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LE CAFE DE LA VEUVE LAURENT

Quelquefois, pour changer d'air, Lamotte se rendait dans un autre cercle littéraire de son quartier, le café de la veuve Laurent situé rue Dauphine, au coin de la rue Christine, et où il rencontrait encore le géomètre Saurin et l'ex-capitaine La Paye, — en compagnie du frère aîné de ce dernier ; de Boindin (i\ qui, avec le titre d'athée, cumulait celui de procureur général des trésoriers de France; des poètes Rousseau, Roy et Danchet; de l'abbé Alary ; d'un certain de Rochebrune, agréable chansonnier; de Pécour, le maître de ballet, et de quelques menus lettrés qu'un caprice amenait dans ces parages.

Le grand scandale de l'époque, les couplets de Rousseau, compose toute l'histoire de la réunion de la rue Dauphine. Pour éclairer, autant que faire se peut, cette ténébreuse affaire, il faut raconter la vie même de celui dont le nom y est resté attaché.

Jean-Baptiste Rousseau naquit leôavril 1671, dans une échoppe de cordonnier. Une petite succession tira de cette situation misé-

I . On prétend que c'est à l'occasion de Boindin que la censure théâtrale fut inventée : cette mesure aurait été prise à la suite de sa comédie, le Bal d' Auteuil (1702^, trouvé: trop libre par le roi.

rableson pauvre père, qui se saigna à blanc pour donner à son fils une éducation libérale, comme on dit aujourd'hui. îl le destinait à l'Eglise, mais il eut le bon sens de ne pas le pousser dans cette voie. Rousseau était loin d'avoir l'humeur de l'emploi : il se montrait impatient de tout frein. Placé chez un procureur, au lieu de mordre à la chicane, il dévorait Catulle ; et, si la porte restait entre-bail Ife, il s'évadait pour courir aux spectacles. Le procureur, qui s'appelait Gentil et qui ne craignait pas de faire mentir son nom, administra une vigoureuse correction au clerc indiscipliné et le mit dehors. A quelque temps de là, Rousseau faisait jouer sa comédie du Cafc, pièce médiocre qui n'annonçait ni esprit ni invention, et qui lui attira cette épigramme :

Le café toujours nous réveille; Cher Rousseau, par quel triste effort, Fais-tu qu'ici chacun sommeille?

Le Café chez toi seul endort.

Il était arrivé à l'âge de vingt-trois ans, et, se trouvant sans autre ressource qu'une belle main, il entra, en qualité de copiste, dans la secrétairerie du duc de Tallard, notre ambassadeur en Angleterre; mais il n'y fit qu'un court séjour. Avec un tel tempérament, que devenir dans un pareil pays? 11 décocha des traits contre tout le monde, même contre son patron, qui le pria de repasser la Manche.

De retour en France, Rousseau entra au service de l'évêque de Viviers, qu'il ne tarda pas à scandaliser et qui le congédia comme un valet mal appris. 11 eut le même sort chez le baron de Breteuil, l'introducteur des ambassadeurs, et chez Rouillé, l'intendant des finances: il avait fait contre le premier une satire intitulée la Baronuade, et avait cyniquement parodié une chanson adressée par le financier à une demoiselle de Louvancourt.

Dégoûté du métier, Rousseau essaya d'aborder de nouveau le théâtre, et obtint un succès avec sa comédie du Flatteur, où il montrait une assez grande entente de la scène et une souplesse de style que n'avait guère fait présager la comédie du Café. Le

bruit de ce triomphe vi.nt aux oreilles de son père, dont la boutique était située rue des Noyers, et qui se glissa au parterre comme un simple spectateur, c'est-à-dire avec son argent. Bientôt il fut impossible au brave homme de contenir sa joie : les applaudissement l'enivraient; il se démenait en criant : « C'est mon fils ! — c'est moi qui suis le père de l'auteur ! » Puis voilà que, tout à coup, il aperçoit Rousseau à quelques pas de lui ; il se pnkipite.

Rousseau a disparu Il le poursuit, et, l'atteignant, l'enveloppe

de ses bras et linonde de ses larmes : « Ah ! dit-il, cette fois vous ne méconnaîtrez plus votre père ! — Vous, mon père ! » répond Rousseau d'un ton dédaigneux et il s'éloigne sans prendre garde aux murmures qui éclatent autour de lui. Boindin, présent à cette scène avec l'acteur La Thorillière, saisit le mauvais fils par le bras, et, d'une voix indignée: « C'est honteux! dit-il; vous

n'entendez pas même les intérêts de votre vanité il y aurait

eu de la gloire à reconnaître votre père ; et si vous avez à rougir, c'est de l'avoir méconnu. » La leçon ne fut pas perdue : Rousseau prouva bientôt à Boindin qu'il était capable d'une certaine espèce de reconnaissance.

Pour échapper désormais aux outrages de la tendresse paternelle, Rousseau prit un masque : il se couvrit du pseudonyme de Verniettes, nom qu'il dérobait à un individu qui avait été son collègue chez le procureur Gentil. Ce fut sous ce dcguisement qu'il s'établit dans Ihôtel du prince d'Armagnac, grandécuyer de France. Mais le hasard, cet implacable metteur en scène, lui préparait un coup de théâtre. Un jour que le faux Verniettes était assis auprès du prince, entre le cordonnier de la rue des Noyers, qui venait chausser son noble client. Ils ne s'attendaient ni l'un ni l'autre à se trouver face à face; le fils pâlit et rougit tour à tour; tour à tour lepère s'indigne et s'attendrit : il finit par éclater en plaintes amères. Le prince intervient et gourmande Rousseau, qui reste impassible. — Le lendemain, Boindin, revenant à la charge, faisait circuler une épigramme qui se terminait ainsi :

Le dieu, dans sa juste colère.

Ordonna qu'au bas du coupeau

On fît écorcher le faux frère, Et que l'on envoyât sa peau Pour servir de cuir à son père.

Rousseau témoigna autant de sensibilité lorsqu'il apprit la mort de ce vieillard qu il avait tué de chagrin : il n'eut pas même l'hypocrisie de porter le deuil.

11 quitta ensuite l'hôtel d'Armagnac et se faufila chez le gendre de LuUi, Francine, maître d'hôtel du roi et directeur de l'Opéra, qui lui demanda un libretto. Il présenta une façon de tragédie, Jason ou la toison d'or, laquelle fut mise en musique par Collasse et tomba lourdement. Francine, en galant homme, lui donna cent pistoles et l'engagea à tenter une autre épreuve. Rousseau ne fut pas plus heureux avec son opéra de Fénus et c/Jdonis; et le directeur, pour pallier ce nouvel échec, lui ayant fait encore cadeau de mille francs, il attesta sa gratitude dans la Francinadc, gredinerie aggravée de rîmes riches, — où, entre autres gracieusetés, il dit de rhomme qui l'avait cordialement accueilli, et qui l'avait pécuniairement consolé de deux chutes, dont ses propres intérêts avaient dû souffrir:

Le directeur de ce bureau de joie (KOpéra) Est un ribaud des plus francs qui se voie, Pipeur, escroc, sycophante, menteur.

Fléau des bons, des méchants protecteur

Rousseau n'eut que ce qu'il méritait : on lui appliqua le dernier hémistiche.

11 s'escrimait alors aussi, — car il avait une perpétuelle démangeaison de rimer des impertinences, — contre ses amis du café ■de la veuve Laurent. « C'était, dit Voltaire, une école d'esprit, dans laquelle il y avait un peu de licence. » Rousseau s'était mêlé de la guerre des anciens et des modernes, et avait tiré sur ces derniers, qu'il appelait des Achille et des Hector de cafés. Il en voulait à Lamotte du succès obtenu par le ballet de l'Europe galante. Il en voulait à Boindin, à Saurin et à La Faye le jeune, des applaudissements qu'ils avaient prodigués à Lamotte et qui

étaient autant de coups de sifflets à l'adresse de Jason et de yéiius et Adonis, il commença par décliirer les fables de son lieureux rival et par dénoncer à la Sorbonne

Cet athée au teint blême, à l'œil triste,

Qui de Servet s'est fait évangéliste.

Danchet, ayant eu le tort de réussir à l'Opéra avec son Hhione, fut mordu à belles dents, ainsi que Campra, l'auteur de la musique, et Pécour, l'ordonnateur du ballet. — 11 répondit par une prophétie :

Que ton fiel se distille Sur tout l'univers :

Nouveau Théophile (l), Sers-toi de son style.

Mais crains ses revers.

Pécour employa un autre langage: rencontrant Rousseau dans le cul-de-sac de l'Opéra, il le menaça de sa canne et l'eut bâtonné sans pitié si le coupable ne lui eût demandé pardon. Échappé au péril, Rousseau ne se tint pas pour battu. 11 se mit, avec une ardeur fébrile, à brasser quantité d'épigrammes d'une violence inouïe ou d'une rare gaillardise. ilétaitdetouslessoupers du Temple et payait son écot en rimes ordurières. Quelquefois, pour faire sa cour au duc de Bourgogne, qui était d'une dévotion notoire, il se livrait à la traduction des psaumes. Et, quand ce prince lui reprochait de marier « le sacré au profane », il ripostait cyniquement que ses épigrammes étaient les Gloria patri de ses psaumes. 11 disait encore, à propos de ses contes graveleux sur les moines: « 11 n'y a point de salut hors de l'Eglise. »

Lamotte, si patient qu'il fût, se lassa des insultes de Rousseau, Il répliqua par son Ode sur le mérite personnel, cri d'indignation arraché à un honnête homme vilipendé :

Que j'aime à voir le sage Horace Satisfait, content de sa race,

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