I. Journal, 12 janvier
marquis de Beuvron, gouverneur du vieux palais de Rouen et mestre de camp de cavalerie.
M"» de Lambert a dit de la comtesse de Sainte-Aulaire, en s'adressant à elle-même : « Vous n'êtes pas née sans agréments, mais vous n"êtes pas une beauté. >> M"^ Dreuillet, que nous ferons connaître plus loin, a parlé en vers de « ses beaux yeux et de son air de noblesse ». On comprend ce que cela signifie: l'air de noblesse est une compensation pour les charmes absents. Lamotte, de son côté, nous édifie, par quelques traits de plume, sur le moral de la jeune femme : « M"*^ de Sainte-Aulaire, dit-il, ne sait ce que c'est que dispute ni contradiction. Quelle ressource pour un Mardi! Elle ne met de chaleur qu'à deux choses: à soutenir que les femmes sont plus raisonnables que nous, et, ce qui ne s'accorde pas trop avec cela, que M. de Fontenelle a toujours raison. »
La comtesse ne manquait aucune réunion du Mardi, où venait non moins assidûment le marquis de Sainte-Aulaire, qui passait pour être doublement son beau-père : on n'avait garde de calomnier M"" de Lambert, mais les étroites relations qui existaient entre eux faisaient croire à un mariage secret. Les autres habitués du cercle étaient Fontenelle, en première ligne, Louis de Sacy, Lamotte, Mairan, les abbés Mongault, de Choisy et de Bragelonne, Hénault et le Père Buft'ier.
Fontenelle remplissait les fonctions de président. M™' de Lambert n'aurait pu mieux choisir; elle avait trouvé en lui un autre elle-même. C'était la bienséance faite homme. Sa politesse était quelque peu maniérée, mais immuable. Il savait écouter jusqu'au bout sans interrompre, et ne se montrait nullement pressé de parler. « Je suis son amie depuis longtemps, écrit M""' de Lambert; je n'ai jamais connu personne d'un commerce si aisé. Comme l'imagination ne le gouverne point, il n'a pas la chaleur des amitiés naissantes; aussi n'en a-t-il pas le danger. 11 connaît parfaitement les caractères; il vous donne le degré d'estime que vous méritez ; il ne vous élève pas plus qu'il ne faut, il vous met à votre place ; mais aussi il ne vous en fait pas
descendre. » Elle avait dit précédemment : <,< Vous connaissez sa figure; il l'a aimable. Personne n'a donné une si haute idée de son caractère: esprit profond et lumineux qui voit où les autres s'arrêtent; esprit original, qui s'est fait une route toute nouvelle, ayant secoué le joug de l'autorité. » La marquise apprécie à sa juste valeur Thomme qui, sous une frivolité apparente, a été un novateur hardi. Oui, Fontenelle doit être compté parmi les précurseurs. Qu'importe si ce pionnier était enrubanné à la façon des bergers de l'Astrée, et s'adonnait parfois à des mignardises de ce genre: « De mémoire de rose, on n'a vu mourir un jardinier. » C'est lui qui a ouvert la voie aux Encyclopédistes. 11 était du xviii" siècle dès 1686. Sous \e phéhus des Entretiens sur la pluralité des mondes souffle l'esprit nouveau. Fontenelle ne force pas les convictions; il s'amuse à conter fleurettes à quelque grandedame;et, touten ayantl'air de baguenauder, vous enjôle à la vérité. — « 11 est plein de probité et de droiture, ajoute M™' de Lambert ; il est sûr et secret; on jouit avec lui du plaisir de la confiance... Il a les agréments du cœur sans en avoir les besoins : nul sentiment ne lui est nécessaire. » Il disait avec un laisser aller qui n'avait rien de choquant chez lui : « (Mon père était une bête, mais ma mère avait de l'esprit : elle était quiétiste. C'était une petite femme douce qui me disait souvent : « Mon fils, vous serez damné. » Mais cela ne lui faisait point de peine. »
Louis de Sacy était un avocat disert et probe. « De bonne heure, il a su acquérir cette fleur de réputation qui répand une bonne odeur sur le reste de la vie... » C'est encore M™« de Lambert qui parle; elleaprisplaisirà peindre ses amis les pluschers et ses portraits se signalent par une extrême finesse de touche : « Personne n'a plus que lui le talent de la parole; son éloquence est vive et forte ; ses lèvres sont au service de la vérité. Mais il fait plus sentir que penser Il sait que l'homme est plus sensible que raisonnable Enfin, il plaît, il soutient, il console ;
par lui, la vérité se développe et la bonne cause est protégée. Jamais il n'a prêté ses talents à l'injustice Il rend un
bon compte au public de son loisir. » Ceci veut dire qu'il a traduit agréablement Pline le Jeune et composé, d'après Osorio, un Traité de la Gloire, lequel, selon d'Alembert, n'empêche pas de regretter celui de Cicéron, qui s'est perdu en route. Rien de plus vrai ; mais il faut aussi reconnaître le talent d'écrivain, facile et orné, de Louis de Sacy.
Le marquis de Sainte-Aulaire était né, comme on pouvait naître alors, lieutenant-général; mais il n'était pas d'une humeur à se plaire au métier des armes. Son portrait est celui que M™* de Lambert, — cela se conçoit facilement, — a caressé avec le plus de tendresse. On sent que, par-dessus tous les autres, c'est l'homme de son choix. « Quoique je n'aime pas à peindre pour les yeux, écrit-elle, il faut vous dire un mot de sa figure. Il est bien fait ; il a la taille fine et aisée, le visage agréable, de la délicatesse, de la bienséance dans l'esprit, du goût et du sentiment. 11 y a une galanterie, répandue dans ses manières et dans ce qu'il écrit, qui fait sentir que les grâces et les amours ont pris soin du commencement de sa vie : ce fut sous de tels maîtres qu'il apprit à sentir, à toucher et à plaire. L'usage qu'il a fait de son cœur n'a servi qu'à le perfectionner; et l'amour, qui gâte assez souvent les hommes, a respecté ses mœurs et lui a appris à' séparer les plaisirs des vices. 11 n'a pas seulement la politesse des manières, il a aussi celle de l'esprit. Il s'amuse quelquefois à faire de jolis vers. Quoique sa poésie soit douce et galante, elle est sage : il est le maître de son imagination, il est dans l'âge où les sentiments deviennent plus délicats, parce qu'on échappe à l'empire des sens ; dans cet âge où l'on vit encore pour ce qui plaît, et où l'on se retire pour ce qui est incommode, il jouit des plaisirs purs. Enfin, on ne l'estime jamais tant que lorsqu'on le connaît davantage... >> Le marquis de Sainte-Aulaire n'avait commencé qu'à soixante ans à jeter sa gourme poétique. D'ordinaire, quand on s'avise d'être jeune sur le tard, on appelle certain sourire, et, le dédain venu, le mépris est proche ; mais ce galant homme sut rester impunément enjoué jusqu'à quatre-vingt-dix-neuf ans. Sa gaieté se répandait en versicules si délicatement tournés, et exha-
lait un tel parfum de bonne compagnie, qu'il fallait être le rigide Boileau pour y trouver à redire. On sait avec quel vivacité celui-ci s'opposait à son entrée à l'Académie: « Je ne lui dispute pas ses titres de noblesse, disait-il, mais je lui dispute ses titres du Parnasse. » Et comme un partisan du marquis vantait sa verve toute juvénile : « Eh bien ! monsieur, ajouta le bourru, puisque vous estimez ses vers, faites-moi l'honneur de mépriser les miens. » — « C'est dommage, disait-il aussi, qne Lamotte ait été s'encanailler de ce petit Fontenelle. »
Sainte-Beuve a dit, à propos des plaisanteries décochées contre ce dernier par le satirique, de concert avec l'auteur des Caractères : « Boileau et La Bruyère peuvent rire, tant qu'ils veulent, du précieux Fontenelle : il est plus philosophe qu'eux. »
La boutade de Boileau que nous venons de citer est relevée en ces termes par M"* de Lambert ; « La constante amitié de M. de Fontenelle pour M. de Lamotte fait l'éloge de tous les deux: le premier, continue-t-elle, m'a dit que le plus beau trait de sa vie était de n'avoir pas été jaloux de M. de Lamotte. Jugez du mérite d'un auteur qu'un aussi grand homme que M. de Fontenelle a trouvé digne de sa jalousie. »
Houdard de Lamotte a été exalté et rabaissé outre mesure. Ses vers, qui n'en sont pas, lui ont porté un préjudice excessif. Il se faisait une idée singulière de la poésie. A ceux qui lui reprochaient des chocs de mots mal sonnants il répondait bravement : « Un poète n'est pas une flûte, » Lamotte avait débuté, en 1695, parune bouffonnerie intitulée /^sOrfg'/«fl«x, laquelle était tombée à plat. Désespéré de cet échec, il était allé s'enfouir au couvent de la Trappe, ce qui fit dire qu'il se donnait des airs de pénitent parce qu'il était humilié. L'abbé de Rancé, qui ne prenait pas ce coup de tête pour une vocation sérieuse, lui avait, au bout de deux mois d'épreuve, rendu de force sa liberté. Lamotte était revenu à Paris et avait jeté son dernier feu de dévotion dans une paraphrase en prose des psanjmes de la Pénitence,qui a été louée par le père Tournemine, mais qui n'a pas été imprimée. 11 travailla ensuite pour l'Opéra, et, après avoir fait
illusion à ces contemporains au point d'obtenir une place d'honneur immédiatement au-dessous de Quinault, qu'il est loin d'approcher, il aborda le Théâtre-Français, en compagnie de Poindin. Mais cette collaboration ne pouvait être de longue durée : elle ne produisit que deux comédies, /^5 Trois Gascons et le Tort de mer. La rupture fut amenée par la brusquerie de l'ancien mousquetaire, passé à l'état d'athée grognon. Livré à lui seul, Lamotte continua de s'adonner au théâtre, et s'y distingua surtout par sa tragédie d'iuès de Castro, dont le succès exagéré rappela celui du Cid, — succès capiteux qui troubla le cerveau du pauvre auteur et lui suggéra l'ambition folle de se lancer dans le domaine du lyrisme. Au demeurant, Lamotte était un esprit finement trempé, d'un sang non moins rassis, mais de visées plus courtes que son ami Fontenelle, A voir les infirmités dont il était accablé, on s'étonnait de son inaltérable sérénité d'humeur. Dès l'âge de quarante ans, la goutte l'avait privé de ses yeux et presque de ses jambes. On raconte qu'un jeune homme, sur le pied duquel il avait marché, l'ayant brutalement souffleté, il lui dit d'un ton placide : « Monsieur, vous allez être bien fâché, car je suis aveugle. »
Le Père Buffier n'aurait pas été, croyons-nous, capable d'une pareille mansuétude. Le bouillant jésuite, loin de fuir les querelles, les cherchait. 11 était né en Pologne, et avait été élevé à Rouen. En 1697, il publia une brochure des plus vives contre les sujets de conférences ecclésiastiques proposés à ses curés par l'archevêque de son diocèse. Le prélat condamna cet écrit comme renfermant des principes d'une morale équivoque, et demanda une rétractation qui lui fut refusée. Buffier se rendit à Rome, et l'air de la ville éternelle ne le changea pas. Il revint aussi indiscipliné que devant, et s'enrôla parmi les rédacteurs dujournjl de Trévoux. — M™«de Lambert prisait fort le Père Buffier : « Vous joignez, lui écrit-elle, deux qualités que M. Pascal a cru ne pouvoir s'unir, qui est l'esprit géométrique et l'esprit fin : vous avez l'un et autre. Vous me faites penser hautement, et vous élevez mon âme aux plus grands desseins. » Le sujet de cette lettre est
la scission qui s'est établie, à propos des Anciens, entre M™" Dacier et Lamotte. « Je n'entreprendrai pas, continue la marquise, d'éclairer l'esprit : c'est votreaffaire; mais je voudrais bien réunir les coeurs. Je suis conciliante; aidez-moi : unissons-nous pour un si grand dessein. » L'amitié de M™° de Lambert pour Lamotte se combinait avec une estime très prononcée pour M''^'^ Dacier, estime qu'elle proclame hautement : « Notre sexe, dit-elle, lui doit beaucoup: elle a protesté contre l'erreur commune qui nous condamne à l'ignorance. Les hommes, autant par dédain que par supériorité, nous ont interdit tout savoir : M""" Dacier est une autorité qui prouve que les femmes en sont capables. Elle a associé l'érudition et les bienséances; car, à présent, on a déplacé la pudeur : la honte n'est plus pour les vices; et les femmes ne rougissent plus que de leur savoir. » Dans une autre lettre, nous trouvons cetre phrase caractéristique : « Vous êtes agaçant, mon révérend père. » Evidemment le Jésuite ne fait pas plus patte de velours avec la marquise qu'avec son archevêque. Il faut même qu'il ait enfoncé quelque peu la griffe pour qu'elle se départisse à ce point de son atticisme accoutumé.
L'abbé de Choisy, en tournant à l'ermite sur ses vieux jours, a conservé ses légèretés d'allure. 11 papillonne avec une grâce toute sémillante aux côtés de M™^ de Lambert, et le gentil abbé de Bragelonne bat des ailes à l'unisson. L'abbé Mongault aune tenue grave sans rudesse. C'est un petit collet d'une espèce rare ; sa dignité jure avec son habit; il détonne parmi ses confrères. On le prendrait volontiers pour un intrus. 11 a l'honneur, si honneur il y a, d'être un fils naturel de Colbert-Pouange, et le duc d'Orléans l'a chargé de l'éducation de l'aîné de ses enfants. Voilà quelle est sa situation dans le monde.
Hénault vient d'entrer dans sa vingt-cinquième année, et d'être nommé président de la première Chambre des Enquêtes au Parlement de Paris; il a, sans nul doute, l'esprit délié, mais il n'aurait guère fait parler de lui, si son père, un fermier général, ne lui avait laissé de quoi donner les soupers succulents célébrés par Voltaire.
Le Mardi se divise en deux réunions bien tranciiées. Celle qui a lieu le jour est toute littéraire; on y lit les ouvrages destinés à l'impression. Celle qui se tient dans la soirée, et à laquelle sont admis peu de membres de la première, se compose de gens de cour que l'épidémie du jeu n'a pas gagnés; « on y parlait raisonnablement, dit Fontenelle, et même avec esprit à l'occasion. » On ne se contentait pas d'y causer, s'il faut prendre au pied de la lettre ce que dit à son tour le président Hénault: « J'étais des deux ateliers, je dogmatisais le matin et je chantais le soir, »
M™" de Lambert a exercé sur les hommes de son temps, et, en particulier, sur les Quarante, une influence que M""" Récamier n'a pas égalée. Le marquis d'Argenson l'atteste de cette façon qui est catégorique. « On n'était guère reçu à l'Académie que l'on ne fût présenté chez elle et par elle. 11 est certain qu'elle a bien fait la moitié de nos académiciens actuels. » L'Abbaye-au-Bois est loin d'avoir fourni un pareil contingent.
Le marquis d'Argenson parut au Mardi, vers 1718, à peu près au même moment que Mairan, un physicien de l'espèce enjouée. D'tÂrgenson la bête, c'était ainsi qu'on appelait le futur ministre des affaires étrangères, l'homme d'Etat qui continua la politique anti-autrichienne de Richelieu et conçut l'idée d'une confédération italienne, l'ardent contradicteur du comte de Boulainvilliers, l'auteur du livre très <lémocratique, intitulé Considérations sur le gouvernement de la France, l'ami de l'excellent abbé de Saint- Pierre, — de qui Voltaire a dit « qu'il était plus propre à être secrétaire d'État dans la République de Platon qu'au conseil du roi,» et qui avait dit en arrivant au pouvoir: « 11 y a aujourd'hui un métier oh il y a prodigieusement à gagner, car personne ne s'en avise ; c'est d'être parfaitement honnête homme. » Le marquis d'Argenson avait mérité son surnom par le négligé excessif de son langage. Mais si, dans le train ordinaire de la vie, il avait le parler inculte, il dictait, sans le moindre embarras, à trois ou quatre secrétaires à la fois, des dépèches qui étaient des modèles de précision et de clarté. 11 avait l'amour des livres; c'est sa
bibliothèque qui, en passant par les mains du marquis de Paulmy, est devenue la précieuse bibliothèque de TArsenal.
Parmi les dames qui fréquentèrent le cercle de la marquise de Lambert, on remarqua M^^<= de Launay, M™''« Dreuillet et Vatry ; la seconde, comme la première, faisait partie de la cour de Sceaux.
M™^ Vatry était la femme d'un notaire de Paris. Elle avait la figure attrayante et l'intelligence alerte, mais elle avait le travers de jouer à la dixième muse et de se répandre dans les recueils en épithalames, épîtres, chansons et bouquets de toutes fleuis. Elle correspondait avec tous les aligneurs de rimes et ne craignait pas de s'engager dans des luttes scabreuses. On la vit participer aux ébats littéraires d'une société de bons vivants qui s'était érigée en parlement jovial. Le procureur général venait d'être nommé: c'était le gros épicurien qui collaborait avec Lesage pour le théâtre de la Foire, et qui, impotent à force de ventre, ne sortait que dans une brouette traînée par un pauvre hère qu'il appelait son « cheval baptisé ». Fuzelier entra en fonctions par un couplet qui commençait ainsi :
A table, mes chers amis, Faisons que le plaisir dure
M™° Vatry riposta sur-le-champ:
Le procureur général
Va trop vite en procédure ;
Dans le tendre tribunal,
Turelure, Appointer vaut bien conclure.
Robin turelure.
Elle a composé, en l'honneur de M"»" de Lambert, une épître qui est placée en tète des œuvres de cette dernière et oij elle l'encense comme une autre Minerve.
M">e Dreuillet était appelée la présidente, parce qu'elle avait épousé un président à mortier au parlement de Toulouse. Elle était jolie, très avenante et riche. Elle avait fait de sa maison le
rendez-vous des personnes les plus distinguées de la ville, et, par les grâces de son esprit, donné le ton à cette société d'élite. Elle s'était même signalée, en remportant à l'académiedes Jeux floraux le prix de l'églogue, en 1706 et en 17 10. Son mari mort, elle était venue à Paris et avait tellement captivé la duchesse du Maine que celle-ci avait voulu la garder auprès d'elle et l'avait contrainte d'accepter un appartement dans son hôtel et dans son palais. M«" Dieuiilet n'avait plus alors que les charmes de son esprit, car elle datait de 1656. — On ne lui connaît qu'une passion, et c'est Louis XIV qui en était l'objet ; passion très platonique, comme le démontre un distique de son cru, très riche de rimes, mais trop gaillard pour être cité ici.
M"* de Launay, qui a eu la pudeur de ne se peindre qu'en buste dans ses Mémoires, petit chef d'œuvre de style et d'observation, avait occupé à la cour de Sceaux une place indigne de son intelligence. Elle s'était trouvée dans une sorte de domesticité, en butte aux caprices d'une maîtresse fantasque et hérissée d'égoïsme. Mais ne l'en plaignons pas trop, car c'est peut-être le dégoût de cette condition servile qui a fait éclore et stimulé son talent. Elle a tracé de la duchesse du Maine un portrait qui restera un modèle du genre : « Curieuse et crédule, dit M"" de Launay, elle a voulu s'instruire de toutes les différentes connaissances; mais elle s'est contentée de leur superficie. Les décisions de ceux qui l'ont élevée sont devenues des principes et des règles pour elle, sur lesquelles son esprit n'a jamais formé le moindre doute; elle s'est soumise une fois pour toutes. Sa provision d'idées est faite ; elle rejetterait les vérités les mieux démontrées et résisterait aux meilleurs raisonnements s'ils contrariaient les premières impressions qu'elles a reçues. Tout examen est impossible à sa légèreté, et le doute est un état que ne peut supporter sa faiblesse. Son catéchisme et la philosophie de Descartes sont deux systèmes qu'elle entend également bien
Elle croit en elle de la même manière qu'elle croit en Dieu et en Descartes, sans examen et sans discussion... Son commerce est un esclavage, sa tyrannie est à découvert : elle ne daigne pas la
colorer des apparences de l'amitié. Elle dit ingénument qu'elle a le malheur de ne pouvoir se passer des personnes dont elle ne se soucie point. Effectivement, elle le prouve. On la voit apprendre avec indifférence la mort de ceux qui lui faisaient verser des larmes lorsqu'ils se trouvaient un quart d'heure trop tard à une partie de jeu ou de promenade. » N'oublions pas une phrase glissée dans une lettre à M™^ Du Deffand, qui mériterait de servir d'épigraphe aux {Mémoires: « Les grands, à force de s'étendre, deviennent si minces qu'on voit le jour au travers: c'est une belle étude de les contempler; je ne sais rien qui ramène plus à la philosophie. »
La situation de M'^» de Launay s'améliora après le séjour à la Bastille que lui valut la conspiration de Cellamare. Elle épousa un vieil officier suisse à qui le duc du Maine donna une compagnie dans ses gardes avec le titre de maréchal de camp, et, sous le couvert de la baronne de Staal, la femme de chambre monta au grade de dame du palais de la princesse.
M"* de Staal se lassait souvent des fadeurs de la cour de Sceaux, où tout était prétexte à petits vers et à divertissements mythologiques. « Je crois, a dit le prince de Ligne, que je me serais ennuyé chez M™" la duchesse du Maine ; elle avait aussi un tour d'épaule dans l'esprit. » Est-il besoin de rappeler que Bénédicte de Bourbon était quelque peu contrefaite? M™" de Staal s'échappait alors pour venir prendre langue à Paris. Mais la Cour de Sceaux l'y poursuivait sous forme d'épîtres. La duchesse, toujours plume en main, la gratifiait de la prose mêlée de rimes qu'elle envoyait aux quatre points cardinaux.
Un jour, M'"'= de Staal montra chez M™" de Lambert un fragment de cette correspondance et manda ensuite à M^e du Maine le triomphe dont il avait été l'objet. Et celle-ci de crier à la trahison : elle frémit de penser que sa mauvaise prose a été lue devant un tel aréopage et à ses reproches joint deux « malheureux rondeaux, » avec ce post-scriptum : «Si on les lit à l'assemblée du mardi, me voilà déshonorée en vers comme en prose. »
M™" de Lambert répondit à cette nouvelle communication par la lettre suivante :
« Voici, madame, le respectable Mardi qui vient rendre hommage à V. A. S. Le grand Fontenelle, paré de tous ses talents, également bien avec les muses sérieuses et badines, dont la réputation se répand partout, secrétaire et presque doyen des Académies, est à vos genoux.
« L'inflexible La Motte qui a voulu renverser le culte d'Homère, et qui n'a jamais brûlé un grain d'encens sur son autel, jette des poignées de fleurs sur le vôtre.
« Le Mentor d'un grand prince, qui endoctrine mieux que Minerve, qui a prêté des grâces à Cicéron et qui en est moins le traducteur que le rival, se prosterne devant V. A. S.
« L'aimable abbé de Bragelonne, chéri des Grâces et des Muses, tant vanté par vous, est reçu dans le concert de ceux qui célèbrent vos louanges.
« L'exact, le mesuré ou plutôt la précision même, enfin, le grand géomètre M. de Mairan, vient renouveler les hommages qu'il a déjà eu l'honneur de vous rendre »
On ne sait pourquoi la marquise oublie de mentionner M. de Sacy, M. de Sainte-Aulaire, et le président Hénault.
Lamotte avait écrit en même temps à la duchesse :
<< Quoi, vous, madame, qui, à ce qu'on nous raconte, passez sans émotion sur le pont de Poissi, vous que n'effrayent ni les canonnades, ni les tempêtes de l'Océan, ni même les harangues, vous n'avez pu apprendre sans trembler que M"<' de Launay nous ait lu vos lettres? 11 le faut avouer, madame, vous aviez quelque raison de craindre; il ne vous eût servi de rien d'être princesse, si vos lettres n'avaient été charmantes; vous avez été jugée comme une simple Scudéry, et l'exact M. de Mairan nous aurait démontré sans miséricorde que vous n'aviez pas plus d'esprit qu'une autre, si la proposition eût été soutenable. Mais il a fallu se rendre de bonne grâce et convenir que, toute Altesse que vous êtes, vous mériteriez bien d'être du Mardi. Vous n'en serez pourtant pas, madame, et je vous en plains; voilà ce que c'est que
d'être princesse. Mais consolez-vous, vos lettres, vos rondeaux, vos amusements en seront..... »
A quoi risposta M™° du Maine :
« O Mardi respectable! Mardi imposant! Mardi plus redoutable pour moi que tous les autres jours de la semaine ! Mardi qui avez servi tant de fois au triomphe des Fontenelle, des Lamotte, des Mairan, des Mongault! Mardi auquel est introduit l'aimableabbé de Bragelonne; et, pour dire encore plus, Mardi où préside M""" de Lambert! je reçois, avec une extrême reconnaissance, la lettre que vous avez eu la bonté de m'écrire. Vous changez ma crainte en amour, et je vous trouve plus aimable que les Mardis-Gras les plus charmants. Mais il manque encore quelque chose à ma gloire, c'est d'être reçue à votre auguste sénat. Vous voulez m'en exclure en qualité de Princesse, mais ne pourrais-je pas y être admise en qualité de Bergère? Ce serait alors que je pourrais dire que le Mardi est le plus beau jour de ma vie. J'ai grand besoin de ce secours pour apprendre à écrire et à parler; mais il ne m'est nullement nécessaire pour connaître et chérir le mérite de ceux qui composent vos merveilleuses assemblées. »
Et Lamotte de répondre à la duchesse :
«... En vérité, Madame, vos exclamations font trop d'honneur au Mardi. Nous ne sommes pas si merveilleux que le dit V. A. S., et je ne saurais vous voir dans l'erreur, sans me croire obligé de vous détromper. Connaissez donc ce Mardi, Madame, mais ne me décelez pas : si je le trahis, songez, s'il vous plaît , que je ne le trahis que pour vous. Ami jusqu'aux autels. Pour commencer par M™« de Lambert qui nous préside, n'avez-vous pas remarqué, Madame, qu'elle ne pense pas comme la plupart du monde; qu'elle traite de frivole ce qui est établi comme important, et qu'elle regarde quelquefois comme important ce que beaucoup de gens traitent de frivole? Ajoutez qu'avec ce prétendu courage d'opinions singulières, elle a quelquefois la faiblesse de penser comme les autres. Je vous déclare encore qu'elle néglige fort sa réputation. Vous savez, madame, qu'elle passe pour penser hautement et s'exprimer toujours de même. Eh bien ! Madame, je
VOUS jure qu'elle ose dire quelquefois des choses fort simples, et toujours fort simplement les plus relevées. Je nevous disrien de sa duperie la plus inexcusable dans le commerce du monde ; elle y met du sentiment, de l'amitié, de la bonne foi. Est-ce là connaître les hommes? Et quand on y est attrapé, n'a-t-on pas ce qu'on mérite?
« A l'égard de M. de Fontenelle, vous ne serez point étonnée de l'entendre traiter d'extraordinaire. C'est un homme qui a mis le goût en principes et qui, en conséquence, demeurera froid où les Athéniens étouffaient de rire et où les Romains se récréaient d'admiration. Vous savez d'ailleurs, Madame, qu'il a prétendu effacer ces grands maîtres dans tous les genres; car pourquoi ne lui supposerions-nous pas les intentions les plus mauvaises? C'est la bonne façon de deviner les hommes. Badinage, galanterie, sentiment, philosophie, géométrie même, il a voulu briller en tout, et prouver par son exemple qu'il n'y a point de talents inalliables. Mais à propos de géométrie, il faut tout vous dire : il vient de faire un livre si subtil et si rêvé que s'il perd son manuscrit de vue un mois seulement, il ne s'entend plus luimême. Pauvre tète qui ne tient rien !
« 11 faut trancher le mot sur M. de Mairan ; c'est une exactitude, une précision tyrannique et qui ne vous fait pas grâce de la moindre inconséquence : il ne se fera pas scrupule de démontrer aux gens qu'ils ont tort, pourvu qu'il le fasse bien poliment, comme s'il ignorait qu'en matière d'amour-propre le fond emporte la forme.
« L'abbé Mougault est tout plein de mauvais principes :-il nous a soutenu cent fois que les femmes n'étaient faites que pour aimer et pour plaire; il leur abandonne, tant qu'il leur plaît, l'empire de la bagatelle, mais à condition qu'elles ne touchent pas au sérieux. ..
« M"*" de Saint-Aulaire ne sait ce que c'est que dispute ni contradiction. Quelle ressource pour un Mardi ! Elle ne met de chaleur qu'à deux choses: à soutenir que les femmes sont plus raisonnables que nous, et, ce qui ne s'accorde pas trop avec cela, que M. de Fontenelle a toujours raison ».
54 rueli.es
Lamotte ne parle pas de M"<= de Launay : la duchesse la connaît.
Il déclare enfin qu'on admettra la duchesse en qualité de bergère, « quoique ce soit une vraie duperie que ce détour ».
Et M™": de Lambert, que la duchesse a attirée à Sceaux, d'écrire à Lamottte sur un ton d'humeur qui continue le badinage : «Vous croyez que Son Altesse ne viendra pas à nos Mardis? Elle y viendra, monsieur, pour notre gloire et à votre confusion. »
Elle y vint en effet et à plusieurs reprises, et il s'ensuivit un effroyable déluge de vers de tout calibre, et tous du même goût. On se demande, en parcourant cet indigeste fatras, comment des gens dun esprit incontestable pouvaient se délecter à un pareil jeu. Heureusement pour le Mardi que ce ne furent là que des intermèdes, sans quoi il eût été justement frappé d'une déconsidération irrémissible. Le salon de M"" de Lambert n'aurait plus été qu'une succursale delà petite cour de Sceaux.
On n'était déjà que trop porté à médire de la marquise et à brocarder ce qu'on appelait son bureau d'esprit. Elle était, du reste, très sensible aux épigrammes et craignait d'y prêter, en paraissant se livrer avecexcès à des attachements littéraires; mais « elle avait le soin de se rassurer, dit Fontenelle, en faisant réflexion que, dans cette même maison si accusée d'esprit, elle y faisait une dépense très noble et y recevait plus de gens du monde et de condition que de gens illustres dans les lettres. » Pauvre marquise! elle n'avait pas le courage de son intelligence. Malgré sa supériorité, elle avait la faiblesse de courber le front sous les préjugés de sa race. Et que serait-elle devenue, sans ces pauvres gens de lettres dont elle rougissait de temps en temps? elle aurait disparu tout entière le jour de sa mort. C'est par eux, c''est comme leur hôtesse qu'elle a pu se survivre à elle-même. Ses écrits, dont elle rougissait aussi et qu'elle avait voulu tenir sous le boisseau, ont aidé sans doute à la sauver de l'oubli. Mais ils étaient enfouis sous le prodigieuxentassement de livres vigoureux qu'a produits le xviii'- siècle; etqui les a exhumés et remis en lumière, sinon quelques méchants hommes de plume? Sous
l'Empire, M. Droz, en les critiquant, comme c'était son droit; de nos jours, M. Sainte-Beuve, en les louant comme ils le méritent.
M"" de Lambert a d'ailleurs fait amende honorable sur la fin de sa vie, qui se termina le 12 juillet 1733 ; la preuve nous en est fournie par le gendre de Bussy-Rabutin. « Elle poussa jusqu'au bout la maladie de l'esprit, dit M. de La Rivière, car elle choisit pour confesseur l'abbé Couet qui avait beaucoup d'esprit et qui était connu pour tel. » D'Argenson traite cet abbé à^hypocrite et de fourbe honteux. Mais passons. Nous voulons simplement démontrer que M°>" de Lambert était revenue déjà depuis quelque temps à des sentiments plus conformes à l'élévation de son âme. Par une anomalie de caractère, elle avait repris le dessus en croissant en âge et en infirmités. M. de La Rivière, toujours en quête de conversions, lui écrivait le 30 janvier de la même année 1733: « je ne m'ennuie, madame, de l'opiniâtreté de vos maux que par rapport à ce qu'ils vous font souffrir. Si vous voulez donner congé aux préterbdus amis (Fontenelle et consorts) que votre état fatigue, il ne tiendra qu'à vous de les remplacer tous par l'assiduité de mes soins. J'ai eu le loisir de donner quelque culture au peu d'esprit que j'avais. Ce n'est plus le temps, madame, des vanités attachées aux respects humains, prenez-moi au mot, j'irai vous garder. . . je n'intéresserai point vos bienséances ; et peut-être que vous trouveriez quelque consolation dans la manière dont je vous entretiendrais. Ce n'est plus la saison de ces dissertations qui ne portent à rien qu'à des choses qui passent » Voilà qui est parler d"or, excellent M. de La Rivière : à quatre-vingt-six ans, il est de bonne précaution, en effet, de se préparer au grand voyage.
jViiiic (Je Lambert morte, quel fut le sort de la compagnie lettrée dont sa maison était le foyer?
Choisy avait pris les devant dès 1724, et Louis de Sacy dès 1 7 27 ; Montesquieu a dit de ce dernier,qu'il remplaça à l'Académie : « Tous ceux qui avaient besoin de lui devenaient ses amis : il
ne trouvait presque pour récompense à la fin de chaque jour que quelques bonnes actions de plus; toujours moins riche et toujours plus désintéressé, il n'a presque rien laissé à ses enfants que l'honneur d'avoir eu un si illustre père. »
Sainte-Aulaire survécut de neuf ans à la marquise ; il s'éteignit entre deux madrigaux. Le père Buffier continua d'alimenter de sa prose \e Journal de Trévoux, tout en brassant des livres de toute sorte, une grammaire française, des traités de rhétorique et de philosophie, des exercices de piété plus ou moins orthodoxes et des vies de saints personnages, illustres à des titres divers, — depuis le comte Louis de Sales, un homme de guerre tombé en ascétisme à l'exemple de son frère le canonisé, — jusqu'à René Va, un capitaine de cavalerie qui passa les trente-cinq dernières années de sa vie, en ermite, dans la forêt de Compiègne.
Vaimable abbé de Bragelonne, qui pratiquait la géométrie le plus galamment du monde, gagna une place à l'Académie des sciences avec son Mémoire sur la. quadrature des courbes, et, ayant entrepris une histoire des empereurs romains, mourut à la peine, — d'un coup de sang.
L'éducation de Louis d'Orléans achevée et ses traductions l'Hérodien et des Lettres de Ciccron à Âtticns livrées au public, l'abbé Mongault se reposa pendant vingt ans dans des souffrances atroces. Il succomba à une gravelle, compliquée de vapeurs insupportables. Quand on lui demandait de quelle nature étaient ces vapeurs, le malheureux patient répondait: « Terrible maladie qui fait voir les choses telles qu'elles sont. »
« Le meilleur citoyen qui eût jamais tàté du ministère », d'Argenson, se consola de sa chute dans la société des lettrés et des philosophes et par des travaux qui lui ouvrirent les portes de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. 11 avait refusé un fauteuil à l'Académie française, qui avait été mis à sa disposition. Il s'en explique d'une façon moitié modeste, moitié cavalière: « J'ai appréhendé, dit-il, l'éclat, l'envie et la satire des beaux esprits aspirant à ces places, soit parmi les auteurs, soit chez les gens du
monde; la corvée d'une harangue en public, tant de fadaises, de lieux communs à débiter! Et probablement ayant laissé mourir M™» de Lambert sans accepter son offre, une occasion si belle ne se présentera plus. J'en ai perdu jusqu'à la tentation, et pour longtemps, Dieu merci! »
Nous retrouverons Mairan chez M™* de Tencin, Lamotte au café Gradot, le Procope de la rive droite, Hénault chez M°" du Deffant, et Fontenelle dans plusieurs de ces cercles qui se formèrent successivement sur le modèle du salon d*" la marquise de Lambert.
LE CAFE GRADOT
Lamotte habitait la rueGuénégaud,une des plus froides de Paris. 11 avait coutume, dans les beaux jours, de monter dans sa chaise et de gagner le quai du Louvre, pour y ranimer au soleil sa vieil, lesse précoce et frileuse. Lorsqu'il avait fait sa provision de chaleur, il entrait au café Gradot, qui est devenu le café Manoury, où se rassemblaient, — comme autrefois, Molière, Boileau et Chapelle, au câharstdeh Poinme-de-Pin, — l'abbé de Pons, l'excapitaine La Paye, l'économiste Melon, les mathématiciens Nicole, Maupertuis et Saurin.
Pénétrons dans cette réunion, à la suite de Duclos, qui nous en ouvre la porte dans ses excellents mémoires, lesquels ont pour unique défaut d'être trop courts. 11 eut lui-même pour introducteur La Paye, dont il nous donne le croquis que voici : «C'était un homme très aimable, et qui aurait pu servir de modèle à ce qu'on appelle les gens du monde. 11 jouissait d'une fortune considérable, tenait une bonne maison et y rassemblait souvent compagnie choisie de différents états. Son frère aîné, capitaine aux gardes, homme d'esprit effort instruit, ajoute Duclos, avait formé la plus belle bibliothèque qu'un particulier pût avoir, et dont le catalogue est, je crois, le premier qui ait été imprimé, et qui
ait servi à l'ordre de ceux qui ont paru depuis.... » Le capitaine La Paye, ayant eu la jambe emportée d'un boulet de canon, fut obligé de quitter le service, et, pour s'en consoler, se renferma dans sa bibliothèque, sur laquelle il mit pour inscription :
Me laesit Mavors, laesum mulsêre Camœnae.
Faisons remarquer, en passant, que ceux qui portent l'épée inclinent tout naturellement, dans leurs loisirs, à traduire Horace ou à l'imiter. Le bonhomme Epicure, croyons-nous, est pour beaucoup dans cette tendance.
Voltaire a dit de La Paye, l'ex-capitaine:
11 a réuni le mérite Et d'Horace et de Pollion, Tantôt protégeant Apollon, Et tantôt chantant à sa suite.
Cela signifie, en prose, que La Paye avait la passion des lettres, et que, non content de pratiquer l'ode avce talent, il jouait le rôle de Mécène à l'occasion. Il fut, à l'Académie, le successeur de Valincour, à qui Boileau adressa sa onzième satire. Il était secrétaire du cabinet du roi, et le duc de Bourbon le chargea d'une mission assez singulière. Ce prince, ayant eu la fantaisie de se marier, dépêcha La Paye en Allemagne, pour y choisir la princesse dont la figure lui agréerait le plus. Il déclarait s'en rapporter au bon goût de son envoyé. La Paye donna la pomme à Caroline de Hesse-Rhinsfeld, qui devint la femme de l'ancien amant de la marquise de Prie, et qui fut loin d'avoir à se féliciter de la préférence dont elle avait été l'objet. « Lamotte, à qui j'avais été annoncé par La Faye, dit encore Duclos, me fit assez d'accueil pour m'en attirer de la part de l'assemblée. » Il trace de Lamotte le portrait le plus flatteur.
Présentons au lecteur les autres membres de cette réunion : Collé raconte que, dans sa jeunesse, il voyait souvent Maupertuis accompagné de Lamotte au café Gradot, — à son début, quand il tranchait du bel esprit. A l'entendre, c'était un intri-
gant de la pire espèce, un géomètre qui ne savait que les éléments de la géométrie, se louant sans cesse et se faisant louer « par un tas de grimauds subalternes, par un nombre prodigieux de sots, par des femmes de qualité auxquelles il persuada d'apprendre la géométrie, mode qui a duré deux ou trois ansetà la tête de laquelle se mit M™* d'Aiguillon ». L'auteur de la Partie de chasse d'Hetiri II/ manque de mesure, selon une habitude invétérée. Maupertuis n'était pas, il est vrai, un savant de premier ordre, mais il était encore moins un savant méprisable. La postérité, qui juge à froid, est obligée de le reconnaître, tout en regrettant les écarts de son outrecuidante vanité, et tout en riant des plaisanteries dont Voltaire le larde dans le Docteur t/}kakia. — Maupertuis portait une perruque écourtée et un habit de forme fantasque pour attirer les regards; travers qu'on ne se sent pas le courage de lui reprocher, quand on songe à Jean-Jacques déguisé en Persan. Il avait débuté dans les sciences sous la direction de François Nicole. Ce dernier s'était signalé comme géomètre dès l'âge de dix-neuf ans. 11 envoya, en 1706, à l'Académie, un curieux £55^^ de la théorie delà roulette. En 1717, un Lyonnais du nom deMathulon, se vantant d'avoir découvert la quadrature du cercle, et ayant déposé chez un notaire une somme de trois mille livres, que devait gagner celui qui le contredirait victorieusement, Nicole répondit à ce défi par une réfutation catégorique, et, malgré la modicité de sa fortune, donna les trois mille livres à l'HôtelDieu de Lyon. — Il n'était géomètre que dans son cabinet. II aimait les lettres et le monde. On lui faisait le meilleur accueil chez la comtesse de Caylus, le duc de Villeroy, les Pontchartrain, le comte de Ségur, le duc de Mortemart et le comte de Noce. Il aurait pu tirer bon parti de Tamitié que lui témoignait le favori du régent, mais il était exempt de toute ambition.
Saurin ne suivait pas la même ligne de conduite que son collègue de PAcadémie des sciences. Le désintéressement de Nicole devait le faire sourire de pitié, lui qui, ministre protestant en Suisse, était venu, en France, troquer sa religion contre una pension de quinze cents livres. Si l'on en croit de méchantes langues,
il aurait, du même coup, esquivé une condamnation pourvoi. On serait plus disposé à l'absoudre s'il s'était converti à l'honnêteté; mais on doute qu'il sesoit amendé, accusé qu'il fut d'avoir mis la main aux couplets de Rousseau.
L'économiste Melon avait été inspecteur général des fermes à Bordeaux, puis successivement commis du cardinal Dubois et de Law, et enfin secrétaire du duc d'Orléans. Voltaire l'a qualifié d'esprit systématique, 11 a dit plus tard, à propos de son ouvrage contre les Réflexions politiques sur les finances et le commerce de Du Tôt, « le livre aussi petit que plein de M. Melon, le premier homme qui ait raisonné en France par la voie de l'imprimerie, après la déraison universelle du système de Lav;' ».
Nous avons gardé, pour la fin, le second de Lamotte dans sa guerre contre les Anciens, — l'abbé de Pons, qui s'intitulait luimême /^ bossu de M. de Lamotte. Cet abbé avait eu quelque peine à s'habituer à la saillie de son échine. On prétend même que, pour l'aplanir, il s'était fait promener un rouleau de bois entre les deux épaules. Mais de cette opération primitive il n'avait obtenu d'autre résultat que des contusions. — Lamotte l'a célébré dans l'impromptu suivant :
Amis, on dit que la Nature De cette aimable créature Ayant fait le corps si petit, Pour dédommager la matière, Fit un paquet tout plein d'esprit Qu'elle lui mit sur le derrière,
L'àbbé avait toujours été en fond d'esprit. Il fut, à l'âge de vingt-trois ans, élu chanoine de Chaumont; un concurrent, l'abbé Denys, tenta de faire casser son élection, en le dénonçant comme impropre au service divin : « Le sieur de Pons, disait-il, a un corps bossu et contrefait: il est moins homme que nain; lasingularité de son extérieur frappe desurprise et peut scandaliser les faibles. » A quoi répondit simplement l'abbé de Pons: «Je ne sais si l'amour-propre m'a fasciné les yeux, mais il me paraît que mon peintre n'a pas flatté son modèle et que je puis à pré-
sent me montrer avec confiance. Je déclare donc ici à M. de Blaru (l'avocat du sieur Denys), que, loin d'être offensé de son ridicule portrait, je lui sais au contraire fort bon gré de son travail. Un honnête homme ne doit jamais s'offenser des reproches qui n'ont
pour objet que des défauts ou des infirmités corporelles Je
ne rougis point en avouant les défauts corporels que m'a donnés un accident involontaire et imprévu : ces défauts ne souillent point l'âme, et l'Église les méconnaît dans ses ministres, pourvu qu'ils ne soient pas d'une espèce à les rendre inhabiles aux fonctions du ministère, ou que leur aspect ne soit pas affreux au point qu'ils puissent être occasion de scandale aux fidèles. 11 n'a pas semblé à l'Église que j'eusse aucun défaut ou aucune infirmité de cette dernière espèce, puisqu'elle m'a honoré du sous-diaconat, qui est un ordre majeur, » Melon a dit de l'abbé, dans la notice qu'il a mise en tête de ses œuvres : « 11 avait un beau visage et une physionomie extrêmement prévenante, qui portait l'image de la candeur de son caractère. » C'était, en fin de compte, un agréable bossu.
L'abbé de Pons triompha aisément de son compétiteur, mais, durant le procès, ayant poussé jusqu'à Paris, et, au frottement des gens de lettres, ayant pris feu pour un de leurs drapeaux, il donna sa démission de chanoine et de provincial, pour aller sejeter au milieu de la mêlée. Il s'enrôla dans les rangs des Modernes, commandés par Lamotte, qui renouvelait la lutte commencée par Bois-Robert et continuée par Desmarets de Saint-Sorlin, Fontenelle et Perrault.
Jetons un rapide coup d'œil sur les différentes phases de cette longue campagne contre les Anciens.
Guéret, dans sa Guerre des ^Auteurs, nous a transmis, sinon les termes, du moins le fonds d'un discours, prononcé par Bois- Robert dans l'académie de l'abbé d'Aubignac et qui nous donne la mesure de ses opinions sur la matière:
« Paraissez, Navarrais, Maures et Castillans; paraissez, Saumaises, Scaligers, Vidas, légion de commentateurs, et apprenez aujourd'hui de moi que celui que vous appelez le prince des
poètes, n'est qu'un misérable rapsodiste à qui vos seules bévues ont donné du nom. Ne vous entêtez point si fort pour cet aveugle. Ses poèmes ne sont composés que de chansons qu'il chantait devantla Samaritaine et devant le Pont-Neuf de son temps. C'était un coureur de cabarets qui suivait la fumée des bons écots. J'ai plus de deux garanties parmi MM. les Anciens, qui me font dire qu'il n'avait pas d'emploi plus honorable que celui de notre fameux Savoyard (i). »
Bois-Robert n'avait pas tenu un autre langa^^e devant l'Académie de Richelieu qui était sienne aussi, puisqu'elle doit sa naissance autant à ce farceur de cour qu'au grand ministre. C'est ui qui prononça le quatrième discours académique, — à la date du 26 février 1635. ^t il ne craignit pas, dit l'abbé Irail, d'y comparer « Homère aux chanteurs des carrefours dont les vers réjouissaient la canaille. »
Desmarets de Saint-Sorlin ne se contenta pas, comme Bois- Robert, son ami, de décocher de méchantes boutades. Il fit aux Anciens une guerre en règle. C'était alors un pécheur fraîchement converti, et plein de fougue dans son repentir; il brandit contre les Grecs et les Romains des armes que nous avons vu ramasser par l'abbé Gaume. Ce n'était pas une guerre littéraire, mais une guerre sainte. Homère était surtout le point de mire des attaques de l'ardent Desmarets, et c'était de bonne tactique, car, Homère abattu, le paganisme était décapité. Outre son immoralité, l'auteur de Clovis reprochait à l'auteur de VIliade la trivialité de ses comparaisons et l'abus de ses épithètes oiseuses : tÂchilleaux pieds légers, Junon aux j>eux de génisse...
La bataille fut des plus acharnées. Le chanoine Santeuil, qui rompit des lances en faveur des latins, se montra terrifié de l'audace des assaillants. Il est plaisant de l'entendre appeler à la rescousse celui qui demain sera leur chef: « Viens, s'écrie-t-il, viens à notre secours, Perrault; ne méprise pas mes plaintes. Notre Apollon succombe sous le poids de ses maux. Abandonnée,
I. Chanteur public qui exerçait son emploi sur le quai des Grands- Augustins.
plongée dans une profonde nuit, la poésie latine a perdu tout crédit, tout honneur. Ses lauriers desséchés tombent de son front ; sa lyre dédaignée garde le silence! Voilà donc la fortune qui attendait les poètes d'Ausonie; voilà le digne prix de leur génie sublime. »
Et Desmarets de s'écrier à son tour :
Vienî défendre, Perrault, la France qui t'appelle. Vien:; combattre avec moi cette troupe rebelle, Ce ramas d'ennemis qui, faibles et mutins, Préfèrent à nos chants les ouvrages latins...
Perraultjusqu'alorsne s'était pas déclaré. Santeuil n'avait invoqué son appui qu'à cause de sa situation d'académicien important. Quant à Desmarets, s'il l'avait jugé digne d'entrer en lice à sa suite, c'était à son poème chrétien de Siint-Paulin que Perrault devait cette distinction.
Les frères Perrault, Claude l'architecte, Nicolas le docteur et Charles le receveur général, qui tous trois faisaient profession de lettrés, prirent les armes, et commencèrent par se ruer sur Boileau qui combattait au premier rang des Anciens. Charles se montra le plus ardent et le plus vigoureux. Il prouva que Desmarets de Saint-Sorlin avait fait un bon choix. C'est de lui seul qu'il est question quand on cite le nom de Perrault tout court. N'est-il pas dans l'ordre, qu'il absorbe toute la renommée, ayant eu tout le fardeau de la lutte comme général? Ses frères n'étaient que ses soldats et ils se perdent dans la foule avec l'abbé Lavaud et le « gros » Charpentier. — Perrault n'a de point de contact avec le pieux Desmarets que dans ce passage:* A l'égard des livres sacrés, dit-il, j'ai une retenue, un respect et une vénération qui n'ont pas de bornes, et de l.i vient sans doute que j'en ai moins pour les anciens auteurs profanes. La grande soumission oij je tiens mon esprit pour des ouvrages inspirés de Dieu, le souci que j'ai de le faire renoncer sans cesse à ses propres lumières et de le ranger sous le joug de la foi, fait que je lui donne ensuite toute liberté de penser et de juger ce qui lui plaît de ces grands
auteurs... » Le livre des Parallèles est une protestation cartésienne: c'est le drapeau du libre examen arboré en littérature comme il venait de l'être en philosophie. Excellente cause, mais que Perrault a compromise par des écarts de dialectique dans lesquels Fontenelle est tombé avec lui. Tous deux, poussant jusqu'à ses conséquences extrêmes la théorie du progrès de l'esprit humain, soutenaient que plus l'humanité avançait en âge, plus parfaites étaient ses œuvres. A ce compte, la Pucelle de Chapelain serait de beaucoup supérieure à Y Iliade.
Perrault s'amusait aussi à brocarder quelques-uns des héros d'Homère, produits naïfs de l'enfance de l'art. 11 se riait de Pénélope défaisant la nuit son travail de la journée et de la princesse Nausicaa lavant son linge à la rivière. Il ne niait pas le génie d'Horace, mais il demandait si on devait l'admirer jusque dans les vers que voici :
Jove non probante^ u-
xorius amnis.
Et il mettait en regard cette strophe de son cru :
L'autre jour dans les bois, le berger Tircis, qui Endure de Philis les rigueurs inhumaines, Lui faisait une longue kyrielle de ses peines.
Et de s'étonner des clameurs bruyantes soulevées chez les plus illustres de ses contemporains par une thèse qui, à tout prendre, n'était que leur glorification. — 11 s'indigne d'être taxé d'envie: « Voilà, dit-il, une espèce d'envie bien singulière, jusques ici on avait cru que l'envie s'acharnait sur les vivants et épargnait les morts; aujourd'hui l'on dit qu'elle fait tout le contraire. Cela n'est guère moins étonnant que d'avoir le cœur au côté droit... Je voudrais qu'on choisit un homme désintéressé et de bon sens, et qu'on lui dît que, parmi les gens de lettres qui sont à Paris, il y en a de deux espèces : les uns qui trouvent que les anciens auteurs, tout habiles qu'ils étaient, ont fait des fautes oij les modernes ne sont pas tombés; qui, dans cette
persuasion, louent les ouvrages de leurs confrères et les proposent comme des modèles aussi beaux et presque toujours plus corrects que la plupart de ceux qui nous restent de l'antiquité ; les autres qui prétendent que les anciens sont inimitables et infiniment au-dessus des modernes, et qui, dans cette pensée, méprisent les ouvrages de leurs confrères, les déchirent en toute rencontre et par leuis discours, et par leurs écrits. Je voudrais, dis-je, qu'on demandât à cet homme désintéressé et de bon sens quels sont les véritables envieux de ces deux espèces de gens de lettres; je n'aurais pas de peine à me ranger à son avis. Ceux qui nous ont appelés envieux n'ont pas pensé à ce qu'ils disaient. On a commencé par nous déclarer nettement que nous étions des gens sans goût et sans autorité. On nous reproche aujourd'hui que nous sommes des envieux. Peut-être nous dira-t-on demain que nous sommes des entêtés et des opiniâtres. » Perrault clôt cette très habile apostrophe en fouettant Boileau de ses propres verges :
L'agréable dispute où mus nous amusons Passera san-i finir Jusqu'aux races futures.
Nous dirons toujours des raisons,
Ils diront toujours des injures.
Houdard de Lamotte entra en guerre par une traduction abrégée de V Iliade. Il avait élagué tout ce qui lui avait semblé inconvenant, et il envoya le poème réduit de moitié à M^'Dacier qui prit cet hommage pour un cartel. « Le bouclier d'Achille dit-il dans sa préface, m'a paru défectueux par plus d'un endroit : j'ai donc imaginé un bouclier qui n'eût point ces défauts. J'ai trouvé la mort d'Hector aussi défectueuse que le bouclier d'Achille et j'ai changé toutes les circonstances de cette mort pour rétablir la gloire des deux héros de Ylliade. Voilà ce que j'avais à dire de VIliade et de mon imitation... J'abandonne mon ouvrage au jugement du public... Mais que diront certains savants ? On a écrit que je suis un téméraire... On dira, que je suis un ignorant. » Hélas! ce fut la plus bénigne des épithètes qu'il reçut en pleine poitrine.
Le siècle du raisonnement était arrivé. Lamotte, qui avait commencé par se poser en poète, se diminuait lui-même, pour entrer dans le lit de Procuste de sa théorie. 11 définissait la poésie, l'art de rimer des arguments. Au surplus, il faisait bon marché de la rime et répondait à La Paye qui le traitait de déserteur de l'Hélicon : « La prose peut dire plus exactement ce que disent les vers et les vers ne peuvent pas dire tout ce que dit la prose. » Et, joignant l'exemple au précepte, il adressait au cardinal de Fleury une ode en prose qui, selon lui, atteint sans peine les hauteurs sublimes où la poésie ne s'élève que la sueur au front: « Fleury, respectable ministre, aussi louable par tes intentions que par tes lumières, aussi cher à ton roi qu"à son peuple, et précieux même à tous nos voisins ; toi à qui les poètes sont inutiles parce que l'histoire se charge de ton éloge... » A l'exorde jugez du reste. Voilà l'évêque de Préjus chanté comme il le mérite. Et voilà jusqu'où peut aller un homme d'esprit à cheval sur un paradoxe débridé.
Revenons à Homère. — Desmarets de Saint-Sorlin l'avait attaqué au nom du catholicisme; M™° Dacier le défendit au nom des dieux lares de la littérature orthodoxe et se montra non moins fanatique que l'homme qui fit rôtir en place de Grève un illuminé de ses amis, le pauvre Simon Morin. Elle abdiqua son sexe et rudoya Lamotte avec des mains viriles. « Alcibiade, — dit-elle dans son volume Des causes de la corruption du goût, — étant entré dans l'école d'un rhéteur, il lui demanda qu'il lui lût quelque partie d'Homère, et le rhéteur lui ayant répondu qu'il n'avait rien de ce poète, Alcibiade lui donna un grand soufflet. Que ferait-il aujourd'hui à un rhéteur qui lui lirait Vlliade de M. de Lamotte? » — « Heureusement, dit en souriant celui-ci, dans ses T^éflexions sur la critique, que, lorsque je récitai un de mes livres à M™'' Dacier, elle ne se souvint pas de ce dernier trait. » Un professeur de l'humeur la plus douce, Jean Boivin, qui signait yM««M5 'Biberius Mero etqui s'était mis de l'escorte de Mme Dacier, perdit son latin à vouloir calmer cette tempête vivante.
Si Lamotte n'avait ni le flair ni la science de M™' Dacier, il avait du moins le mérite d'une aménité imperturbable, laquellelui gagna des partisans. Si sa sagesse était en défaut, la sagesse des nations était pour lui : « Elle se fâche, donc elle a tort», disaient bon nombre de ceux qui faisaient galerie autour des deux combattants. Les anciens, dit-il de sa voix douce, « ont été nos guides et nos maîtres : il l'aut les estimer et les étudier, mais non pa^ comme des maîtres tyranniques, sur la parole de qui nous devions jurer toujours et qu'il ne soit jamais permis d'examiner ». Au milieu de la querelle, il consulte Fcnélon qui lui repond finement : « J '.limerais mieux vous voir un nouvel Homère que la postérité traduirait que de vous voir le traducteur d'Homère même. Vous voyez que je pense hautement |de vous. » On ne peut mettre dans la critique plus de politesse.
La république des lettres tout entière prenait part .i la lutte, depuis Thémiseuil de Saint-Hyacinthe qui frappait non sur les anciens, mais sur leurs champions, — jusqu'au jeune Marivaux qui se moquait des deux camps. Ce dernier préludait aux Jtux de X amour et du hasard par la Fausse Suivante, de laquelle nous extrayons un passage qui concerne directement notre sujet. — Trivelin et Frontin sont en scène. Trivelin est en train d'esquisser la physionomie d'un maître qu'il vient de quitter et qui était affolé de grec et de latin. »< Cela me convenait assez, ajoute-t-il, car j'ai de l'étude. Je restai donc chez lui. Là je n'entendis parler qu« de sciences, et je remarquai que mon maître était épris de passion pour certains quidams qu'il appelait des anciens, et qu'il avait une souveraine sympathie pour d'autres qu'il appelait des modernes. » Cet original voulait qu'on eût quatre mille ans sur la tête pour valoir quelque chose. Frontin, pour gagner son amitié, s'était mis à admirer tout ce qui lui paraissait ancien. Il seprit de belle passion pour les vieux meubles, les vieilles modes les médailles. Il se coiffait de vieux chapeaux et n'avait commerce qu'avec des vieillards. Son maître se montra charmé de ses inclinations et lui confia la clef de sa cave. Quelle aubaine pour Frontin! Il s'empressa de caresser certain vin vieux que le
bonhomme appelait son vin grec. Entre temps, il s'adonnait au vin nouveau et n'en demandait pas d'autre à la maîtresse du logis, qui prisait plus les modernes que les anciens. Sa conduite aurait dû lui concilier ces deux esprits. Mais le contraire arriva. Us s'aperçurent du ménagement judicieux qu'il avait pour chacun d'eux et lui en firent un crime. Le mari crut les anciens insultés par la quantité de vin nouveau qu'il avait bu : il lui en fit mauvaise mine. La femme le chicana sur le vin vieux. Frontin eut beau s'excuser, les gens de parti n'entendent point raison; il fallut les quitter pour avoir voulu se partager entre les anciens et les modernes. Voilà la morale de la fable. Marivaux se tirait d'affaire par une équivoque.
Le poète sans fard, un drôle qui parlait en vers la langue des halles, un de ces effrontés qui, pour le besoin de leur cause, éclaboussent de leur encre les gens qu'ils ont glorifiés la veille, un de ces soudards de la littérature, enfin, qui, pour l'entretien de leurs vices, éveillent et servent les rancunes du pouvoir, dénonça comme une sédition la croisade des Modernes : « M. de Lamotte, écrivit Gacon de sa plume hypocrite, devrait considérer qu'en méprisant les anciens il contredit en quelque sorte les sentiments d'un prince qui, pour faire régner les arts dans son royaume, a cru devoir faire refleurir les monuments du bon goût des siècles les plus reculés. — C'est pour soutenir cette gloire dont Sa Majesté est en possession que j'ose combattre les sentiments d'unauteurqui tend à l'en dépouiller... » Les amis de Lamotte le pressaient de répondre au folliculaire : « Je ne répliquerai pas à M. Gacon, dit-il : il n'y a rien à gagner avec ceux qui n'ont rien à perdre. » V Homère vengé de Gacon était un fouillis de prose et de vers, et surtout une sentine d'injures. Voici un échantillon de ses épigrammes :
Messieurs, que l'ignorant vulgaire Met plus haut qu'Esope et qu'Homère, Vous n'approchez de ces héros Que par les yeux et par le dos.
De pareils traits ne pouvaient émouvoir le placide Lamotte. Mais l'abbé de Pons n'était pas d'un caractère pacifique, et, dans
un article publié par le tMercure galant, il gourmanda rudement l'abbé Couture qui, en qualité de censeur, avait donné son approbation au libelle de Gacon. Seulement il se montra très modéré, lorsqu'il eut à relever les attaques qui lui étaient personnelles. On sait d'ailleurs qu'il n'était pas homme à rougir de sa gibbosité. Pour s'en convaincre encore davantage, il suffirait du mot charmant dont il salua un passant qui l'avait arrêté dans la rue, comme une « personne de connaissance » : — « Monsieur, ditil, je ne suis pas le bossu que vous croyez. » Dans son article contre VHoml-re vengé, l'abbé disait à son endroit : « Il y a des geni à qui le reproche des défauts naturels est très douloureux. J'ai connu un bossu, d'ailleurs de beaucoup d'esprit, qui n'avait jamais pu se familiariser avec son ombre; je lui devins à charge, et il m'évita enfin, ne pouvant soutenir la petite guerre que je lui faisais pour lui ôter ce faible: pour moi, j'ose dire que je soutiensgalamment ma disgrâce, j'en atteste mes amis, qui, pour faire honneur à mon courage, ne me font plus apercevoir dans notre commerce cette retenue excessive, cette circonspection humiliante qui n'est due qu'aux faibles, je déclare donc ici que tout homme qui voudra m'offenser n'y réussira pas en attaquant ma figure : il y a longtemps que je l'ai abandonnée à son malheureux sort; il y a longtemps que ses querelles ne sont plus les miennes. Mais, comme je ne connais point M. l'abbé Couture, que je n'ai pu par conséquent lui faire cette déclaration, il n'a pas dû croire qu'il fût de mon goût que cette liberté devînt le droit de Gacon même. »
L'abbé s'exaspère aussitôt qu'il aborde le chapitre des invectives lancées contre le chef des Modernes: «... Le souverain éloge de M. de Lamotte, écrit-il, c'est d'avoir su allier aux talents les plus éminenls la plus modeste opinion de lui-même; c'est de n'avoir jamais cherché dans les ouvrages de ses rivaux que le beau pour le protéger et de s'être imposé un silence religieux sur les fautes dont il aurait pu triompher. En vain ces mêmes rivaux s'obstinent à l'assiéger avec des épigrammes injurieuses, des satires infâmes, des critiques insolentes, on ne peut réussir à lui
faire démentir ce caractère de douceur, de modestie et de charité, vertus qui lui sont plus précieuses que la réputation de ses ouvrages. Ses amis ressentent une douleur profonde de le voir à la veil'e d'être entièrement aveugle; sa vue, qui s'éteint par degrés insensibles, le rappelle sans cesse à sa prochaine infortune et le sollicite au découragement ; tandis que nous travaillons aie consoler et à le distraire de ce triste objet, il s'imprime dans Paris des livres cruels où l'on insulte lâchement à son malheur. » On a qualifié l'abbé de Pons de caudataire. Il mérite quelque peu cette épithète, car il a dépensé presque tout son esprit au service de Lamotte. A sa suite, il a méconnu la poésie. « Les vers, dit-il aussi, ne plaisent point par eux-mêmes; il nous a fallu un long commerce avec eux pour n'être pas choqués de leur démarche affectée. » Et comme il s'écrie avec bonheur : « Grâce à Dieu et à M. de Lamotte, nous savons à quoi nous en tenir sur Mliade: ce n'est qu'un beau monstre! ■* Voilà ce qu'il répétait sur tous les tons, — de sa plume tapageuse, dans le Mercure, et de sa voix bruyante, au café Gradot. Ici, il ne rencontrait aucun contradicteur, si ce n'est La Paye qui a proclamé sa dévotion aux neuf muses, dans une ode adressée à Lamotte et dont une strophe a été beaucoup trop vantée:
De la contrainte rigoureuse Où l'esprit semble resserré.
Il reçoit cette force heureuse Qui l'élève au plus haut degré.
Telle dans des canaux pressée, Avec plus de force élancée.
L'onde s'élève dans les airs :
Et la ré^'lc qui semble austère N'est qu'un art plus certain de plaire, Inséparable des beaux vers.
Quant à l'économiste Melon et aux géomètres Saurin, Maupertuis et Nicole, quelle mine faisaient-ils en semblable compagnie? — Ils causaient avec Lamotte qui, entre temps, parlait science en homme d'esprit qu'il était. Quelquefois Melon se
détachait du groupe peut aller opiner de la tête en faveur de l'abbé de Pons, et Maupertuis, pour lâcher quelque phrase dans le goût de celle-ci: « Moi, je n'ai jamais lu Molière (i). » Il fallait que ce mathématicien acquit de l'originalité, n'importe à quel prix.
Duclos ne fit, pour ainsi dire, que passer au café Gradot. 11 s'en explique en ces termes : « Comme j'étais venu me loger dans le quartier du Luxembourg, où j'avais fait des connaissances qui m'étaient chères, je préférai d'aller au café Procope, voisin de la Comédie, que j'aimais beaucoup. »
La querelle de M"»'" Dacier et de Lamotte s'éteignit dans une coupe de vin généreux, à la table de Valincour, ami des deux parties. On but à la santé d'Homère et tout fut dit. Nous nous trompons: pour sceller solennellement ce traité de paix, qui avait été conclu le dimanche des Rameaux de l'année 1716, le jour du pardon, Lamotte eut la galanterie d'adresser à son adversaire de la vieille un bouquet de vers qui n'avaient que l'intention d'être lyriques, mais qui étaient si parfumés d'éloges que M™° Dacier n'eût pas respiré avec plus de délices l'arôme d'un nouveau chef-d'œuvre d'Homère fraîchement déterré. De plus, il fit suivre ses l^éflexions critiques d'une page que, dans sa très intéressante Histoire de la QiureUe des anciens et des modernes, Rigault juge, avec raison, « digne de se graver dans la mémoire de tous les gens de lettres, mêlés aux luttes quotidiennes des idées et des partis ». — « Voilà, s'écrie Lamotte, la dispute finie entre M'^" Dacier, M. Boivin et moi, et le fruit de notre dispute est une amitié sincère et réciproque, dont ils me permettront de me faire honneur devant le public. Heureuses les querelles littéraires qui se terminent là ! Le cours de la contestation instruit les lecteurs : ils y voient sous quels différents aspects on peut regarder les choses, et ils n'ont qu'à choisir entre les raisons alléguées les plus décisives et les plus convaincantes. Mais quand ils sont suffisamment instruits par les
t. tournai de Collé, t. 2, p. 1S9.
raisons, il reste encore aux auteurs à donner une leçon plus importante: ils doivent montrer, en se réunissant de bonne foi, que la diversité des opinions ne doit jamais aliéner les cœurs; que l'estime et l'amitié peuvent se soutenir au milieu de la contradiction, et qu'il faut que les disputes des gens de Jettres ressemblent à ces conversations animées, où, après des avis différents et soutenus de part et d'autre avec toute la vivacité qui en fait le charme, on se sépare en s'embrassant, et souvent plus amis que si Ton avait été froidement d'accord. »
M"^ de Launay, qui avait, selon ses expressions, représenté la neutralité au diner de la réconciliation, raconte avec sa gaieté habituelle une scène plaisante qui est toute une moralité. C'était vers l'an 1720. Le mari de M""* Dacier, sorte de mari de la reine, comme nous dirions aujourd'hui, venait d'être frappé au cœur et montrait une désolation de veuf inconsolable. « Quelle femme, disait-il au milieu de ses sanglots, pourrait remplacer celle que j'ai perdue? » — « M"'- de Launay, » répondit le maréchal de la Ferté, devant qui se reproduisait pour la centième fois cette lamentable exclamation. Et Dacier de s'essuyer les yeux en toute hâte et de courir chez Valincour pour le charger de la demande en mariage, en y joignant l'offre de tout son bien. Mais il comptait sans la marquise de Lambert, une moderne obstinée, qui dit à M"" de Launay: « Que feriez-vous d'un homme tout hérissé de grec et quel cas ferait-il de vous qui n'en savez pas un mot? » M''<^ de Launay hésitait, mais elle finit par se rendre aux exhortations de la duchesse du Maine, qui s'unissait à M™« de Lambert. Elle dut se repentir amèrement de son refus, car elle n'eût pas tardé à jouir de la liberté qu'elle ambitionnait, souveraine maîtresse d'une fortune facilement gagnée: Dacier mourut en 1722^ dans la peau de veuf inconsolable qu'il avait reprise comme on reprend un habit de rechange.
Le successeur de Gradot, Manoury, se piqua d'honneur: pour se montrer digne de sa clientèle lettrée, il écrivit un Essai sur le jeu de Dames à la polonaise.