‹ Ruelles, salons et cabarets (volume 3)Chapitre 5 sur 23 · L'ACADÉMIE DE LA VICOMTESSE D'AUCHY · texte numérisé non relu

L'ACADÉMIE DE LA VICOMTESSE D'AUCHY

En regard de Théophile et de Saint-Amant se dresse la figure longue et guindée de François Malherbe, le digne père de Boileau. Quel contraste ! D'un côté , la fantaisie et F imprévu de ses horizons sans nombre; de Fautre, une orgueilleuse indigence de forme et d'idées , que tous les eunuques de lettres se proposent pour modèle. Beau type, en effet! La poésie de Malherbe , si poésie il y a , ressemble à ces femmes vertueuses qui affectent de cacher la gorge qu'elles n'ont pas. Mais le pape de l'Église classique Ta canonisé , et , chanter les louanges de ce nouveau saint, c'est faire acte d'orthodoxie littéraire. — Que d'autres s'agenouillent et entonnent l'hymne célèbre : a Enfin Malherbe vint. » Au risque d'encourir l'anathème des quarante grands prêtres du Bon -Goût et de leurs vicaires , nous qui sommes du parti des .iconoclastes, nous crions et crierons toujours : A bas les idoles ! Sus donc à l'idole Malherbe !

C'était, confessons-le d'abord, — un galant homme : il battait sa mMtresse. On n'aime que celles qu'on, bat. Or, il adorait la vicomtesse d'Auchy à tour de bras. La bonne dame avait, il est vrai,. quelque droit à ces gourmadcs. Outre la passion qu'eUe inspirait & Malherbe , et qui les justifie déjà , elle était douée d'une nature luxuriante, et recherchait avec fougue les aventures amoureuses. Un jour que sa soif de

Finconnu Pavait entraînée dans une folle intrigue, Malherbe, qui flairait le péché mignon, u lui prit les mains d'une des siennes, et de l'autre la souffleta jusqu'à la faire crier au secours*. « Voilà un saint que les portefaix n'hésiteraient pas à reconnaître pour patron.

Ce Céladon bourru avait pourtant aussi grand besoin d'indulgence. Entre temps, il courait volontiers le guilledou et s'adonnait aux Chloés de hasard. Par une juste compensation, c'était lui qui recevait les horions dans les noinbreuses escarmouches quHl livrait. Il en faisait, du reste, parade, comme un soldat se glorifie de ses blessures ; en sorte que la vicomtesse n'était jamais qu'à moitié vengée. Il chassait toute espèce de gibier, voire même le gibier d'antichambre. Un jour qu'il était allé rendre visite à madame de Rambouillet , ne l'ayant pas rencontrée , il u présenta ses civilités » à une suivante de l'hôtel. Mais sa politesse faillit lui^ coûter cher, car un coup de mousquet ayant été tiré on ne sait d'où , dit la chronique , la balle passa entre la soubrette et l'homme aux civilités. Cette aventure devint bientôt la fable de la cour et de la ville. Madame de Rambouillet, à la première entrevue, félicita celui qui l'avait surnommée Arthénice de s'être tiré aussi heu* reusement d'un tel péril.

— Je voudrais , répondit-il , avoir été tué de ce ,coup. Je suis vieux, j'ai assez vécu ; et puis on m'eût peut-être fait l'honneur de croire que M. de Ram* bouillet l'avait fait faire.

Malherbe, en résumé, l'austère Malherbe ,< qui pose si gravement devant l'imbécile postérité , ne se

' Tallemant. Historiettes, t. I, p. 188.

contentait pas de jeter la bride sur le cou de ses fredaines ; il saupoudrait ses entretiens de grivoiseries perpétuelles. C^était là son terrain favori. Vers Fa fin de sa vie, ne méritant plus, comme Tamant blasé de madame de Verneuil, que le titre de « capitaine Bon» Vouloir, » il disait à M. de Bellegarde , son protecteur, avec le ton rogue qui le distinguait :

— Vous faites bien le galant ; lisez-vous encore à livre ouvert?

Sur la réponse affirmative du grand écuyer, il ajouta •

— Ma foi, je vous envie plus cela que votre duché* pairie.

On ne l'appelait chez M. de Bellegarde que « le père Luxure. »

La personnalité de Malherbe regorge dMnconséquences. Il rougissait parfois du métier de poëte. tt Voyez-vous, mon cher monsieur, disait-il à Racan, si nos vers vivent après nous, toute la gloire que nous pouvons en espérer, c'est qu'on dira que nous avons été deux excellents arrangeurs de syllabes , et que nous avons été tous deux bien fous de passer tonte notre vie à un exercice si peu utile, et au public et à nous , au lieu de l'employer à nous donner du bon temps et à penser à l'établissement de notre fortune. » Il célébrait avec emphase l'illustration de la maison de Malherbe Saint-Aignan , et faisait grand fracas de ses armes, qui étaient d'argent semé d'hermines à six roses de gueules. Le lendemain; par un changement de front inattendu, il reprochait au marquis de Racan, de la maison de Bueil, ses allures et ses prétentions de gentilhomme : « C'est folie , disait-il , de se vanter d'être d'une ancienne noblesse; plus elle est ancienne, plus elle est douteuse : il ne faut qu'une

femme lascive pour pervertir le sang de Gharlemagne et de saint Louis. Tel qui pense être issu de ces grands héros est peut-être venu d'un valet de chambre ou d'un violon*, n

Malherbe fut présenté à la cour par du Perron et des Yveteaux. Henri IV le reçut à bras ouverts, mai$. à bourse close. Il était quelque peu enclin à la lésinerie, voire même à la rapine, le bon roi de la u poule au pot. » Il ne prodiguait que les gasconnades et montrait parfois ses doigts crochus , disant avec une cynique ingénuité : « Si je n'avais été roi, j'aurais été pendu. iî mystères de la popularité!

Cependant , Henri IV avait f^it » commander des vers » à Malh^be sur son voyage dans le Limousin ; les vers servis, il fallait les payer. Notre gascon se tira d'affaire avec la libéralité de M. de Bellegarde, qui reçut l'ordre de pensionner l'auteur sur sa propre cassette. Le premier gentilhomme de la chambre, s exécutant de bonne grâce, lui donna mille livres d'appointements et la table ; de plus , il lui entretint un laquais et un cheval. Ce fut dans cette maison que conunencèrent les relations de Malherbe avec Honorât de Bueil , marquis de Racan , alors page de M. de Bellegarde ; relations de pédagogue à élève.

Notre maître d'école rente, logé et nourri, ouvrit chez lui un cercle ou plutôt une classe. 11 y admettait Maynard, Cauvigny de Colomby, Yvrande , Infrainville, Lingendes, Touvant et Chandeville. Maynard était, en ce temps là, président au présidial d'Aurillac. Un habitant de cette ville s'en vint un jour heurter à la porte , demandant :

— M. le président n'est*il pas ici?

* Ifënëtrior.

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Malherbe, avec sa brusquerie ordinaire, se leva et répondit :

— Quel président demandez-vous? 11 n'y a que moi qui préside ici.

Ce grand éphicfaeur de syllabes ne reconnaissait, en toutes choses, d'autre supériorité que la sienne. Il prétendait dépasser tout le monde de la tête, et jalousait non-seulement les succès poétiques de ses disciples , mais encore la taille élancée de Golomby. Du reste, il était « grand et bien fait, et d'une constitution si excellente, qu'on a dit de lui^ aussi bien que d'Alexandre, que ses sueurs avaient une odeur agréable ^ » . La morgue de Malherbe le menait tellement loiii, que le doucereux Lingendes, dont Colietet a vanté la politesse , dépouilla une fois sa patience accoutumée et s'écria : u Ce n'est qu'un tyran; il abat l'esprit aux gens, n Souvent , il y avait foule chez le tyran ; on venait lui faire sa cour, baiser la main qui tenait la verge du Parnasse. Mais le palais ne se composait que d'une chambre, et la chambre ne renfermait que huit chaises. Quand tous les sièges étaient occupés, Mallterbe verrouillait la porte et criait à ceux qui frappaient : u Attendez , il n'y a plus de chaises. »

La vicomtesse d'Auchy eut pitié de cette gêne et offrit son hôtel. Pour faire pièce à l'abbé de Bois- Robert, l'abbé de Cérisy la pressait depuis longtemps d'élever académie contre académie. Outre les familiers du logis de Malherbe, cette réunion compta parmi ses membres : Pagan, l'ingénieur; Maucors, docteur en théologie ; les abbés de Croisille , Montfuron et d'Aubignac ; Maugars , le joueur de viole ;

• Tallcmant, Historiettes, t. I, p. 160.

Claude de TËstoile ; enfin , deux philosophes d^occasien et rivaux, répondant aux noms de l'Ësdache et de Saint-Ange.

Malherbe, on le pense bien, trônait ici comme chex lui. 11 y apporta la môme superbe et la môme acrimonie. Lui présent, on ne pouvait parler que de ses vers. Il remplissait et fatiguait l'assemblée de son individualité. Il était comme Racan, u de Balbut en Balbutie » , ainsi qu'il le disait lui-même, et avait néanmoins la manie de la déclamation . u G'étoit, écrit Balzac, le plus mauvais récitateur de son temps. Nous l'appelions l'Anti-Mondori... Outre qu'on ne l'entendoit pas, à cause de l'empêchement de sa langue et de l'obscurité de sa voix , il crachoit au moins six fois en récitant une stance de quatre vers ; ce qui fit dire au cavalier Marin qu'il n'avoit jamais vu d'homme plus humide ni de poëte plus sec ». Le jugement du cavalier Marin est marqué au bon coin. « Poëte sec », voilà Malherbe convenablement drapé. L'esprit de cet aligneur de rimes ne connaissait que des couches longues et laborieuses. Il lui fallut trois ans pour mettre au jour la pièce intitulée : u Consolation à M. le premier président "de Verdun sur la mort de madame sa femme » . Le « sacré ministre de Thémis » , — c'est son expression, — était remarié lorsqu'il reçut la « consolation » . Quel à*propos !

Malherbe mordillait les vers d' autrui, quand il avait fini de défiler son chapelet d'hémistiches mal cousus. Le fruit où il mettait le plus volontiers la dent, c'étaient les archaïsmes de mademoiselle Marie Jars de Gournay, qui avait fort justement qualifié de tt bouillon d'eau claire » son incolore et insapide traduction du trente-troisième livre de Tite-Live. La fille d'alliance de Montaigne protestait contre le nouveau

Parnasse , en ronsardisant à outrance. Celle que le professeur d*éloquence Dominique Baudius appelait la u sirène Françoise » était , selon le style du temps, une assex gaillarde pucelle. Le oulte qu*elle avait voué aux Grecs lui faisait amnistier le grand mépris dans lequel parfois ils ont tenu les femmes. « A Dieu ne plaise , disait*elle avec une candeur renversante, à Dieu ne plaise que je condamme ce que Socrate a pratiqué. » Richelieu voulut , un jour qu'il était en belle humeur, jouir de Fembarras de mademoiselle de Goumay. Il Tenvoie chercher et lui adresse un compliment tout composé de vieux mots dérobés à son Omhre^,

— Vous riez de la pauvre vieille, lui dit-elle ; mais riez, grand génie, riez; il faut que tout le monde contribue à votre divertissement.

Le cardinal déferré se retire de ce faux pas en disant à Bois-Robert :

— 11 faut faire quelque chose pour mademoiselle de Gournay. Je lui donne deux cents écus de pen* sion.

< — Mais elle a des domestiques , répond Tabbé.

— Et quels?

— Mademoiselle Jamin, bâtarde d'Amadis Jamin, page de Ronsard.

— Je lui donne cinquante livres par an.

— Il y a encore mademoiselle Piaillon... c'est sa chatte.

— Je lui donne vingt livres de pension , à condition qu'elle aura des nippes.

— Mais , monseigneur, elle a chatonné.

Et Richelieu d'ajouter encore une pistole. L'abbé

I L'ombre de la demoiselle de Goumay. Paris , 1626.

de Villeloin a immortalisé cette intéressante bêle dont, entre parenthèses, il s* est plu à changer le sexe : « Le piailion de mademoiselle de Gournay, écrit -il , en douze années qu'il a vécu auprès d'elle, ne se fût pas délogé une seule nuit de sa chambre pour courir dans les gouttières ou sur les toits comme les autres chats*. » monsieur de Villeloin, que d'abbés moins collet-monté que ce matou !

Claude de TEstoile seul osait prendre la défense de mademoiselle de Gournay attaquée, vilipendée par Malherbe. Il en fut récompensé : elle lui lé^ua, en mourant, une précieuse relique ^ son exemplaire de Ronsard.

Quand le despote du lieu battait en retraite, Paca* demie de la vicomtesse d'Auchy prenait, ses ébats comme une troupe d'écoliers délivrés de l'œil du maître. C'était alors un pêle-mêle de harangues de toute sorte , de comédies et de sermons , un vacarme de voix à déchirer les oreilles d'un sourd. Mais , aujourd'hui, à l'heure où nous faisons notre entrée, quoique Malherbe soit absent , le dé de la parole est tenu par une seule personne» l'auteur du Traité des fortifications. L'ingénieur Pagan, qui doit laisser un œil en Italie, promène lentement ses regards sur l'assemblée, comme pour la préparer au charme de son éloquence , et entame un discours où l'on entend le tambour battre et le canon ronfler. Il a pris soin de s'excuser, dans son exorde, avec un air cassant et dédaigneux, de s'être plus adonné aux armes qu'aux lettres ; ce qui fait dire à Habert, l'avocat au conseil : « Cet homme a déclaré qu'il ne savoit pas le latin ; je trouve pourtant qu'il n'a pas trop mal traduit le

' Marolles, Suite des Mémoires, p. 98, 99.

Miles gloriosus de Plaute. « De plus , il circule un bruit qui fait remonter la paternité du triomphant discours au petit-fils du garde des sceaux , Monlholon, grand capitaine de plume, que la mort attend au siège d^Arras. Autour de Pagan bourdonne sans cesse un taon d^une désespérante taquinerie', François Hédelin. L'auteur de la Foire d'amour et des Conseils à Célimène sur les moyens de conserver sa réputation, F abbé d'Aubignac et delVIeimac, est un personnage qui , selon Tallemayt , u a toujours de la bile de reste* «. Donc, agacé par les rodomontades de Pagan, il lui fait une guerre de coups d'épingle, et ne le lâche que tout criblé de bt^ocards. Mais la victime se relève et s'élance furieuse sur Fabbé, qui se réfugie bravement derrière un essaim de marquises effarouchées.

Après la harangue de Pagan, celle du comte de Bruslon, un autre grotesque. L'introducteur des ambassadeurs, chemin faisant, s'empêtre dans les broussailles de son style fourré de périodes impossibles et de métaphores de l'autre monde. Il se tire de ce guêpier par une enjambée sans exemple. A propos de Henri IV, son point de départ, il va déterrer Mardockée qui n'en peut mais , et l'affuble d'une fraise de la bonne faiseuse et de canons du dernier goût. Le vainqueur d'Aman, transformé en parfait raffiné d'honneur, n'est-ce pas là une adorable invention? — Bruslon devait inspirer, pendant la campagne de Lorraine, lîn couplet d'allure éminemment gauloise :

Ce grand foudre de guerre , Le comte de Bruslon , Étoit comme nn tonnerre Avec son bataillon ,

' Historiettes, t. I, p. 208.

142 RUE^LLES.

Composé (le cinq hommes Et de quatre tambours , Criant : Hélas ! nous sommes A la fin de nos jours.

Nous défions tous les vaudevillistes réunis et accouplés de 4)rocrécr un huitain plus piquant. Où vit-on , marchant de concert, pareille crânerie et pareille couardise? — Mais passons.

Voici les dettx rivaux face à face. L^Ësclache, ce novateur qui enseigne la philosophie en français, dispute pied à pied Tatiention générale à Saint-Ange, un maniaque, qui prétend démontrer la Trinité par a raison natureHe, » et serine de jeunes enfants sur les questions théol<)giques. L^Ësclache est vaincu. On s'ébahit autour de ces petits prodiges, qui jouent avec Dieu le Père comme avec Polichinelle. On s'émerveille d'entendre de bouches si roses sortir de si grosses paroles. Une seule voix s'élève pour protester contre le scandale de ces profanations enfantines, la voix de M« de Paris , oncle et prédécesseur du gamin mitre de la Fronde. Le grave prélat, venu là par hasard ^ prend congé de la vicomtesse ^ après lui avoir u conseillé », d'un air impératif, de laisser désor>* mais la théologie à la Sorbonne. — Pauvre Saint' Ange I c'était bien la peine de convertir des perroquets !

Avec la sortie du cardinal de Retz ^ coïncide Tap parition bruyante de deux originaux, qui s'assourdissent d'un monologue simultané. €elui-ci a nom Boutard : c'est un petit homme au long nez et à jet de voix continu. Boutard est en train de tirer sur Malherbe. Il traite ex cathedra des diverses façons de cracher : il en a découvert cinquante-deux, dont il fait la démonstration aux dépens du tapis de pied de

madame d'Auchy. Le monologue de Fautre ne se compose que de points d'exclamation : « Délicieux ! parfait! oh I oh! oli! « — « Qu'est-ce donc? » demande-t-on de tous côtés , pour couper court aux excentricités écœurantes du prolixe. Boutard. Le marquis, car ce n'est rien moins qu'un marquis, — tient à la main la Gazette de Sauvage^ ^ l'inventeur du « canard » et le concurrent de Renaudot.

— Sarpejeu, s'écrie-t-il, cette fois Sauvage nous la baille belle... Figurez-vous, — pardon, charmante vicomtesse, ajoute-t-il en s' inclinant devant la maîtresse de céans ; figurez - vous que ce diable d'homme cite un arrêt du parlement de Grenoble qui déclare légitime un enfant que la mère avoue avoir conçu durant l'absence de son mari , et cela , par la force de l'imagination, en songeant qu'elle habitait avec lui.

Et toute l'académie de rire aux larmes» — Sauvage devait, lui, mourir d'hilarité, lorsqu'il apprit que le même parlement, piqué au vif, avait rendu un arrêt contre sa plaisanterie, et que les écoles de médecine, dévorant le canard , agitaient gravement la question de savoir « si la force de l'imagination pouvoit suffire pour faire concevoir » .

Cette scène passée, Armentières, l'espiègle neveu de la vicomtesse d' Auchy et la dernière galanterie de madame de Sablé , prit hautement à partie le poëte Touvant , et , de sa voix la plus caressante , le pria de livrer à l'admiration del' académie quelque poëme frais éclos. Touvant partit aussitôt, comme un mousquet chargé à point et dont on vient de presser la détente. Notre rimeur fit une décharge affreuse de vers incan-

> Cette feuille s'imprimait à Braxelles.

descents.Gela ressemblait, p^^rdon de F anachronisme, — à un feu de peloton sans fin. La malice d*Armentières devait tourner à sa propre confusion , car tout l'auditoire trépignait d'aise et menaça de tomber dans une pâmoison ex4£itique en entendant cette strophe larmoyante :

L'amour d'Ëndymion fait-il rongir la lune ? Elle lient en ses bras , lorsque la nuit est brune ,

Le pasteur endormi.

Le mari de Procris fait-il honte à l'aurore?

Et la belle Vénns plaint-elle pas encore

La mort de son ami ?

Hélas ! la trouée était faite ; il s'ensuivit une épouvantable inondation de rimes. Dumay et Montfuron donnèrent un libre cours à leurs élucubrations amoureuses. Ils convoitaient tous deux une certaine Angélique , et se la disputaient à coup d'hémistiches enflammés. L'abbé de Val-Saine déclama une pièce intitulée : « Sur un baiser pris par uii feint départ. '> Dumay riposta par des stances suj:;|ji^j|e.in d'Angélique, qu'il qualifia de « sphère d'amàér. » C'est une manière de complainte où l'on remarque l'adorable antithèse suivante :

Ton sein est un brasier environné de glace.

Ce vers fit tourner tous les regards du côté de madame d'Auchy, dont la gorge splendide était en grande réputation, et qui, sur un paceil terrain, ne souffrait aucune rivalité. La vicomtesse ricanait avec une suprême impertinence, qui déconcerta l'élégiaque et timoré Dumay. Il s'effrayait de l'audace qu'il n'avait pas eue et de l'allusion blessante qu'on pouvait lui prêter. Il savait que , si Malherbe rudoyait parfois sa

Caliste, il faisait bétonner ceux qui osaient la toucher du bout de leurs épigrammes , — témoin Berthelot , coupable de cette .malice :

Beauté dont je me ris , quand on dit que l'Araonr Se plait tant en vos yeux qn'il y fait son séjour , N'avez-vons point de sens pour juger qu'on vous flatte? Qu'il ne s'y loge point , il est trop évident , Sinon qu'il y jogeàt ainsi qu'un président Prononçant des arrêts en robe d'écarlate.

C'était la contre-partie de la méchante pièce de Malherbe , qui commence ainsi :

Amoor est dans ses yeux , il y trempe ses dards.

Madame de Jlambouillet avait déjà dit à ce propos : u II a raison, car ses yeux pleurent presque toujours, et rAmoîir trouva de quoi y tremper ses dards tout à son aise, v Mullirrlo ii'était vu , dans le cas présent, obligé de rcnfci^meî' sa rage, car les convenances ne lui penni^Haif^nt pus de dépêcher à la marquise le f]enttHiommc besojpH^nx qui lui servait de coupejarreL Ce dràh, iwnimè la Boulardière, était un gascon de r.*ien, sans foi ni loi, ne parlant que de ses illustres aïeux, et prêt, moyennant quelques écus, à envoyer son noble père dans Fautre monde.

Malherbe n'avait plus sans doute la Boulardière sous la main , lorsque son fils fut poignardé par de Piles. U comptait alors soixante-treize ans, et voulut tirer lui-même vengeance du meurtrier. Des capitaines aux gardes , témoins de la scène , se jouèrent > de cette valeur quasi-posthume. U fallut rengainer. Malherbe , du reste , quand vint sa dernière heure , regarda bravement la mort en face , et dît à ceux qui lui parlaient du paradis et de Fenfer : « J'ai vécu

comme les autres , je veux mourir comme les autres et aller où vont les autres, n Mais il devait gâter ce mot et laisser encore passer le boutera T oreille du pédagogue. Au moment même de faire le grand saut, il gourmanda sa garde-malade, qui se permettait des privautés avec la langue française. Quant à la vicomtesse d'Auchy, elle fut sur le point, comme le marquis de Grillon, de refuser Textrême- onction, sous prétexte que ce n^était qu'un « sacrement de bourgeois n .

Malherbe, né en 1555, nous a fait rétrograder jusqu'à Tère de Régnier, avec lequel il n'a de commun que l'époque. Rentrqns dans le dix-septième siècle par la grande porte.

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