LES MERCURIALES DE MÉNAGE
Tout gonflé des éloges que lui a valus son travail sur les trois unités, renouvelé d'Aristote, d'Aubignac inarche d'un pas majestueux dans la direction du pont Neuf. Il gagne le quai de F Horloge ou des Morfondus , et arrive sans encombre à la rue de Glatigny, surnommée VaWAmour, grâce aux Vénus du hasard qui y pullulent et y tendent leurs lacs. Soudain Tabbé est circonvenu, enlacé, caressé : sa vertu court les plus grands périls. Pauvre d'Aubignac! lui qui ne hante que le monde des précieuses, il entend des mots inconnus et voit des gestes intraduisibles. A un signal donné , les bacchantes exécutent autour de lui une ronde infernale. L'abbé, ahuri et décontenancé, ressemble à la femme de Loth après sa métamorphose. Mais bientôt se réveille la fougue bilieu&e qui fait le fond du caractère de d'Aubignac. 11 se précipite sur r obstacle mobile dont il est enveloppé, et brise violemment ce cercle de chair banale. Il disparait, poursuivi par des éclats de rire avinés et des huées capables de ressusciter la pudeur de F abbé de Bois- Robert.
Hédelin d'Aubiguac continue sa course désordonhée jusqu'au cloitre Notre-Dame. C'est là que demeure Gilles Ménage. C'est là qu'au quinzième siècle le duc de Berry et Juvénal des Ursins s'entre -consolaient des malheurs du temps. Ce cloitre, depuis de
longues années , donne asile à des laïques de distinction. Pour prévenir tout abus, il avait été statué et ordonné, dès 1334, que nul hôte ne pourrait « retirer avec soi femme quelconque, vieille ou jeune, maîtresse ou chambrière , ni parente pour y séjourner* »* Et encore les femmes de charge n^entrenlelles en fonctions qu'avec F agrément du chapitre , « lequel, maturément, considère la qualité, prud'homie et âge des personnes *. »
La chambrière de Gilles Ménage est un garçon nommé Girault. Le prieur de Montdidier se met ainsi à Fabri de la censure des chanoines , mais non des insinuations . perfides de F abbé de Châtillon, « qui Faccuse de se servir de Girault à bien des choses * r . Pure calomnie ! car Ménage s'est déclaré avec fracas le u mourant n de mesdames de Cressy, de la Fayetle et de Se vigne.
Après un recueillement de quelques minutes, d'Aubignac pénètre dans le cloître avec une attitude digne de. son double caractère d'abbé et de législateur du Parnasse dramatique. Ce dernier titre lui a été conféré par Richelieu. Le héros de la scène du Val-d' Amour se rend à la réunion de Ménage, qui doit son nom de Mercuriales au jour où elle se tient d'habitude. Le maître du lieu Faccueille avec une affabilité toute cordiale , sauf à le passer demain au fil de sa plume , à propos de ï Heautontlmorumenos de Térence. Celui dont la u mordacité » terrifie depuis longtemps toute la gent littéraire se montre aujourd'hui d'une humeur emmiellée : il sourit à tous, à Gilles Boileau lui-même. Ce grand miracle est l'oeuvre de madame de Sévigné,
> Cl Malingre, Antiquités de Paris y p. 33.
« Ihid.
3 Tallcmant des Réaux, Historiettes, t. IV, p. 131.
qui a daigné honorer les Mercuriales de son illiustre présence. Elle a réalisé une menace de vieille date. Renoiontons au déluge. Un jour que Ménage était che» elle, papillonnant et faisant la roue, madame de Sévigné , qui se disposait à sortir, lui dit brusquement : « Monsieur Tabbé , vous viendrez avec moi , montez dans mon carrosse. « Et comme il se tenait coi, profondément humilié de n^inspirer»aucune -crainte : « Allons, montez, ajouta-t-elle, voilà bien des façons ; si vous raisonnez , j'irai vous voir jusque dans votre chambre. » Elle y est venue, toujours enjouée et moqueuse, mais sans parti pris d'agression. Le mourant Ta désarmée, en faisant placeàFami, au confident désintéressé. Pourtant, voici comme un écho du passé qui se réveille. Ménage s'est approché de madame de Sévigné, et roule des yeux de savantasse chauffé à blanc. Ecoutons : « Je suis, dit-il entre deux soupirs, je suis votre confesseur et j'ai été votre martyr. « — « Et moi votre vierge, » réplique la malicieuse avec un éclat de rire si fou qu'il rappelle Ménage à la raison et à sa sciatique. Quelle énigme que cette fenbne ! le mot en aurait été à jamais perdu sans les indiscrètes révélations de Bussy-Rabutin. « Elle aime Tentens , dit-il , elle aime d'être aimée ; et pour cela elle sème afin de recueillir, elle donne la louange pour en recevoir. Elle aime généralement tous les hommes ; quelque âge , quelque naissance et quelque mérite qu'ils aient, et de quelque profession qu'ils soient, tout lui est bon depuis le manteau royal jusqu'à la soutane, depuis le sceptre jusqu'à l'écritoire. Entre les hommes elle aime mieux un amant qu'un ami , et parmi les amants les gais que les tristes ; les mélancoliques flattent sa vanité , les éveillés son inclination ; elle se divertit avec ceux-ci , et se flatte de
Topinion qu'elle a bien du mérite d*avoir pu causer de la langueur à ceuK-là. Elle est d'un tempérament froid , au moins si Ton en croit feu son mari : aussi lui avoit-il de l'obligation de sa vertu, comme il disoit ; toute sa chaleur est à l'esprit. A la vérité , elle récompense bien la froideur de son tempérament. Si Ton s'en rapporte à ses actions, je crois que la foi conjugale n'a poi^ été violée : si l'on regarde l'intentention , c'est une autre chose. Pour eii parler franchement , je crois que son mari s'est tiré d'affaire devant les hommes , mais je le tiens un sot devant Dieu * . j)
L'impitoyable cousin ne se contente pas d'analyser froidement l'âme de madame de Sévigné , il se complaît aussi à détailler sa gracieuse physionomie de manière à en troubler l'harmonie : « Madame de Sévigné a d'ordinaire le plus beau teint du monde, les yeux petits et brillants, la bouche plate, mais de belle couleur ; le front avancé , le nez seul semblable à soi, ni long ni petit, carré par le bout ; la mâchoire comme le bout du nez; et tout cela, qui en détail n'est pas beau , est , à tout prendre , assez agréable ; elle a la taille belle sans avoir bon air ; elle a la jambe bien faite, la gorge, les bras et les mains mal taillés; elle a les cheveux blonds , déliés et épais ; elle a bien dansé et a l'oreille encore juste ; elle a la voix agréable, elle sait un peu chanter : voilà , pour le dehors , à peu près comme elle est faite ^. » Ce portrait a la fidélité d'une charge. Madame de Sévigné n'y vit pas son image , mais une injure qu'elle ne pardonna qu'après un acte de contrition nettement accentué. Ménage
^ Htst. amoureuse de» Gaules, t. I , p. 211, 212. 2 Ibid., p. 209.
imita Tépistolaire : il finit par amnistier Bussy-Rabutin , qui avait osé écrire que ^ sa naissance , son âge et sa figure Tobligeoient de cacher son amour (pour madame de Sévigné) autant qu^il pouvoit *. « Le trait avait percé de part en part le pauvre Gilles, qui, plus que personne , faisait claquer son fouet , selon le mot de Tailemant. S^ adressant à un arbitre du bon air, le chevalier de Méré , il disait avec une modestie pleine de superbe : u Je vous prie de vous souvenir que lorsque nous faisions notre cour «ensemble à une dame de grande qualité et de grand mérite, quelque passion que j'eusse pour cette illustre personne, je souffrois volontiers qu'elle vous aimât plus que moi, parce que je vous aimois plus que moi-même ^. » Ce n'est pas de madame de Sévigné qu'il s'agissait , car, dans ses Lettres, elle n'a parlé du chevalier que pour maudire son u chien de style » .
Fournissons maintenant la preuve du pardon accordé par Ménage à l'auteur de la boutade citée plus haut i u C'est un bel et bon esprit que M. de fiussy- Rabutin, a-t-il dit en ami généreux. Je ne puis m' empêcher de lui rendre celte justice, quoiqu'il ait tâché de me donner un vilain tour dans son Histoire des Gaules, On ne peut écrire avec plus de feu et plus d'esprit qu'il fait dans cette histoire *. » Bussy-Rabutin pouvait se passer du certificat de Gilles Ménage. Les spirituels écarts de sa plume délurée ne lui ontils pas mérité dix-sept années d'exil? Quel éloge vaut cette longue rancune de Louis XIV ? — Le voici revenu, moins sémillant qu'autrefois, mais se rappe-
' Hist. amoureuse des Gaules , t. I , p. 226. * Epitre dëdicatoire des Observations sur la langue françoise , folio iij.
^ Saite du Ménagiana (édit. de Hollande) , p. 336.
lant encore , à l^occa^on , son ancienne adresse à lancer le mot acéré. Il avise un compagnon d'armes d'Henri IV, qui n'a pas suivi l'exemple du verf galant et dont le cœur vient de s'éveiller. Le vieux mestre de camp murmure des vers de l'autre siècle à l'oreille de cette comtesse qui a payé vingt-cinq mille écus le droit d'être veuve. Veuve d'un mari borgne et brutal! Ce n'est pas cher. Délivrée de son cyclope , madame de la Suze a épousé , sur le sacré vallon , Montplaisir et Subligny : et ce mariage en partie double a donné naissance à une nichée d'élégies chassieuses à force d'être plaintives, et entremêlées de madrigaux boiteux et de billets d'amour mort-nés. La comtesse est douée d'un embonpoint fort appétissant. Élégies à part, elle est d'humeur gaillarde , comme toutes les femmes de riche corpulence. Elle ne craint pas de lâcher le gros mot, seulement elle l'émincit en serrant les lèvres, et la pudeur est sauve. Rien de plus touchant, du reste , que la morale professée dans ses lettres : « Le devoir, écrit-elle à la reine Christine, ne vaut pas une faute commise par tendresse. » Quant à la religion de madame de la Suze , elle est trop sagement contenue pour s'élever jusqu'à la note du fanatisme : on sait qu'elle forma le projet de traduire V Oraison dominicale en vers burlesques. L'esprit de Scarron a soufflé de ce côté.
La comtesse sourit gracieusement à ce débris des guerres de la Ligue , qui tâche de rallumer ses yeux éteints et qui tout à coup se livre à la gymnastique d'un pantin dont on tire le fil. Bussy-Rabutin lui a jeté, en passant, cette phrase impertinente : « L'amour est comme la petite vérole, qui fait d'autant plus de mal qu'elle prend tard. »
L'espiègle aux cheveux gris s'est glissé dans un
groupe où pérore Ménage. Saumaise est sur la sellette et répond au reproche qu'on lui adresse de ne pas suffisamment polir ses productions : « Dieu m'en garde ! je jette de Fencre sur le papier aux heures où les autres jettent des dés sur la table , et je fais cela comme un jeu. » Cette réplique provoque un imperceptible haussement d'épaules chez le doucereux Costar, qui met autant de coquetterie dans ses périodes que dans sa toilette. L'archidiacre du Mans est un de ces hommes dont la politesse fatigue, et auxquels, dans le tôte-à-tête, on est souvent tenté de dire : u Répondezmoi une fois non , afin que je puisse reconnaître que nous sommes deux. » Il osa pourtant aventurer cette malice : « GoUetet a épousé toutes ses servantes : il en déjà usé trois ou quatre. « Le méticuleux Costar est flanqué d'un ivrogne nommé Pauquet, dont il est tout à la fois le maître et le domestique. A côté de ce couple si mal assorti s'agite Perrot d'Ablancourt , qui crie comme un sourd qu'il est, montrant le pauvre Linière et Servien, le surintendant des finances : u La Providence met toujours l'appétit d'un côté et l'argent de l'autre. » Ménage a dit des traductions* de d'Ablancourt : u Elles me rappellent une femme que j'ai beaucoup aimée à Tours et qui étoii belle , mais infidèle. ))
Quel est ce grand et maigre personnage , aux épais sourcils , à la bouche pincée et au nez aquilin , qui riposte brutalement aux œillades provocatrices de quelque Laïs blasonnée : u Une femme n'est commode que dans la maladie et la mauvaise fortune, n — C'est l'abbé de Chalivoy, l'auteur du Roman bourgeois, où l'on rencontre cette pièce singulière :
Épitre dédlcatoire... à très-haut et très-redouté selgneur Jean Guillaume, dit Saint-Aubin, maître des hautes œuvres de la ville, prévoté et comté de Paris,
« Guillaume,
n Voici assurément la première fois qu'on vous dédie des livres... Vous croirez peut-être que je brigue vos faveurs, comme tous les auteurs font d'ordinaire quand ils dédient... Cependant il n'en est rien, je ne vous ai point d'obligation, et ne veux point vous en avoir. Voici la première épître dédicatoire qui a été faite sans intérêt... Il y a longtemps que je suis las de voir des auteurs encenser des auteurs qui ne le méritent pas peut-être autant que vous... Depuis que j'ai vu louer tant de faquins qui ont des équipages de grands seigneurs, et tant As grands seigneurs qui ont des âmes de faquins , il m'a pris "envie de vous louer aussi : et certes ce ne sera pas sans y être aussi bien fondé que tous ces flatteurs. Combien y^a-t-il de ces gens qu'on vente si hautement qu'il faudroit mettre entre vos mains pour leur apprendre à vivre ! — On dit , quand un homme fait bien ses affaires , qu'il a Sur lui de la corde de pendu, et certes il n'y a personne qui en puisse avoir plus que vous. Aussi votre mérite a tellement été reconnu qu'on s'est détrompé depuis peu du scrupule qu'on avoit de vous fréquenter . Au lieu de vous fuir comme un pestiféré, on a vu beaucoup de gens de naissance ne point faire difficulté d'aller boire avec vous, parce que vous aviez de bon vin... Si on vous reproche que vous dépouillez les gens, vous attendez du moins qu'ils soient morts ; mais combien
y a-t-il de juges, de chicaneurs et de maltôtiers qui les sucent jusqu'aux os et qui les écorchent tout vifs ! Enfin , tout compté et tout rabattu , je trouve que ^ vous méritez une épître dédicatoire aussi bien que beaucoup d'autres. Je craindrois pourtant qu'on ne crût pas que c'en fût une, si je ne vous dcmandois quelque chose. Je vous prie donc de ne pas refuser votre amitié à plusieurs pauvres auteurs qui ont besoin de votre secours charitable; car l'injustice du siècle est si grande que beaucoup d'illusires abandonnés de leurs Mécénas languissent de faim ; et ne pouvant supporter leur "uépris et la pauvreté , ils sont réduits au désespoir. Or, comme ils n'ont pas un courage d'Iscariote pour se pendre eux-mêmes, si vous en vouliez preriflre la peine , vous les soulageriez de beaucoup de chagrin et de misères... »
Furetière, l'auteur de cette piquante dédicace, a été frappé de la même proscription que Ménage : le premier fut rayé du nombre des Quarante pour avoir mené , tout seul , un dictionnaire à bonne fin , tandis que ses trente -neuf collègues s'étaient arrêtés au début de leur œuvre. Le second se vit fermer à ja- ' mais les portes de l'Académie pour s'être moqué de l'étrange manie qu'elle avait, et qu'elle a conservée, de supprimer les mots anciens sans en créer de nouveaux. Il dit, avec raison, dans sa Requête des Dic~ tionnaires^ qu'on se trouvera un jour
Réduit à se parler par signes.
Nous voilà, de par l'illustre corps, en passe de devenir un peuple de sourds-muets.
< Voyez cette pièce , que nous donnons tout entière , n» 5 de l'Appendice.
C*eat dans le cloître Notre-Dame qu'a été résolue la fameuse prise d'armes contre le parasite Montmaur. Esquissons cette lutte à grands traits.
Avec la Rome païenne disparut le parasite. Il n'en existe plus que la monnaie : le pique-assiette. Pourtant on vit , en plein dix-septième siècle , comme une résurrection de ce type oublié. Que d'épigrammes réveille le nom de Pierre Montmaur! C'était une manière de poupée de tir sur laquelle les amours-propres blessés u se faisaient la main » . La poupée a résisté à ces coups de pistolet ajustés trop bas.
Charles Féramus , avocat au parlement de Paris , entra le premier en lice. Son factum, déguisé en vers latins, est intitulé la Journée de Montmcmr, Le parasite, en quête d'un dîner, frappe à la porte de l'hôtel deMesmc, et, sans nulle vergogne, s'installe à la table du président. Comme un convive qui veut avoir ses coudées franches , il s'étale et se carre dans le siège . qu^il a conquis. Il se livre ensuite à une gymnastique des plus laborieuses : il ne mange pas, il dévore; il ne boit pas, il entonne; il ne dîne pas enfin, il s'emplit. La nappe enlevée , il abandonne le terrain en grommelant. Prêt à enfourcher sa mopture, il avise les palefreniers à l'office, se glisse au milieu d'eux, et, sans rougir, accepte une part dans les reliefs du repas qu'il vient de faire. — Le grave Bayle rit beaucoup de ce dernier trait.
Après Féramus , parut Ménage , armé de la Vie de Mamurra, de la Métamorphose de Montmaur en perroquet et de la Requête de Montmaur] — vraies satires de pédant, enfarinées de grec et de latin et assaisonnées de sel gris. Ménage était un détrousseur de n\orts. a U faut, disait Linière, le condamner à être conduit au pied du Parnasse et à y recevoir la
fleur de lis pour les vols qu^il a faits aux anciens. » Il ne se contentait pas de piller » il gâtait le fruit de ses rapines. Les saillies dérobées perdaient leur aiguillon en passant par sa plume. Aussi ne fut-il loué que par « Félogiste universel. » Balzac emboucha pour lui la plus sonore de ses trompettes. « L'histoire de Mamurra, écrivit-il ^ est digne de Rome triomphante et du siècle des premiers Césars. Je ne crois pas que les satires de Varron , qui fut nommé le plus docte de tous les Romains , fussent ni plus doctes ni plus romaines... Vous avez déridé le front des sévères et avez mis les tristes en belle humeur. » Or , voici la pointe la plus aiguë de cette satire , où , Ton ne sait pourquoi , s'est introduit le nom de Mamurra : Le parasite , selon Ménage , n'est pas un homme , c'est « un ventre » , — malice ravie au vieux poëte Caïus Luoilius. Ajoutons que la Vie de Mamurra est précédée d'une taille- douce représentant, plongé jusqu'au buste dans une immense marmite , un professeur d'art culinaire qui expose ses principes devant un auditoire de cuisiniers et de marmitons. Au-dessus de sa tête se lisent ces cinq mots empruntés à Virgile : lUa se jactet in aula. — Aula pour otla, calem^ bour que Plante pourrait revendiquer. Donc, Ménage , dans cette pièce , dépensa tant d'esprit qu'il ne lui en resta plus pour la Métamorphose de Mont* maur et la Requête de Petrus Montmaur, professeur du roi en langue hellénique à nos seigneurs du parlement,
Balzac s'est aussi jeté dans cette guerre de plumes. Il a lancé son Barbon, plaisanterie sans gaieté, boi^ tade alambiquée. La barbe de Montmaur, y dit-il, a est «i large, si épaisse et d'une longueur si démesurée, que, si on y avoit mis le feu, cela s'appelleroit
un embrasement , et celui qui auroit fait le coup se pourroit nommer un incendiaire. >>
L'auteur du Barbon passe ensuite du pliysî<][ue au moral : « Il (Montmaur) salit généralement tout ce qu'il manie. C'est le corrupteur de toute sorte de biens... Il a volé la poésie, comme le reste des connoissances honnêtes... Il a fait un amas de mauvaises choses qui sont échappées aux bons poètes , et ce sont les seules choses qu'il imite. » Bref, c'est un savant qui serait de force à qualifier « d'Achille aux pieds légers « le maréchal de Biron , — un boiteux !
Tout grisé des éloges qu'il s' adresse iwjpeWo à luimême, Balzac ne se souvient plus de l'encens qu'il a brûlé sous le « docte » nez de Gilles Ménage, et s'écrit en terminant : « H faut pourvoir à la joie de l'avenir. Toutes les fois que je dormirai plus mal el que je serai plus triste qu'à l'ordinaire, j'espère que le Barbon me consolera de la longueur de mes nuits et m'aidera à chasser ma mauvaise humeur. » •
Admirez l'illusion du pompeux et solennel Balzac, qui pense avoir été bouffon où Scarron le burlesque a échoué. — Car, ne l'oublions pas, le cul-de-jatte se mit de la partie , côte à côte avec Viou Dalibray , qui jeta soixante-treize épigrammes dans la mêlée, et se signala surtout par ce tour de force de rimes inouïes dans le crayon qu'il donna de Montmaur :
Son collet de pourpoint s'étend et forme un cercle. Son chapeau de docteur s'aplatit en couvercle.
Dalibray était flanqué de Sarrazin , dont le principal engin de bataille fut le Testament de Goulu, pâle imitation du testament de Villon. Nous y remarquons , entre autres railleries , les vers suivants :
Je donne et lègue à Clopin , mon valet , Quoiqu'il ne m'ait de tout point dëcrollë.
Mon vieux mouchoir et mon large collet, Chemise non , ce n'est ma volonté.
Or, si Clopin dit que c'est chichetë , Je lui réponds que bien fort il s'abuse , Qu'oncques au dos chemise n'ai porté ; A votre avis, n'est-ce pas bonne excuse?
Au plus pauvre des écoliers ,
Je laisse mes deux vieux souliers ; Aussi bien m'alloient-iis laisser.
Faisons ensuite mention du professeur Remy et du magistrat 1^ Motlie le Vayer , auteurs de deux pièces assBz maussades et intitulées la Métamorphose de Montmaur en cheval et le Parasite Mormon, Sallengre, qui a dévotement colligé tous ces factums , ajoute à la liste que nous venons de donner la Marmitodéi- Jication de Montmaur, satire anonyme inspirée par un Apollon de rencontre et écrite en latin de cuisine. 11 cite encore , parmi les preux de cette croisade , Adrien de Valois, Malleville, Furetière*, d'Espesse et Nicolas Heinsius. Il oublie Saint- Amant et son méchant dizain. Balzac avait voulu, mais en vain, enrôler Tabbé Bois-Robert. Le fou du cardinal, en cette circonstance , fit montre de plus de raison que toute la républ^ue des lettres.
Ne vous semble-t-il pas qu'il fallait être un personnage de quelque valeur pour faire amonceler tant de nuages au-dessus de sa tête? Si Montmaur n'eût été que le goinfre immonde,' « l'animal irrassasiable » dont parlent les pamphlets , un enfant perdu de la poésie aurait essayé sur lui sa verve naïve, et c'eût
* Voyez no 6 de l'Appendice.
été fini de notre chercheur de lippée. Ou peut-être, s^ir son fumier , fût-il mort de sa belle mort , comme ce philosophe à barbe sale, providentiellement appelé Crassot, et qu'aucun libelle ne vint inquiéter dans l'exercice de son métier de parasite. Comment, en effet, aurait-on pu prendre en haine un homme d'un talent aussi inoffensif, partageant avec le cheval la faculté de plier et de redresser les oreilles à volonté, — ce dont s'émerveillaient avec raison ses nombreux amphitryons ?
Il y avait loin de Montmaur au Diogène de Langres. Ce deràier était passé à l'état de « curiosité n : on le montrait comme on fait de quelque grotesque chinoiserie. L'autre, au contraire, avait une personnalité bien tranchée, agressive même : il n'était pas sans travers , mais il n'affichait que ceux de ses voisins, u C'étoit, dit Vigneul*Marville , un fort bel esprit, qui avoitde graads talents... 11 avoit lu tous les bons auteurs de l'antiquité, et, aidé d'une prodigieuse mémoire, jointe à beaucoup de vivacité, il faisoit des applications heureuses de ce qu'il avoit re-> marqué de plus beau. U est vrai que c'étoit toujours avec malignité. 4. Son humeur satirique n'avoit point de bornes , et il étoit Lucien partout. 11 en vouloit surtout aux méchants poètes. » Malheur aux imprudents qui osaient l'attaquer ! U les fiâgellait avec leurs propres verges. De là le sonnet si comiquement plaintif du poëte aux soixante^treiiie épi-^ grammes :
Oa a fait des vers contre Ini , Pour le bannir des bonnes tabfefl , Et voilà , ces vers aujourd'hui Lui sont devenus profitables.
Par copur, il le» a toui apprit , Et , devant les pins beaux esprits , Il les débite avec audace.
De la malice il vient à bout :
Ce qu'elle a fait pour qu'on le chasse
Fait qu'il est bien reçu partout.
Le grand crime de Montmaur, — Dalibray Favoue; - — était d'être plus recherché , plus fêté que Balzac et consorts , qui se complaisaient dans F idolâtrie d'eux-mêmes , et envahissaient parfois la conversation au point de la faire dégénérer en un perpétuel et fatigant monologue. Quoi de plus naturel qu'on garde ses préférences pour le galant homme qui oublie discrètement ses vers ou sa prose au logis , et se contente de lancer un mot avec adresse et à propos ? u A la familiarité de la table j'associe le plaisant » , a dit Fauteur des Essais, 11 eût repoussé le Gélasime du Stichus, s'écriant : « A vendre des propos risiblos ! courage, enchérissez. Qui en veut pour un souper? qui, pour un dîner? » En revanche, il eût fait bon accueil à Montmaur.
Ce parasite ^ — puisque parasite il y a , — était né, selon Féramus , à Cahors , et selon Baluze , à Betaille, entre Tulle et Brives. 11 avait étudié chez les jésuites , à Bordeaux. Orphelin besogneux , il s'était vu forcé , pour se cçéer des ressources et compléter son éducation, de se faire le commissionnaire de ses petits condisciples. Texte inépuisable pour M. Ménage de railleries charmantes et du meilleur goût. Les révérends pères tenaient en grande estime l'intelligence de Montmaur et l'auraient gardé dans leurs rangs , — n'eût été sa mauvaise santé, car le métier de jésuite ' exige une constitution de soldat : le jésuitisme est--il autre chose que F état de guerre? Montmaur quitta
donc Bordeaux et vint étudier le droit à Paris. Mais il abandonna bientôt la carrière du barreau , où il débuta par un échec , — ce qui ne compromet en rien sa réputation d'homme d'esprit : nous en appelons à le Metel de Bois-Robert et à M. Thiers.
L'avocat désarçonné passe, en qualité de précepteur , dans la maison de Rocher de Choiseul , d'où il sort avec cinq bonnes mille livres de rente. Il devient Onalement professeur royal en langue grecque, au lieu et place de Jean Goulu , qui , contre espèces sonnantes, lui résigne sa chaire. Il s'installe, en conséquence, au collège de Boncourt, rue Bordet, au sommet de la montagne Sainte -Geneviève, — l'endroit le plus propice pour voir de quelle cheminée sort la fumée la plus grasse. Quelle situation merveilleuse pour un parasite ! Aussi , à ce sujet , que de compliments narquois pleuvent sur lui! Mais, nous l'avons dit déjà , Montmaur sait se contenir. Il ne quitte pas son terrain de causeur : au lieu ^e jeter ses ripostes sur le papier, il les jette en plein visage!
11 se rencontra des plumes généreuses qui se dévouèrent à sa défense , sans qu'il eût besoin de demander aide et protection. Nous ne citerons que Guéret, le père Vavasseur et le président Cousin. Ce dernier , il est vrai , cherchait une occasion de tirer vengeance de Ménage , qui avait vilipendé lé traducteur de Procope, après son mariage, l'accusant
De n'avoir pas eu le pouvoir De traduire une fille en femme.
Nous iivons compté plus haut les ennemis de Montmaur. Résumons maintenant les griefs dont il a été chargé, crimes à part, car il lui en fut prêté. On l'a gratifié des accusations les plus saugrenues. On a été
jusqu'à lui reprocher « d'avoir mangé la chandelle que son père lui donnoit pour travailler ; d'eevier à; la Renommée ses. cent bouches; de s'être h\i un« géographie par les viandes de chaque pays ; de manger tout , même ses paroles ; de préférer la quantité à la qualité ; d'avoir gagné ceux qui gouvernent les horloges de la ville, afin que, les faisant marcher inégalement, il pût dîner en plusieurs maisons de suite ; d'avoir dit que nos pères avoient appliqué aux repas le mot festins, de festinare, se hâter, parce qu'il faut se hâter d'y aller, et d'avoir arboré cette devise : Qui me dessert me dessert. » On a même raconté qu'ayant laissé prendre par un chat une perdrix qu'il avait mise dans sa poche, au sortir de table,
II dévora le chat pour man(|er la perdrix.
Autant d'attaques , autant de calomnies. Montmaur n'était pas gourmand , mais gourmet. Ce qui le prouve de la façon la plus victorieuse , c'est le mot que lui attribuent ses propres détracteurs. Un jour qu'il était en train de savourer des mets succulents et dont le parfum l'enivrait, une discussion s'éleva entre les convives et provoqua une tempête de voix discordantes :
— Eh ! messieurs , s'écria-t-il , un peu de silence , on ne sait ce qu'on mange.
Quoi de plus délicat et de plus fin ! — Lorsque la paix fut rétablie, il fit une halte entre deux services et se passa la fantaisie de comparer la femme à la lune :
— Tant qu'elle est, dit-il, en conjonction étwéc le soleil , elle fait la retirée , mais aussitôt que messire Apollon s'éloigne , elle se découvre et se met à courir le guilledou aux yeux de tout le monde.
Bayle regrette qu'on n'ait pas reeiieilli tous les bons mots de Montmaur , comme on a fait des propos de table de Luther.
Celui qui disait à ses amphitryons : « Fournisses les viandes et le vin , je fournirai le sel » ; le dernier des parasites, enfin, mourut le 7 septembre 1&I8. Sallengre lui consacre les quelques lignes suivantes , en manière d'épitaphe : « Il peut se vanter d'avoir été attaqué par des gens d'une profonde érudition, par des savants de premier ordre, en un mot, par les plus habiles gens de son temps, en sorte qu'il peut, en quelque façon, se consoler d'être mort, pour ainsi dire, d'une belle épée. n L'épée dont il s'agit est complètement innocente du trépas de Montmaur, qui avait, contre de pareilles atteintes, une cuirasse à toute épreuve, — son esprit. Ce n'est ni Ménage , ni sa bande qui l'a tué : il est mort de ses soixante-quatorze ans. On peut, ce semble, à cet âgc-là , plier bagage sans déshonneur.
Mais rentrons auploitre Notre-Dame. Les membres les plus assidus de la réunion sont Galland , Boivin , de Launay , Pinsson , Du Bos et l'abbé de Valois, qui notent, au profit de la postérité, les dires de l'auteur des Origines, On voit , à de longs intervalles , appa* raître au milieu d'eux Catherin ot^ avocat du roi à Bourges , qui vient faire provision de bons mots pour parer aux ennuis de la province. Il se rend à Paris une fois l'an, afin d'interrompre u la prescription de la barbarie. » N'oublions pas l'auteur des harangues du président Bailleul , Nublé , le plus chaleureux ami du maître de la maison, celui qui d'habitude ouvre et clôt les séances. Le voilà qui , l'heure de la retraite sonnée , s'éloigne avec le comte de Saint-Séran , qui n'a fait qu'une courte apparition et dont la voiture
stationne près de la petite église de Saint-Jean-le- Rond. Bautru convie Favocat au parlement à monter près de lui. Nublé propose d* attendre que les chevaux, ruisselants de sueur, aient repris haleine. Mais Bautru le poussant dans le phaéton :
— Si Dieu , dit-il , eût fait mes chevaux pour se reposer, il les aurait faits chanoines de la Sainte- Chapelle.
Et la voiture s'élance , brûlant le pavé.
Bon voyage et au revoir ! — Nous les retrouverons bientôt , le premier chez Scarron et Tautre au Samedi de mademoiselle de Scudéry.