LE MARDI DE LA MARQUISE DE LAMBERT
A quelque cent ans de distance, M"»* de Lambert ouvre un salon qui rappelle la réunion choisie de la rue Saint-Thomas-du Louvre. Ce qui prouve que la marquise a pris mesuresur ce patron, c'est l'empressement qu'elle met à s'en défendre. « Un hôtel de Rambouillet, écrit-elle, si honoré dans le siècle passé, seiait le ridicule du nôtre. On sortait de ces maisons comme des repas de Platon, dont l'âme était nourrie et fortifiée. Ces plaisirs spirituels et délicats ne coûtaient rien aux mœurs ni à la fortune, car les dépenses d'esprit n'ont jamais ruiné personne. Les jours coulaient dans l'innocence et la paix. Mais à présent que ne faut-il point pour l'emploi du temps, pour l'amusement d'une journée! Quelle multitude de goûts se succèdent les uns aux autres! La table, le jeu, les spectacles. Quand le luxe et l'argent sont en crédit, le véritable honneur perd le sien. — On ne
cherche plus que ces maisons oij règne le luxe honteux » Si
l'on prenait M"»"" de Lambert au mot, il semblerait qu'elle est obligée de faire battre la caisse pour attirer les gens chez elle, lorsque au contraire, on n'y pénètre qu'à la condition d'être du petit nombre de ses élus.
La marquise a attendu que ses soixante ans fussent sonnés pour
lO RUELLES
débuter dans le rôle de maîtresse de maison littéraire qu'elle a si bien rempli. Toute cette premièie périodedesa vie est enveloppée de nuages. Ce que l'on sait seulement, c'est qu'elle est née en 1647 ^t qu'elle est fille du marquis de Marguenat de Courcelles, maître de la Chambre des Comptes. Et encore la paternité de de celui-ci n'est-elle que putative. Sa femme avait le défaut d'être très jolie et de plus la réputation d'être de vertu très accommodante. Tallemant des Réaux lui donne un chapelet de suivants assez long à égrener: c'est d'abord un conseiller au Grand-Conseil, Gizaucourt, puis Brancas le distrait, le chevalier de Gramont, le poète Charleval, et Barillon, qui fut notre ambassadeur en Angleterre. N'oublions pas le compagnon de Chapelle, Bachaumont, qui, le bonhomme de marquis mort, certifia le mérite de la veuve en l'épousant.
Bachaumont se montra très affectionné à sa belle-fille, qui avait peut-être droit à une qualification plus tendre. Homme d'esprit, il prit à tâche d'en faire une femme d'esprit; mais le bon sens inné de son élève était une sorte de crible au travers duquel s'échappait tout ce qu'il y avait de trop léger dans ses leçons. Cette jeune fille devait aussi puiser l'amour du bien dans les dérèglements de sa mère.
« Elle se dérobait souvent aux plaisirs de son âge, dit Fontenelle, pour aller lire en son particulier; et elle s'accoutuma dès lors, de son propre mouvement, à faire de petits extraits de ce qui la frappait le plus. C'étaient déjà ou des réflexions fines sur le cœur humain, ou des tours d'expression ingénieux; mais, le pius souvent, des réflexions. »
Anne-Thérèse de Marguenat de Courcelles épousa, en 1666, Henri de Lambert, marquis de Saint-Bris en Auxerrois, baron de Chitry et Augis, alors capitaine au Régiment-Royal, et depuis mestre de camp d'un régiment de cavalerie, brigadier, maréchal de camp, et enfin lieutenant-général des armées du roi. Il mourut en 1686, gouverneur de la province du Luxembourg, récemment conquise. La marquise l'a célébré, comme un type d'homme de bien, dans ses Âvts d'une m'cre à son fils: « Toute la province
craignait la domination française, dit-elle ; il dissipa cette crainte, de manière que l'on ne sentit presque pas le changement de maître. Il avait la main légère et ne gouvernait que par amour, et jamais par autorité : il ne faisait point sentir la distance qu*il y avait de lui aux autres. Sa bonté abrégeait le chemin qui le séparait de ses inférieurs : ou il les élevait jusqu'à lui, ou il descendait jusqu'à eux. Il n'employait son crédit que pour faire du bien. Il ne pouvait souffrir qu'il y eût des malheureux oia il commandait. »
M'"e de Lambert restait avec deux enfants, un fils et une fille, et avec une fortune personnelle considérable, mais en^ragée dans des procès qui menaçaient de ne pas finir. Elle examina d'un œil calme toutes les difficultés de sa situation et se promit de leur tenir tête. Cette excellente mère de famille était doublée d'un homme d'affaires consommé. Elle sut mener de front, sans négliger aucun détail, l'éducation de ses enfants et la gestion laborieuse de ses biens. Tout en s'occupant à reconquérir, pièce à pièce, sa fortune compromise, elle composait deux petits traités de morale pratique : j4vts d'une mère à son fils et Avis d'une mire à sa ftlle. Le premier a été vivement critiqué, dans le Journal de l'Empire au. 11 août 1813, par l'auteur de Vt/Irt d'être heureux, choqué, non sans raison, des maximes d'ambition qui y sont franchement prêchées. Nous regrettons que M. Droz n'ait pas été plus loin, qu'il n'ait pas, en pareillieu, formulé un blâme énergique contre la glorification exagérée du métier des armes. La rencontre eût été piquante. Fénelon avait, à l'avance, répondu à la principale attaque de l'honnête M. Droz. 11 avait dit, à propos des conseils de M"^ de Lambert à son fils : « L'honneur, la probité la plus pure, la connaissance du cœur des hommes régnent dans
ce discours Je ne serais pas tout à fait d'accord avec elle sur
toute l'ambition qu'elle demande de lui ; mais nous nous raccommoderions bientôt sur toutes les vertus par lesquelles elle veut que cette ambition soit soutenue et modérée. »
La marquise de Lambert, à peser le tout, est mieux inspirée quand elle s'adresse à sa fille. Nous avons remarqué les passages
suivants : « Songez à être contente de vous-même : c'est un
revenu de plaisirs certains — Ne croyez pas que votre seule
vertu soit la pudeur: il y a bien des femmes qui n'en connaissent point d'autre, et qui se persuadent qu'elle les acquitte de tous les devoirs de la société. Elles se croient en droit de manquer à
tout le reste et d'être impunément orgueilleuses et médisantes
11 faut avoir une pudeur tendre. Le désordre intérieur passe du
cœur à la bouche, et c'est ce qui fait les discours déréglés
— Une honnête femme a les vertus des hommes: l'amitié, la probité, la fidélité à ses devoirs. Une femme aimable doit avoir non seulement les grâces extérieures, mais les grâces du cœur et des sentiments. Rien n'est si difficile que de plaire sans une attention qui semble tenir à la coquetterie. C'est plus par leurs défauts que par leurs bonnes qualités que les femmes plaisent aux gens du monde: ils veulent profiter des faiblesses des personnes aimables ; ils ne feraient rien de leurs vertus. Ils n'aiment pointa estimer: ilsaiment mieuxêtreamusés par des personnes peu estimables que d'être forcés d'admirer des personnes vertueuses... » Après avoir, selon ses propres expressions, gagné tous ses procès « sans crédit et sans bassesse, » M™" de Lambert maria sa fille, qui avait atteint sa vingt-quatrième année, à Louis de Beaupoil, comte de Sainte-Aulaire, colonel-lieutenant du régiment d'Enghien, infanterie. C'était en 1703. Ce ne fut qu'en 1725, à l'âge de quarante-huit ans, que son fils, qui était gouverneurdela ville d'Auxerre, épousa la veuve du marquis de Locmaria. Selon Mathieu Marais, la marquise s'opposa, autant qu'elle le put, à cette union, qui ne se conclut qu'après les trois sommations respectueuses: la veuve apportait en dote 23.000 livres de rente, mais sa réputation n'était pas sans tache (i). — Que devint le fils de la marquise? on l'ignore. Quant à sa sœur, le comte de Sainte-Aulaire ayant été tué en 1707, au combat de Ramersheim, elle se donna tout entière à sa fille unique qu'elle maria, à l'âge de vingt-deux ans, à un frère d'armes du duc d'Harcourt, le