici mes bas. « Il s'approche du feu et met ses bas à bottes bien proprement sur la tête -de madame de Bellegarde et de madame des Loges , qu'il prenoit pour des chenets ; après j il se met à se chauffer. Elles se mordoient les lèvres de peur de rire; enfin elles éclatèrent*. y>

Cette grotesque aventure excite une folle hilarité qui retentit dans tout le salon. On n'entend que ce cri : «t Qu'est-ce donc? » Montausier lui-même oublie sa roideur habituelle, pour faire sa partie dans ce concert d'interrogations.

Mais la curiosité générale suit bientôt un autre cours. Un valet s'est approché de M. de Rambouillet et le prévient qu'un savetier de la rue des#ravillier8 désire lui parler.

— Un savetier de la nie des Gravillîers? s*écrie le marquis stupéfait. Il faut voir ce que c'est; faites-le monter.

Le savetier parait , se confond en salutations , et s^ approchant du maître de céans :

— Je vous apporte, dit-il, la barbe de M. Neufgermain.

Ébahissement universel. Au même moment, entre Neufgermain , surpris d'apprendre que sa barbe est arrivée avant lui. Et les questions de pleuvoir de toutes parts , plus nourries encore que tout à l'heure.

* Histori$UeSt première édition , t lî , p. 133.

«« aUBLLBS.

LouU de Nettfgermain donne le mot de Ténigme^ maïs aveé des réticences. Nous allons rétablir les faits dana toute leur vérité et expliquer comment le poète barbu s^^tait vu subitement dépouiller de sa plus bdle pa** rmre }

« H dvoit ']« m tais quelle habitude ifUvperom avee tine nympbe de la rue des Qravillierti. Certain filon ne le tromva pas bon ; ib se querellèrent daoi b rue ) le filou^ qui étoil jeune et vigoureux, prit n»^ tre poète pair Fendroit où il | avoit plus belle prbei je Veux dire par la bà)rbe^ et lui pluma tout le mmi» ton. Nettfgermâin ^ ^ur veng^ e# sacrilège t«Mt. f i^ée â la aiain ^ blesee le fibuf et Teèt tué , s'il ne •e fôt salivé : le peuple qui fut spectateur de ce grand ecÉnbat^ ebana^ de la bravoUre d'un faonimé à granda barbe ^ né pouvoit aséea Tadmit^) et ){nand S f«t parti, un vénérable savetier s^avito de ramaâsér eett« téliérable bëriié ^ et la mit dans «ne belle §ewU» de impkr Maâe ^u'il ténéit par les dèolE beuti; ear il pork>it tfilp de resj^d à e^te belle teliqué^ pomr la plier dans ce papier ; elle y étoit de tout mm imf^i SA cet èqnipdge il à'achentine k Vhàiû dé RambéniUet, tàr Neufgerfldain f'éteit ¥antè d*y avi^il^ det anii»i^i J »

On sait le reste.

Quand l'effet de M ineident cK^qnelÉt fêâsè^ les conversations particuMèrà refurbrent Wr train» llé^ nagé relira dé i« bon^e le curio^dent» qm | 4tait éternellement fixé , et demanda à Costar des noo^^ kt de &oi»^Sy di^t k dispai^^n eeeup^âl êUrs teiis les esprit. L'intamsabfe TaUemant dee Réaiil offrit de suppléer Fauteur de h D^êàn de Va)tUF«« Itésmâonè ften récîtt

' Hiitomttes, pi-cmîérc (fdilion, l. Il, p. 361, 302.

L'abbé de la Couture ne se contentait pat île met^ tre de F amphigouri dans ses Héroides; il en mettait encore dans sa eonduite^ Il avait les passions ardente» x «^ lieu d'kuiter ses confrères du petit collet, qui ne Bouaifi&t que des intrigues faciles à rompre 4 Gro»A siUes koagina wie rouerie des plus iiaïws y pour ur» fîver à ses fins aitooureuses. Son « adorée» était usé CfHi^Ae iBidi^fte Poque, veuve d'uii proeufeur au pirletiEltnti et qui eomptait quelque chose eoBima ti9«te-eiiiq print^upsa Elle avait hérité de Tesprit rel^s du son mari et répondait toujouri aux belU» i^usdi entreprises de Fabbé : « Donnant^ donnant. * Creôsilks était aux abois et ne savait eoimawnt esl* porter d'assaut cette maîtresse fenuBOé II résolut dé chanfit ffilfin de stratégie^ et adopta un plan au bout dttipMil ét»l tout kimplemeui le gibet»

GÉnoflM il portidi d'ordinaire un babit k)Bg) fi se fit passer pour consefller d'Ëtatf et demanda , sous eu oÉuvert^ fai mam de madame Poqnét C'était là qu'on Fatienlait. U fut agréé sur l'heure ; mais il fallait tamner la diffîeultô du éélibat im^» Croisillet e(^iit* HUoiçapul^ prîe# la diune de consentir à ce que le ma* rk^ au fît ftserèiimientf mus le falladeua préieati d'«a ysmeflleBl de neveu qu! lorgnait sa trœeesehyii 6l po«it«it k irsuUer eu cette affairé; Q«si éA {Aua vraîsattiMaUb? On suuserii^t à sa èeiÉande,

L'abbé était radieuji» Il aUa, à l'instant mette, éBmtthmt mm tabif puilt après lui avoir donné «n fs Hiil Sh&taam du rmoè^ te prés^ta comme un ié ié» mniii C'éta^ « mttnmé Élia Pibi^ CroisiUee lai éknèm mm ba^tryuaUtè et ia sî;j|iiature , et ^ à l'aidé de 1^ itealagèm#f lé siaviagu se emisomma mus dilfta eidlè» La fiâet a«ait pris| en échange de son nem^ le

pseudonyme de Jëan-Baptiste Croisilles, et signé au contrat comme témoin.

L'abbé était donc enfin au comble de ses vœnx. Il était propriétaire des trente-cinq printemps de madame Poque. Pas n'est besoin d'ajouter qu'il se conduisit avec plus de vaillance que le procureur au parlement. Mais la lune de miel ne fut pas de longue durée. On dévoila bientôt la supercherie de Croisilles. Le coup ne partit pas de l' ex-veuve Poque. AUécbée par les prouesses galantes de son nouveau mari , eUe n'avait garde de se plaindre du u faux n commis pour la conquérir. Mais elle était flanquée d'une mère qui n'avait pas les mêmes raisons pour se taire et qui cria au scandale par-dessus les toits.

Quoiqu'il eût soutenu , comme moyen de défense, que c'était son valet qui avait épousé madame Poque, Croisilles fut condamné à être enfermé à perpétuité dans les caveaux d'un monastère...

Madame de Rambouillet, survenue pendant le cours du récit , le couronne par cette moralité tirée de VExanien des esprits de Huarte, à savoir, « que les gens du tempérament de Croisilles , étant prêtres, étoient 'sujets à se marier, n Du reste, l'abbé de la Couture verra bientôt s'ouvrir la porte de sa prison. La marquise emploie tout son crédit, ainsi que mademoiselle Paulet, à délivrer le pauvre reclus.

Bénigne Bossuet arrive enfin, en compagnie du marquis de Feuquières. Celui-ci présente son protégé, que n'intimide nullement la vue de l'illustre aréopage appelé à le juger. Le jeune orateur porte haut la tête et semble prêt à fournir la preuve de son talent. On lui propose un texte de discours qu'il- accepte sans hésitation aucune , et^ après quelques minutes de recueillement, il entame Une improvisation

brillante et nourrie qui excite les bravos dd toute rassemblée. Grâce aux charmes de sa parole, les heures s* écoulent inaperçues. Il prolonge fort avant dans la nuit la durée de la séance. Voiture la clôt par ce mot :

— Je n*ai jamais , dit-il , ouï prêcher ni si tôt ni si tard.

"L'hôtel Rambouillet marqua d'une pierre blanche cette mémorable journée. Sa fin approchait. Ce fut le mariage de Julie d'Angennes qui amena la dissolution du cénacle de la rue Saint-Thomas du Louvre. Madame de Rambouillet s'était^ depuis longtemps effacée derrière sa fille , et ne pouvait espérer , celle-ci disparue > retenir les « beaux «sprits » autour de ses soixante-dix ans. Elle était d'ailleurs en proie à une infirmité qui datait de loin et que Tâge n'avait fait qu'augmenter.

a Madame de Rambouillet , dit Tallemant , pouvoit avoir trente-cinq ans ou environ , quand elle s'aperçut que le feu lui échauffoit étrangement le sang , et lui causoit desfoiblesses. Elle qui aimoit fort à se chauffer ne s'en abstint pas pour cela absolument ; au contraire , dès que le froid fut revenu , elle voulut voir si son incommodité continueroit ; elle trouva que c'étoit encore pis. Elle essaya encore l'hiver suivant, mais elle ne pouvoit s'approcher du feu... La nécessité lui fit emprunter des Espagnols l'invention des alcôves.,, La compagnie va se chauffer dans l'antichambre. Quand il gèle , elle se tient sur son lit , les jambes dans un sac de peau d'ours , et elle dit plaisamment , à cause de la grande quantité de coiffes qu'elle met l'hiver, qu'elle devient sourde à la Saint- Martin , et qu'elle recouvre l'ouïe à Pâques*. »

1 HiitorietUs, première édition, t. II, p. 229, 230.

fO ftUELLEB.

hè marias^ de Iulia d'Angannaa mi lia» an IS49.

tt Ca fut à Ruai qiia laa nooas sa firant , at par una «««aontra ^iaant^, celai qa^os naiiMiiaU la Mito lii la ffineêêêB </wKa ^i aalitt*14 mêma ^ las épousa *. j>

trop infortan^ Godeaa !

Madame de Montausier valut moins que madean^ fdla à% Ramboailiel. Après avoir, damni tpaixa ans , lana la marquis a9 respaet ^ «vea mia pruderie affeetéa , elle devint à la ^ur uua duëgna des plas eemplaisantes. Elle avait, dit madame de Motteville , « de l'âpraté pour tout ^ qui s'appelle la ftiveur^. » Dame d'honneur de la reine Maria-Tkérèse , eUe prit , an 1664 , sans vergognf^ aueuna , la plaee de la duchesse da NavaiUas, trop sarupulause fM>ur prêter la main aux amours éa Louis KIV at àt mademoiselle de la Vallière. Elle suivit le courant du capriee royal^ et de «adamolselb A% la Vallière passa à madame de Montaspan.

41 Ella était à% aette école dont madame de Main* tenon est la mai^pessa consommée, qui recherche plus l'apparenaa du bien que le bien lui-même, qui a*aeeommoda volontiers de bassesses obscures, habilement couvertes , et met tout son soin , toute son étude à ne pas se compromettra*. »

M. de Montausier recueillit le fruit des servilités de la marquise. 8ou8 sa Ffide écorce , il aaehait une nature fort souple.

tf Dur k ses inférieurs , difftcile avec ses égaux , il savait parfaitement ménager son crédit et pousser ^

1 HiitorietteSi première ëditioQ, ^ l\, p. fi^, â^^.

2 Mémoires, t. VI, p. 167.

8 Cousin, Jinim§e 4e WHiam éê Jm0mPille, 9 IM.

flALONS ET CABARETS. m

fertui». lié protestani, il se eonvertit par patibn pour sa femme tt aussi par politique*. »

Complétons son portrait ',

« Comme il étoit extrêmement inéf[al, diagrin et pédant , dit Segrais , aujourd^ui il étoit pour Quinault et il Fexaltait eent piques au-dessus de Corneille , et le lendemain e*étoit Corneille qui étoit son béros j et alon Quinault étoit le plus méprisable des hommes*. »

Ce grand frondeur de préjugés n'eut pas leeourage de braver le ridicule que les précieuses ont eot^ mencé Ji attacher à 1* antique bonnet de eoton. Cette antipathie des « délicats » fut spirituellement raillée par le frère de Julie d' Angennes , le marquis de PIsani , qui ne redoutait pas le scandale. Tallemant des Réaux, toujours aux aguets , n*a pas manqué d0 re« cueillir cette folie de jeune homme :

« 11 faut , dit-il , que je conte une chose de lui qui est plaisante. Madame de Rambouillet, qui a Fesprit délicat , disoit qu'il n'y atoit rien de plus ridicule qu'un homme au lit, et qu'un bonnet de nuit est une fort sotte coiffure. Madame de Montausier avoit un peu plus d'aversion qu'elle pour les bonnets de nuit, mais mademoiselle d'Arquenay, aujourd'hui abbesse de Saint-Étienne de Reims , étoit la plus déchaînée contre ces pauvres bonnets. Son frère un jour l'envoya prier de venir jusque dans sa chambre. Elle n'y*^ fut pas plus tôt qu'il ferma sa porte au verrou ; incontinent cinq ou six hommes sortent d'un cabinet avec des bonnets de nuit qui , à la vérité , avoient des " coiffes bien blanches , car les bonnets de nuit sans coiffes e^3senf été capables de la faire mourir àe

1 Cousin, Jettnesse de madame de Longueville, p. 191. ' Mém., Anecdotes/^. 112.

1È RUELLES. SALONS ET CÂBÂRETSl.

frayeur. Elle 8*écrie , et veut g^enfuir. u Jésus ! ma ' sœur, lui dit-il , pensez-vous que je vous aie voulu donner la peine de venir ici pour rien ? Non , non , vous ferez collation, s^il vous plaît. » Quoi qu^elle pût îsàre ou dire, ï\ fallut se mettre à table et manger de la collation que ces gens à bonnet de nuit leur servirent. Depuis cela , le marquis de Montausier, instruit de cette petite aversion , jusqu^à la grande blessure quUl reçut au combat de Montansais , en 1652 , coucha toujours avec sa femme sans bonnet de nuit, quoiqu'elle le priât d'en prendre*. »

La mesure est comble. Après avoir abandonné sa religion par intérêt , il ne lui manquait plus que de déserter par faiblesse la cause du bonnet de cc^on... Répétons-le jusqu'à satiété , Montausier n'est que la caricature d'Alceste.

Son mariage conclu , le marquis , accompagné de Julie d' Angennes , se rendit dans F Angoumois pour y comprimer Fesprit de révolte. Il s'était donné corps et âme au Mazarin, qu'il méprisait. Que pouvait-il gagner avec la Fronde? — Il avait vu luire la fortune et les honneurs au bout de la voie où il était entré. Il prouva que sa vertu n'était qu'un masque. La Rochefoucauld l'a marqué de son fer rouge. «Il y a, écritily des gens qui paraissent mériter de certains emplois dont ils font voir eux-mêmes qu'ils sont indignes d'a- ' bord qu'ils y sont parvenus. »

Avec la « princesse Julie » disparut , comme nous l'avons dit, la société de l'hôtel Rambouillet, qui se fondit dans les diverses réunions auxquelles son exemple avait donné naissance.

^ Historiettes, première ëdition, t. II, p. 224. 225.

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