‹ Ruelles, salons et cabarets (volume 3)Chapitre 6 sur 23 · RICHELIEU ET SES COLLABORATEURS · texte numérisé non relu

RICHELIEU ET SES COLLABORATEURS

Le ministre puissant qui faisait courber sous son bras de fer toute la noblesse de France et abattait sans merci les têtes les plus hautes ; le prince de FÉglise assez osé pour déclarer la guerre au pape ; le politique habile qui tenait en respect les ennemis du dehors comme les ennemis du dedans , et qui , selon le mot du vieux duc d^Epernon, n'avait laissé au roi son maître que « le don de guérir les écrouelles » ; le cardinalnluc , enfin , aimait à se reposer de ses grandeurs dans la compagnie du bon Guillaume Colletet ^ ou de quelque autre poète. Celui dont la litière n'entrait dans les villes que par une large brèche ne voulait être qu'un simple citoyen dans la république des lettres. A Gombauld, lui lisant une comédie et refusant de se couvrir, Richelieu dit avec une grâce char* mante : u Nous nous incommoderons Tun et l'autre. » Et il jeta son chapeau sur la table. De ce jour date l'émancipation des gens de lettres. C'est Richelieu qui les à mis hors de page. Pourquoi ne pas le reconnaître? Que nous importe que « l'homme rouge », comme on le nomme, ait fait couler le sang de Cinq- Mars? Ce sont là les affaires du roi et de son digne frère, qui ont livré au bourreau, l'un son mignon, l'autre son complice. A eux la tache. Une seule chose pèse sur la mémoire de Richelieu : la mort d'Urbain Grandier. Et encore pourrait*on rejeter ce fardeau

sur le P. Joseph, Fauteur véritable de la tragi-comédie appelée : « la Diablerie de Laudun » . Allons même plus loin : on démontrerait aisément , selon nous , que le brave capucin qui , sous sa mine funèbre, cachait une humeur joviale , ne provoqua cet " auto-da-fé que pour jouer un mauvais tour à des ursulines qui avaient le diable au corps. L'amour était au fond de la pièce.

Donc, nous le répétons, c'est Richelieu qui affranchit les gens de lettres. En devenant les pensionnaires du ministre , les a domestiques » des grands seigneurs purent entrevoir une ère prochaine d'indépendance complète. Les bienfaits de la révolution sont en germe dans un grand nombre d'actes de Ri- .chelieu.

Cela dit, montrons l'homme de plume dans le cardinal. Ne parlons pas du tact : il est absent. En revanche, la passion est ardente, tyrannique même.

— A quoi pensez-vous que je prenne le plus de plaisir? demandait-il un jour à Desmarets de Saint- Sorlin.

— A faire le bonheur de la France, répondit l'auteur de Clovis.

— Point du tout , riposta Richelieu , c'est à faire des vers.

La poésie était son faible, dans les deux sens du mot.

Mais montons les degrés de l'aile gauche du Palais-Cardinal et pénétrons dans la chambre qui touche à la galerie des hommes illustres, et où le maître tient son académie privée. Un seul visiteur attend : c'est le petit Bautru , qui cumule le métier de poëte et celui de farceur; le futur comte de Saint-Séran, qui doit se noyer au classique passage du Rhin, et qui,

arrivé à la cour d'Anne d'Autriche avec huit cents livres de rente, en laissera cinquante mille à sa mort. Il est en train de couver quelque bonne gasconnade propre à dérider le front du ministre. L'ancien conseiller d'État est un dupeur d'oreilles , duquel Marigny a dit : « Il a été baptisé avec du faux sel , il ne loge jamais que dans des faubourgs, il passe toujours par de fausses portes , il cherche toujours les fauxfuyants et ne chante jamais qu'en faux-bourdon. « Cet autre Bois-Robert , dont les épaules avaient été caressées par le bâton du marquis de Borbonne, prodiguait sans mesuré les coups de dents. Un jour, qu'après avoir reçu une vigoureuse gourmade de la part du duc d'Ëpernon , qu'il avait mordu , il se rendait au Louvre et voyait tous les courtisans s'éloigner de lui :

— Eh quoi ! s'écria-t-il , croit-on que je suis devenu sauvage pour avoir passé par les bois !

On s'habitue à tout, même au bois vert. La bouffonnerie avait à jamais élu domicile sur les lèvres de Bautru. C'était, du reste, une vertu de famille. Sans parler de ses frères, dont l'un, le comte de Nogent, rivalisait d'humour avec l'Angéli, il avait un cousin, le prieur de Matras, qui entretenait un commerce de railleries avec Scarron, et qui, non content d'être un carme accompli, buvait comme deux cordeliers. Le seul chagrin qui eût jamais assombri la physionomie de Bautru^ était ce chagrin banal qu'éprouve l'homme d'esprit comme le niais en découvrant un larron dans le domaine conjugal. Il s'agissait d'un vol domestique. Cette femme qui rougissait, au Louvre , d'entendre Marie de Médicis prononcer u madame Bautru n à l'italienne, fut trouvée abandonnant sa pudeur aux mains robustes d'un valet de

chambre. Le propriétaire... le mari, voulons-nous dire, jeta les hauts cris. Mauvais plaisant, mauvais caractère. 11 fit garrotter le délinquant par les autres valets, et lui administra une correction aussi neuve que cuisante. La cire d'Espagne y jouait le principal rôle. Les Sganarelles sombres qui désireraient se procurer la recette n't)nt qu'à s'adresser à Tallemant des Réaux, à qui rien n'échappe et qui ne garde rien *■ . Nous déclinons , quant à nous , toute responsabilité.

Mais une porte s'ouvre, et Richelieu parait^ suivi de M. de Raconis , cet évêque de Lavaur à qui , rapporte Simon , u il donnoit de temps en temps un texte bizarre pour prêcher devant lui sùr-le-champ , dans une chambre où il s'enfermoit exprès. Ce docteur, qui étoit payé pour faire rire le cardinal , disoit cent impertinences... Et comme le cardinal donnoit ordre qu'on ne l'appelât pour quelque chose que ce fût dans ce temps-là , il disoit en riant : u On croit que nous traitons ici des affaires les plus importantes de la religion* ». Outre l'Eminence grise, son collaborateur sérieux en cette matière était Dulaurens, qui écrivit , presque sous la dictée du prélat , l'ouvrage intitulé le Triomphe de V Église romaine. Mais lais- ^sons là le grimoire théologique de Richelieu. Cette denrée n'est pas de notre compétence, et encore moins de notre goût.

Le cardinal congédie de la main le J)Ouffon de Sorbonne , pour se livrer tout entier au bouffon de cour. S'il aime les grelots, il aime aussi à en varier le son.

— Mon cher Bautru , s'écrie-t-il gaiement , tirex

» Historiettei , première édition, t. II, p. 108, 109. ^ 2 Lettres choisiei, 1730, t. I, p. 11 , 15.

au plus vite quelque folie de votre gibecière : j'ai besoin de me réjouir.

, — Monseigneur, repartit F autre en saluant, ma gibecière est vide...

— Vous voulez rire ?.

— C'est vous , monseigneur «

— Très-bien ! continuez...

— Ah! j'y pense, connaissez -vous l'archevêque que j'ai surnommé l'Ambigu?

— Non ; quel est-il?

— L'archevêque de Sens.

— Ah! oui, le frère du cardinal du Perron. Et pourquoi l'avoir surnommé l'Ambigu?

— L'épilaphe que j'ai faite par avance , et que je . vais vous dire, vous donnera le mot de l'énigme.

— J'écoute.

— On ne pouvait décider s'il était jour ou nuit quand il vint au monde. 11 était hermaphrodite , et la sage-femme, lorsqu'il fut né, dit à sa mère : Madame, votre fils est une fdle, et votre fille est un garçon. On l'appela Lysique, afin qu'on ne pût distinguer si c'était le nom d'un homme ou celui d'une femme. Il mit un ouvrage en lumière, mais bn ne pouvait dire qu'il fût auteur, parce que c'était une traduction.

— Parfait , dit Richelieu , mais il faudrait mettre des rimes à cette épitaphe. N'ai-je pas raison ? ajoutet-il en prenant à partie un troisième personnage qui intervient et montre , sur un corps grêle , une face affreusement ravagée , la face d'un homme tombé dans le feu et retiré à moitié cuit.

C'est le fils de l'historien Pierre de l'Estoile.

— Vous avez toujours raison , monseigneur, dit Claude en s'inclinant,

— Double flatterie, répond Richelieu. D'abord, je ne suis infaillible qu'eft politique. Je me trompe comme vous en matière de goût : CoUetet me Fa bien prouvé , en refusant de faire barboter sa cane * . De plus , dans nos petites réimions , je m'appelle monsieur tout court et non monseigneur. Bautru , profitez de la leçon.

L'ancien consej^er d'État salue de la tête et va audevant de Bois-Robert, dont il a entendu la voix criarde. L'abbé est suivi de son frère, le conteur d'Ouville, d'Éléonor d'Étampes de Valençay, de Colletet , de Desmarets , de Corneille et de Rotrou.

L'archevêque de Reims assiste aux séances , en sa qualité de maréchal de camp comique. Nous l'avons montré plus haut, le bâton à la main et en habit court , 'plaçant au théâtre les comtesses de contrebande introduites par Bois-Robert. Ce dernier présente son frère à Richelieu.

— Daignez accueillir, dit- il, un Gaulois de la Gaule de Béroalde de Verville.

— Hum ! répond le cardinal en toisant du regard le nouveau venu, il est de votre famille, l'abbé... Fait-il des vers , au moins ?

— Par le blond Phœbus ! il monte Pégase à poils et sans bride.

— Oh! oh! et voudrait -il me donner un petit échantillon de son savoir-faire?

Bois-Robert glisse rapidement ces mots dans l'oreille de d'Ouville :

* Allusion à la substitution do verbe barboter an verbe s'humecter, que le ministre ne put obtenir de CoUetet» dans les deux vers des Thuileries :

En même temps ^ j'ai vu sur le bord d'un ruisseau

La cane s'humecter de la bourbe de l'eaii.

— Sers-lui ton fameux vers des Fausses Vérités^. En bon déclaraateur, son frère tousse deux fois y

comme pour accorder son instrument. Puis il entre soudain dans la peau d^une suivante fûtée y et dit d'une voix câline : ^

^ L'amour pour être iustmit ne va pas à l'ëcole.

— Assez ! jeune honime , s'écrie Richelieu dans le ravissement. L'échantillon me suffit. Nous songerons à vous pourvoir de quelque bon bénéûce... Vous n'êtes pas sans doute un mécréant comme l'abbé?

— Dieu m'en garde ? repartit d'Ouvîlle avec une componction bien jouée. J'ai la foi vive de l'aveugle et du cul-de-jatte de Tours, qui s'enfuirent, l'un portant l'autre, devant les reliques de saint Martih, que l'on promenait dans les rues. Un miracle aurait pu leiir enlever l'infirmité dont ils... jouissaient et vivaient.

— Mon pauvre Bois-Robert , tu peux mourir maintenant... voilà un garçon capable de te remplacer.

Et le cardinal de tourner les talons et d'ouvrir la séance.

Quelle est la pièce à l'ordre du jour? Les Thuileries, dont le prologue en prose est de Chapelain, et le prologue rimé de CoUetet. C'est là que se trouvent les vers sur les amours des canards. On connaît moins ceux que nous allons citer, et que la vue d'une volière a inspirés à l'excellent Guillaume :

Ce qui me plait surtoat , ce sont deax tourterelles Qui , se faisant caresse et du bec et des ailes , Et de chastes baisers leurs flammes unissant, Goùtoient ce que l'amour a de plus ravissant.

* GomëJie en cinq actes.

Cependant mille oiseaox » anx plames ëmaill^s , Chantoient de gi doux vers sons les vertes feaillëes , Qu'à la fin j'ai pense que ces concerts charmants Servoient d'ëpithalame à ce couple d'amants.

Est-il rien de plus galamment tourné? Aussi Desmarets, chargé par Richelieu de donner, avant la distribution des rôles-, une dernière lecture de la comédie, est-il obligé de bisser ce passage adorable. Le pauvre Colletet plie sous le faix des applaudissements. Richelieu ne tarit pas d'éloges; pourtant il réserve ses plus chaleureux bravos pour le sixain qu'il a payé six cents livres. Mais, le prologue achevé, un orage terrible éclate. Corneille , rompant tout à coup avec sa timidité ordinaire , attaque de front la pièce et la bat en brèche , acte par acte , le troisième stu*tout; il la démolit tout entière et en fait voler les éclats à la barbe pointue du cardinal , qui reste impassible dans sa colère. L'Estoile et les autres , hormis Rotrou, forment un contraste éclatant avec la sérénité du maître : ils ne crient pas , ils aboient. Mais Corneille continue son œuvre avec la majestueuse placidité du génie. Il ne se contente pas d'abattre, il reconstruit. Sur les ruines de cette comédie embarrassée d'incidents , il édifie une comédie de caractère, qui s'appellera le Menteur. La rupture est complète. Cependant, sur le point de s'éloigner. Corneille va prendre congé de Richelieu , dont la physionomie est toujours aussi calme, et qui lui dit, oubliant un peu son rôle d'homme de lettres : « Monsieur, vous manquez d'esprit de suite. » Le poêle salue avec respect, sans répondre, et regagne son humble demeure de la butte Saint-Roch.

Cet esprit indiscipliné osera bientôt, tout seul, produire un chef-d'œuvre, le Cid. — Une telle au-

dace fit bondir le ministre dans Richelieu. Il venait de mettre laborieusement au monde la comédie intitulée Europe, « C^est une pièce entièrement politique , dans laquelle la France , T Espagne et les autres États de cette partie du monde parlent de leur puissance, de leurs forces, et des autres intérêts qui les rendent amies ou ennemies les unes des autres. Cette pièce est très-peu propre pour le théâtre. Cependant , le cardinal la fit jouer par les coaié4iêns de Fhôtel de Bourgogne, dans le temps qu'on y représentait le Cid, A la fin de la pièce , un comédien s'avança sur Id-bord du théâtre pour en faire un éloge magnifique, et l'annonça pour le surlendemain. Mais il s'éleva du parterre un bruit confus , et tout le monde demanda le Cid. Le cardinal retira sa pièce, et fut si choqué de cet incident , qu'il conçut le dessein de faire tomber le Cid^. n Georges de Scudéry se chargea ou fut chargé de porter les premiers coups. Le frère de la pucelle du I^Iarais entra en lice avec l'entrain grotesque d'un matamore de comédie espagnole. « Il est de certai;ies pièces, écrivit-il, comme de certains animaux , qui de loin semblent des étoiles , et qui de près ne sont que des vermisseaux^. » Après ce début triomphal, il prit le poëte corps à corps , frappa de ci , de là , le malmena , enfin , de la bonne façon. Puis, quand il l'eut consciencieusement assommé , il couronna sa besogne par cette lamentation inattendue : « Comme je n'aime point cette guerre de plume, j'aurois caché ses fautes comme je cache son nom et le mien , si , pour la réputation de tous ceux qui font des vers , je n'avois cru que j'étois obligé de

I Vigneal-l^arville , Mélanges de littérature. ^ Observations» snr le Cid.

faire voir à Fauteur du Cid qu'il se doit contenter de rhonneur d'être citoyen d'une si belle république, sans s'imaginer mal à propos qu'il en peut devenir le tyran ^. » Corneille avait l'épiderme sensible, plus sensible que de raison peut-être. Il se croyait inviolable , et l'aiguillon de la critique le transportait de fureur. D'accord; mais pour être grand homme, en est-on moins homme ?

A la suite du mimphlet dont nous venons de donner un extrait , parut un factum moitié figue , moitié raisin , portant ce titre saugrenu : le Jugement du Cid y composé par un bourgeois de Paris, marguU" lier de sa paroisse. «... Je n'ai jamais lu Aristote, dit l'anonyme, et ne sais point les règles du théâtre, mais je règle le mérite des pièces selon le plaisir que j'y reçois. » Voilà qui est parler d'or. Le brave sacristain ajoute , répondant aux accusations de plagiat portées par Scudéry : « Je ne m'enquiers point de ce qui est pris de l'auteur espagnol, ou de ce qui n'en est pas , c'est le Cid entier que je défends et non Corneille V . Décidément , le marguillier sent le fagot : il raisonne, et raisonne juste, au lieu de battre la campagne et d'injurier, à l'instar du R. P. François Garasse. « Il faut aussi, dit-il encore , que nous confessions que cet auteur, qui ne s'attendoit point à un si grand applaudissement , n'a pu supporter cette haute fortune... Scudéry a bien eu quelque raison de s'opposer à cette déification qu'il faisoit de lui-même, et de le dénicher du ciel où il s'étoit mis, sans en demander permission à Jupiter » . La restriction nous parait plausible : elle se présente honnêtement, tenons-la pour légitime. Seulement , gardons-nous de

' ObservationB sur le Cid. m

faire un crime à Corneille de ses bouffées d* orgueil. Il ne s'enivrait pas , on F enivrait. « Ce grand poëte jouit des honneurs les pins singuliers. Il avoit sa place au théâtre. Lorsqu'il y alloit, tout le monde se levoit par respect , et le parterre frappoit des mains *» . -Rien ne manquait à son triomphe , pas même Tinsulteur public, qui s'appelait tantôt Scudéry, tantôt Mairet, puis Claveret, et enfin Laserre. Ce dernie^, d'humeur burlesque , s'écriait à propos de sa tragédie de Thomas Morus ; « On y suoit au mois de décembre , et l'on tua quatre portiers , de compte fait , la première fois qu'elle fut jouée. Voilà ce qu'on appelle de bonnes pièces. M. Corneille n'a point de preuves si puissantes de l'excellence des siennes; et je lui céderai volontiers le pas , quand il aura fait tuer cinq portiers en un seul jour ^ » . Heureux temps où l'on se jetait des portiers à la tête !

Disons un mot des Sentiments de l'Académie sur la tragi-^oméjjUe du Cid, Ce morceau de critique, élaboré par Chapelain , possède toutes les qualités du style poli en usage chez les Quarante ; il est incolore et plat au suprême degré. Après avoir jeté un regard d'aigle sur l'ensemble de la pièce, l'auteur de la Pucelle daigne descendre dans les moindres détails ; il épluche les mots , les flaire et les pèse , comme ferait Vaugelas lui-même. S'agit-il du soufflet donné à don Diègue dans le premier acte , et que le Cid rappelle en ces termes dans le deuxième :

Quand je lui fis l'affront, ^

Chapelain venge la grammaire insultée à son tour :

' Anecdotes littéraires , t. II , p. 5.

2 Ibid., t. II, p. 11.

« Il n'a pu dire je lui fis, car Faction vient d'être faite; il falloit dire quand je lui ai fait , puisqu'il ne s'étoit point passé de nuit entre deux.j) Voilà où aboutit la machine de guerre mise en œuvre par Richelieu.

Corneille eut aussi à lutter contre le mauvais vou-loir des acteurs qui repoussaient ses légitimes pré* tentions , et entendaient le pressurer comme le tragique Hardy. Il tint ferme et remporta la victoire. Les droits d'auteur furent établis sur une base plus sérieuse et plus digne. De là cette doléance de la Beau* pré, la martiale comédienne qui croisa le fer, en plein théâtre , avec Catherine des Urlis , sa camarade et son ennemie, u M. Corneille, dit-elle, nous a fait un grand tort; nous avions ci -devant des pièces de théâtre pour trois écus , que l'on nous faisoit en une nuit. On y étoit accoutumé, et nous gagnions beaucoup ; présentement , les pièces de M. Corneille nous coûtent bien de l'argent, et nous glanons peu de chose ^. » Nous connaissons trop les devoirs de la po* litesse pour infliger un démenti à mademoiselle Marotte Beaupré , qui d'ailleurs pourrait nous chercher noise au jour de la résurrection. Nous nous conten. terons de rapporter deux vers naïvement caractéristiques que murmuraient les comédiens eux-mêmes, au convoi du vieux Pierre :

Puisque Corneille est mort, qui nous donnait du pain, Faut vivre de Racine , ou bien mourir de faim.

Lorsque , après la scène que nous avons racontée , Corneille eut secoué le joug du maître , la société des Cinq-Auteurs , ainsi nommée parce qu'elle en comp-

• Segrais, Métnaires-anecdotes , p. 214.

tait six, se trouva tout naturellement réduite à son chiffre normal : Desmarets , Rotrou , Colletet , Bois- Robert et FEstoile.

Conseiller du roi , contrôleur général de T extraordinaire des guerres et secrétaire général de la marine du Levant, Desmarets de Saint-Sorlin était, en outre, le premier commis de Richelieu dans le département des affaires poétiques. C'est lui qui a signé Europe et Mirame, L'inventeur des Amours du Compas et de la Règle fut appelé avec raison « le plus fou des poètes n . Sa vie est un casse-cou perpétuel. Le confident du cardinal établit d'abord sa demeure u dans la cabane des plaisirs charnels et grossiers, qui n'avoit qu'une enseigne grossièrement peinte où étoient représentés un Bacchus et une Vénus * » . C'est là , sur quelque table branlante, qu'il a composé son roman di Ariane, dont l'héroïne, honteuse du rôle qu'elle joue, a poussé ce gémissement dans l'oreille de l'indiscret auteur du Parnasse réformé : « On ne trouve chez moi que des lieux infâmes ; chaque livre en fournit un pour le moins , et les héros du roman sont si bien accoutumés à fréquenter ces endroits, qu'on les prendroit pour des soldats aux gardes ou des mousquetaires. Me rendre visite et aller au... (vous m'entendez bien) n'est plus qu'une même chose; on confond maintenant l'un avec l'autre, et je suis devenue le répertoire de tous les bons lieux. Je ne m'étonne point, après cela, si l'on me fait paroître nue : il y auroit eu de l'irrégularité d'en avoir usé d'autre sorte, et puisque Astrée, qui n'avoit pas l'avantage du lieu comme moi, se montre à Céladon en cette j)osture , il étoit d'une nécessité indispensable

' Desmarets, Délices de Vesprit, p. 3.

que j^en fisse autant ^ . » La débauche de Desmarets n'est pas une simple débauche d'esprit : le corps y a aussi sa part. L'un va-t-il jamais sans Tauti»? Belle demande! Ce sont deux complices intimes qui ne cessent de marcher de conserve que lorsque le Temps a rempli l'office du chanoine Fulbert. Desmarets, parfois, se glisse sournoisement dans le cœur des créatures mystiques , dont les ressources dans le tête-à-tête sont inappréciables. Il y détrône Dieu, et, usur^ pant sa place, découvre des abîmes de béatitude. Mais voici que tout à coup notre athée par amour, touché de la Grâce , verse u des larmes de sang , pensant au mauvais usage qu'il a. fait de l'éloquence auprès des, femmes ^ » . Il passe bientôt de cet accès de contrition à un accès de rage épileptique : il écume de dévotion et prêche une nouvelle Saint-Barthélémy contre les impies, les jansénistes et les Turcs. U fait intervenir le Saint-Esprit, et écrit, sous sa dictée et à l'adresse du roi , un Avis des plus bouffons et dont se moque agréablement Pierre Nicole, ce pourfendeur de billevesées quLne mettait le pied dans la rue qu'en appréhendant la chute d'une cheminée.

Desmarets s'agitait dans le vide : l'heure des dragonnades n'avait pas encore sonné. U eut pourtant la suprême joie de voir, à sa requête, rôtir en place de Grève un illupiiné de ses amis , Simon Morin. Ce maniaque allait criant par les places que Dieu le Fils, revêtant de nouveau une enveloppe terrestre, s'était incarné en lui. Il avait ouvert une église dans une boutique de fruitière, proche de Saint-Germain l'Auxerrois.

* Guëret , Parnasse réformé ', p. 148 , 149.

2 Délices de l'esprit, p. 73.

Boife-Robert jalousait fort Finfluence conquise par* Desmarets auprès du cardinal , et qu'il sut garder tou^ jours. Les éclipses, auxquelles était sujette la faveur d^nt jouissait Tabbé, furent fatales au malheureux d'Où ville , accueilli avec tant de bonne grâce par Richelieu ; il ne put obtenir que des titres sonores , ce que le peuple appelle « viande creuse » . Bois-Robert s'en est plaint avec le ton léger qui lui était habituel :

Le pauvre d'Ouville est mon frère ; Il porte titre d'hydrographe , D'ingénieur, de géographe.

Mais avec ces trois qualités , Il est gueux de tons les côtés.

Malgré la pension qu'il touchait comme collaborateur du cardinal-poête , Claude de l'Estoile menait la vie besogneuse du conteur d'Ouville. u II étoit d'une complexion exlraordinairement portée à l'amour, et cette passion fit presque tous les troubles et tous les maux de sa vie. En ces dernières années , il épousa par inclination une femme qui n'avoit que peu de bien. Il tint longtemps ce mariage caché, et comme il n'étoit pas riche autant qu'il le falloit pour vivre commodément à Paris avec sa famille , il se retira à une maison des champs ^ » Pélisson prétend que l'Estoile, avant de livrer ses vers au public, les lisait à son cordon*bleu. Ce procédé devrait être employé par tous les membres de l'École du bon sens. La même fable a été éditée pour le compte de Malherbe et de Molière. Méchante bourde , bonne tout au plus à amuser les badauds ! On épouse ses servantes , comme le fit Colletet , on ne les consulte pas. La Fontame a spirituel-

1 Pélisson, Hist. de l'Académie, p 332.

lement raillé la Gaudine du naïf Guillaume , dont ce dernier avait fait une manière de dixième muse , en lui prêtant ses rimes. Le mari mort, la veuve était devenue stérile, poétiquement parlant. Son silence attira sur elle une grêle de quolibets. L^épigramme de la Fontaine commence ainsi :

Les oracles ont cessé , Colletet est trépassé.

Dés qu'il eut la bouche close, 6a femme ne fit plus rien ; Elle enterra vers et prose Avec le pauvre chrétien.

Une rancune se cachait sous cette malice : Jean de la Fontaine s'était enflammé aux jolis yeux de Claudine, qui Favait éconduit bel et bien , lui et ses madrigaux.

Si le fabuliste ne gagnait pas toujours au jeu d'amour, Fauteur de Venceslas, qui avait la passion de Gallet, éprouvait aussi des revers au jeu de dés. « Il a voit , dit Niceron , une manière singulière pour s'empêcher de perdre tout son argent à la fois , et afin de s'en conserver pour les besoins de la vie. Quand les comédiens lui apportoient de Fargent pour quelqu'une de ses pièces, il le jetoit ordinairement sur un tas de fagots qu'il tenoit renfermés. Quand il a voit besoin d'argent, il étoit obligé de secouer ces fagots pour en faire tomber quelque chose , et la peine que cela lui donnoit Fempôchoit de prendre tout à la fois, et lui faisait toujours laisser quelque chose en réserve *. » Une étroite amitié Funissait à Fauteur du Cid, qu'il défendit contre les attaques de Scudéry. Quoiqu'il fût plus jeune que Corneille, le grand

' Mémoires, t. XVI. p. 92.

hommç Tappelaît son père, parce que Rotron avait débuté trois ans avant lui. Le lieutenant particulier et civil de la ville de Dreux mourut vaillamment & son poste, durant la peste de I(>50. La veille, il répondit ces simples mots à son frère , qui le pressait vainement de venir le rejoindre à Paris : u Ce n'est pas que le péril où je me trouve ne soit fort grand , puisqu'au moment où je vous écris les cloches sonnent pour la vingt-deuxième personne qui est morte aujourd'hui. Ce sera pour moi quand il plaira à Dieu. » Sa figure, vigoureusement accentuée, révélait d'ailleurs cette intrépidité réfléchie.

La société des Cinq-Auteurs s'était dissoute dès 1G42, à la mort de Richelieu. Son bilan, fort modeste , se comp "^e des Thuileries et de l'Aveugle de Stnyme. Le cardinal n'eut que Desmarets pour collaborateur dans la Grande pastorale^ Europe et Mrflwe. La première, selon Pélisson, renfermait ujusques à cinq cents vers de sa façon , mais elle n'a point été imprimée comme les deux autres , et en voici la raison. Lorsqu'il fut dans le dessein de la publier, il voulut que M. Chapelain la revit et qu'il y fît des observations exactes. Ces observations lui furent rapportées par M. de Bois -Robert, et bien qu'elles fussent écrites avec beaucoup de discrétion et de respect, elles le choquèrent et le piquèrent tellement, eu par leur nombre , ou par la connoissance qu'elles lui donnoient de ses fautes , que , sans achever de les lire, il les mit en pièces; mais la nuit suivante, comme il étoit au lit , et que tout dormoit chez lui , il fit une chose sans comparaison plus estimable que la meilleure comédie du monde, o'est qu'il se rendit à la raison ; car il commanda que l'on ramassât et que l'on collât ensemble les pièces de ce papier déchiré ,

et , après Tavoir lu d^un bout à Fautre et y avoir fait grande réflexion, il envoya éveiller M. de Bois-Robert» pour lui dire qu'il voyoit bien que messieurs de T Académie s'entendoient mieux que lui en ces matières , et qu'il ne falloit plus parler de cette impression *. »

Nous avons donné de suffisants détails sur Europe, consacrons quelques lignes à Mirante, cette pièce favorite de Richelieu. Elle lui coûta un million. Pour la voir représenter dans un lieu digne d'un tel chefd'œuvre, il fit bâtir au Palais-Cardinal une salle qui contenait trois mille personnes. C'est là qu'en 1660 Molière transporta sa troupe, et que fut installé, treize ans plus tard , le drame héroïque ou opéra.

Quel était donc le motif de la préférence que Richelieu affichait pour Mirame ? Mirame était une vengeance , un trait empoisonné lancé contre Anne d'Autriche. La reine l'avait glacé d'un regard de mépris » après s'être donné l'amusant spectacle d'un prince de l'Église dansant une sarabande, devant elle et pour l'amour d'elle, — en pantalon de velours vert, des sonnettes aux jarretières et des castagnettes à la main. Anne d'Autriche fut contrainte d'assister à la première représentation de Mirame ; mais la victime fit bonne contenance durant tout le supplice. Elle laissa, sans sourciller, éclabousser son honneur de reine par les allusions les plus impertinentes à l'endroit de Buckingham. L'innocence seule peut faire montre d'une telle sérénité. Non, Buckingham n'a point passé par là , à Amiens , avec ses chausses en broderies. Nous n'y voyons pas davantage ce que la grave histoire déclare avoir vu , — la tache rouge qu'aurait laissée la robe déteinte du cardinal Mazarin.

> Hiit. de l'Académie, p. U3 et 114

Méfiez-vous des gens graves ; la gaudriole les affriande toujoTirs, n'en déplaise à leur mine de chatiemite. Qu'une femme tombe devant eux, ils n'auront pas l'impudeur de la prendre par la taille pour la relever, mais ils prendront de l'œil la mesure de son mollet.

Revenons à Richelieu. Gui-Patin le peignit, à un certain point de vue, en quatre mots ; Cardinales isU sunt camaleSy Gui-Patin ! A la bonne heure ! voilà un plaisant personnage, quoique médecin : il faut, s'incliner et croire ; son dire est mot d'Évangile. Donc cardinales isii sunt camales, et Dieu nous garde de reprocher à Richelieu ses péchés mignons. On n'est pas homme de génie impunément. Le génie , c'est le feu à la maison , le désordre organisé , la locomotive qui éclate et déraille, mais qui dévore les distances. — Quel est cet homme qui folâtre tantôt avec ces petits chiens et ces gros chats , et tantôt avec cette jeune femme qui est sa nièce , le tout étendu pêle-mêle sur une longue chaise? Richelieu.^ Quel est ce fou qui s'imagine être cheval et gambade autour d'un billard, ruant et hennissant, jusqu'à ce que ses gens l'emportent et le couchent, comme un enfant brisé de fatigue et couvert de sueur'? Encore Richelieu. La crise passée, il ajoutera une page au Testament p<H titique, ou, donnant suite à un projet mûri, jettera d'un signe quatre armées en campagne contre la maison d'Autriche.

Mais quelque chose nous attriste dans Richelieu , c'est la mesquine préoccupation de sa dernière heure. Dumaurier raconte « qu'il avoit porté l'extravagance au point de souhaiter avec ardeur d'être canonisé

* Voye» le n» 4 de l'Appendice.

après sa mort , et avoit employé tous les moyens humains pour y réussir , ordonnant même à ses confesseurs de dire qu^il n^avoit jamais comniis que des péchés véniels *. « honte ! être le grand ministre que vous savez et ambitionner la fin vulgaire du cardinal de BéruUe ^, qui, n* ayant pu forcer cette place ouverte à tout venant , nommée madame du Fargis , se vit contraint de mourir en saint homme ! . . . Mais , au moment de prendre congé de Richelieu , gardonsnous de le lapider. Oublions ses travers, pour ne rappeler que les services rendus aux lettres. Il ne pouvait, comme Nicoclès, roi de Chypre, acheter douze mille écus une oraison dlsocrate ; ni , conune Tempereur Caracalla, donner à Oppian autant de pièces d'or qu'il y a de vers dans son poème des Poissons. Mais, s'il ne possédait que quatre cent mille livres de rente , il en versait cent vingt mille dans la caisse destinée aux pensions des gens de lettres. Une telle libéralité fait pardonner bien des faiblesses , — même la fondation de l'Académie.

Nous nous éloignons du Palais-Cardinal , qui sera demain le Palais-Royal, en compagnie de François Hédelin d'Aubignac , qui vient de présenter le projet de sa Pratiqxie du théâtre. Suivons l'abbé, un peu par désœuvrement , un peu par curiosité.

' Mémoires pour servir à l'histoire de Hollande, art. Grotius. ' Historiettes, t. III, p. 350.

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