‹ Ruelles, salons, et cabaretsChapitre 100 sur 148 · I. ArnoUiana · texte numérisé non relu

I. ArnoUiana

sibles qui non seulement lui valurent la perte de sa place, mais encore le firent enfermer au château Trompette, puis au fort du Hâ. il resta sous les verrous deux longues années.

Sa mère, à la suite des réformes de l'abbé Terray, avait été réduite à louer la Briche, comme elle avait loué la Chevrette, dont le théâtre continua de donner des représentations avec le concours d'anciens amis. On y juua, entre autres pièces, celle des ^Prétentions, composée par le chevalier de Chastellux, en collaboration avec la marquise de Gléon, nièce de Savalette de Magnanville et dans laquelle le marquis de Croixmare paraissait en amazone.

M™" d'Epinay avait fait faire des réparations à sa maison de la Tue Sainte-Anne, dont elle occupa les deux premiers étages et Grimm le troisième, et qu'elle devait quitter pour se rendre successivement au Palais-Royal, rue Gaillon, rue Saint-Nicaise, rue des Batailles, àChaillot,enfm rue de laChaussée-d'Antin.

Rousseau, de retour à Paris, faisait des lectures de ses Confessions où, comme on le sait, celle qui avait été sa bienfaitrice n'est pas ménagée. Elle s'en plaignit à M. de Sartines qui mit tn terme à ce scandale. Au même moment, elle eut le double chagrin de perdre un ami dévoué, le marquis de Croixmare, et d'apprendre que son fils, nommé lieutenant d'abord aux mousquetaires du roi, puis aux dragons de Schomberg à Nancy, aviit enfreint l'ordonnance qui prohibait le duel et était enfermé aux tours Notre-Dame. On décida de l'interdire et après avoir obtenu de le faire nommer à la suite, cette nouvelle épreuve n'ayant pas réussi, on le dépêcha en Suisse, comme en exil.

M"^^ d'Epinay n'était délivrée d'une affliction que pour tomber dans une autre. Grimm était forcé de la quitter pour accompagner à Saint-Pétersbourg la landgrave de Hesse-Darmstadt. Son absence devait durer deux années (1773-1775)- L'arrivée de Mme (Je Belzunce, qu'elle retint le plus longtemps possible, apporta une grande consolation. Sa mère, M™*^ d'Epinay adorait sa petite-fille et employa ses loisirs à composer pour elle les

Conversations d'Emilie. L'ouvrage eut un réel succès. Voltaire en vanta le naturel et écrivit à l'auteur que l'arrière petite fille de Corneille s'était écriée en le lisant: « Ah! la bonne maman! la digne maman ! » La dixième conversation faisait la joie de Galiani: « Savez-vous bien, belle dame, lui écrivit-il, que vous avez pensé me faire étouffer de rire? » Et il exprimait ainsi son sentiment sur le tout : « Ceux qui disent que ce livre est bon, utile, mais qu'on aurait pu le faire mieux et le rendre plus instructif, ce sont des têtes bornées, petits esprits rétrécis.

« Ceux qui ne le goûteront point du tout, ce sont des plats b..., sans âme ni cœur.

« Ceux qui le trouveront parfait, ce sont des flatteurs.

« Ceux qui le trouveront d'une gaieté et d'une naïveté originales, qui en étoufferont de rire, et qui ne le trouveront utile en rien, parce que rien n'est utile à l'éducation, attendu que l'éducation est en entier l'effet du hasard, autant que la conception, ce sont des hommes sublimes, Diderot, Grimm, Gleichen et votre serviteur. »

A la satisfaction que causait à M"" d'Epinay la réussite de son livre vint s'ajouter le contentement d'une mère rassurée sur le sort d'un fils dont la jeunesse a été si accidentée. Louis entrait dans une famille qui faisait partie de la haute société de Fribouig. 11 épousait la fille de M. de Boccard, à qui l'avait recommandé M. d'Affry, allié aussi à cette famille. La dot était modeste, mais dans ce pays privilégié, on pouvait rouler carrosse avec cinq mille livres de rente. Louis avait obtenu préalablement la levée de son interdiction.

Grimm ménageait encore une déception à M""^ d'Epinay qui attendait son retour de Russie avec l'espoir de le garder quelque temps. A peine revenu, il repartit pour l'Italie. C'était la fatalité de son état de suivant. 11 accompagnait cette fois les princes Romanzoff.

Quant à M. d'Epinay, il avait revu un moment sa femme à l'occasion du mariage de Louis, puis était allé reprendre sa chaîne chez les demoiselles Verrière (altàs M™"^' de Furcy et d'Orge-

mont). L'aînée morte, il se rejeta sur la cadette, qui l'entraina dans de telles dépenses qu'on fut obligé de Tinterdire.

L'impitoyable maladie nerveuse, qui s'était emparée à tout jamais de M"" d'Epinay, ne la laissait respirer que dans de courtes accalmies obtenues à force d'opium et pendant lesquelles elle recevait des visites d'amies dévouées. Les plus assidues étaient la comtesse Dufort de Clieverny, la bonne M™° Sedaine, « être rare et précieux », comme l'appelle le mari de la première, dans ses intéressants mémoires, enfin, l'aimable M™" Saurin. Saurin, qui s'était marié sur le tard, à cinquantesix ans, avait eu la main heureuse, car il n'était bruit que des mérites de sa femme. Les Quarante en étaient férus. Bachaumont (à la date du 25 novembre 1762) consigne un fait qui donne la mesure de leur emballement :

« M"° Saurin, qui réunit les grâces à l'esprit, étant accouchée d'un garçon, il y a quelques jours, l'Académie a fixé une députation pour féliciter la femme de leur confrère. M. l'abbé d'Olivet a été chargé de cette galante harangue et il a porté la parole avec toute l'éloquence possible. »

Voltaire, qui n'avait pas voulu mourir avant de revoir Paris, ne manqua pas de visiter celle qu il appelait « la vraie philosophe ». 11 fit plus : il acheta près d'elle une maison qu'il ne put occuper. 11 mourut à l'endroit oià il était descendu, à 1 hôtel du marquis de Villette, au coin de la rue de Beaune, épuisé d'apothéoses. Le lendemain, c était une autre guitare : on ne voulait plus l'enterrer. Catherine n'y comprenait rien. « Est-il possible, écrivit-elle à Grimm, qu'on honore et qu'on déshonore, qu'on raisonne et qu'on déiaisonne plus supérieurement quelque paît que là oij vous êtes? »

Un peu plus d'un mois après mourait Rousseau. M"»" d'Epinay lui consacra une épitaphe qui se termine ainsi :

Tu fus ingrat, mon cœur en a saigné.

Mais pourquoi retracer à mon âme sensible....?

Je te vois, je te lis et tout est pardonné.

Sa mansuétude était inépuisable. Les siens ne se lassaient pas d'y avoir recours. Son fils avait trouvé le moyen de faire quatrevingt mille livres de dettes à Fribourg. Elle le fit d'abord interdire de nouveau et ensuite elle mit ses diamants en vente. (Ce fut Catherine qui, à la demande de Grimm, les lui acheta.) Par surcroît, survint une réforme imaginée parNecker, qui supprima tous ses bénéfices sur les fermes. Catherine vint encore à son aide : elle chargea Grimm de lui faire accepter seize mille livres.

M. d'Epinay mourut au mois de décembre 1781. Les regrets de sa femme n'eurent rien d'affecté. Elle ne se rappelait plus que les prémices de leur mariage, mais la dernière des Verrière, M™' d'Orgemont, ne manqua pas de réveiller ses souvenirs les plus cuisants : elle revendiqua une somme de soixante-quatre mille livres prêtée à l'amant des deux sœurs.

Le 17 juillet de l'année suivante, M™" d'Epinay, retirée rue des Batailles, écrivait de son lit à Tronchin : « Je suis établie à Chaillot où j'ai débuté par une rechute de toux à laquelle s'est jointe l'épidémie courante que l'on nomme V Influença. » (On voit qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil.) L'Académie réservait un éclair de bonheur à la pauvre malade. Elle décerna, le «3 janvier 1783, le prix Montyon aux Conversations d^ Emilie. La plus mordante des duchesses, M"" de Grammont, applaudit ainsi à cette récompense : «j'en suis ravie, d'abord parce que cela fera crever de dépit M"»" de Genlis, ce qui sera une excellente affaire; ensuite parce que cela prouve que l'Académie tombe en enfance, ce dont je me doutais depuis longtemps. »

Trois mois plus tard, dans une maison de la rue de la Chaussée d'Antin qu'elle avait achetée et oii elle venait de se faire transporter, expirait M""^ d'Epinay, entourée de ce qu'elle avait de plus cher : Grimm, M. et M™« de Belzunce, la petite Emilie et Mme d'Houdetot. Galiani parut sincèrement navré de cette perte. Il répondit à M™" du Bocage (1), que M™" de Belzunce

I . Marmontel qualifie cette dame de « femme de lettres sans relief». Elle avait mérité pourtant qu'on écrivît au bas de son portrait : Forma Venus, arte Miner va.

avait chargée de lui annoncer la triste nouvelle et qui avait proposé à l'abbé de continuer avec elle la correspondance si longtemps entretenue avec son amie : « M'"'^ d'Epinay n'est plus! j'ai donc aussi cessé d'être... Mon cœur n'est plus parmi les vivants, il est tout entier dans un tombeau. »

't^^k^-^^^^^^^is^

Le Paganisme de l'Ile-Adam. — Le Salon de la duchesse de Villars. — Les Assemblées de d'Alembert. — Les Soupers de M™« Suard. — Les déjeuners des abbés Raynal et Morellet. — La Ménagerie de M. de La Popeliniére. — Les Salons du financier de Vaine? et du fermier général Pelletier. — Le Temple de Gentil-Bernard. — Le Bureau d'esprit de la comtesse de Beauharnais. — La Maison des Favart — Le Temple des mémoires — Le Caveau. — La Cour He Stanislas. — Le Château de Cirey. — Le Bercail des beaux esprits.

Avant d'aborder les salons jumeaux d'Helvétius et du baron d'Holbach, notre dernière étape, nous allons jeter un coup d'oeil rapide sur des réunions qui, auparavant ou à la même époque, ont été des centres plus ou moins importants, mais n'ont eu la plupart qu'une durée éphémère.

Rendons d'abord visite au prince de Conti, en son château de.rile-Adam, situé à l'extrémité de l'île que forme la rivière d'Oise et qui, construit mi-partie de pierres et briques, était d'un aspect riant. Le châtelain est ainsi croqué par le prince de Ligne : « C'est un composé de vingt ou trente hommes. Il est fier, il est affable, ambitieux et philosophe tour à tour ; frondeur, gourmand, paresseux, noble, crapuleux; l'idole et l'exemple de la bonne compagnie, n'aimant la mauvaise que par un libertinage de tète, mais y mettant beaucoup d'amour-propre ; généreux, éloquent, le plus beau, le plus majestueux des hommes, une manière et un style à lui, bon ami, franc, aimable, instruit, aimant Montaigne et Rabelais, ayant quelquefois de leur langage;

tenant un peu de M. de Vendôme et du grand Condé, voulant jouer un rôle, mais n'ayant pas assez de tenue dans Tesprit ; voulant être craint, et n'étant qu'aimé; croyant mener le parlement et être un duc de Beaufort pour le peuple, propre à tout et capable de rien (i). » Il était de bonne souche, comme on sait : son père, un bossu de moeurs infâmes, que l'on définissait « le mari de bien des femmes et la femme de bien des maris ». et qui avait parfois des accès de jalousie conjugale, dit un jour à sa femme, au moment de s'absenter : « Ah ! ça, Madame ne me faites point cocu, pendant que je n'y serai pas. » — « Allez, lui répondit-elle, partez tranquille; je n'ai jamais envie de vous faire coca que quand je vous vois. » Elle lui dit une autre fois qu'il se permettait d'élever le ton : « N'oubliez pas que sans vous je puis faire des princes du sang et que vous n'en pouvez faire sans moi. » La princesse Palatine, avec la liberté de langage qu'on lui connaît, nous les montre, après des querelles de corps de garde, pacifiés par une maladie commune, qu'elle ne craint pas de spécifier (2). Au total, le rejeton de cet aimable couple valait mieux que son origine. Il se plaisait beaucoup dans son château des bords de l'Oise, au milieu d'une société qu'on appelait le Paganisme de VIle-Âdam. C'était une véritable Cythère, dont faisait les honneurs la comtesse de Boufflers, l'idole de Vile-Adam. Les autres femmes étaient la princesse de Beauveau, les maréchales de Luxembourg et de Mirepoix, la comtesse d'Egmont, la vicomtesse de Cambis, jyjmo (Je Vierville et M"" Bagarotti. Quand le vieux Pont-de- Veyle allait à l'IIe-Adam, il ne pouvait plus en sortir, ayant gardé tous les goûts de la jeunesse. Le président Hénault et Hume y venaient quelquefois. Ils s'y rencontraient avec le prince de Beauveau, les comtes de Jarnac et de Chabot, le duc de Lauzun et le prince d'Hénin. Le terhps se passait en fêtes continuelles, surtout en représentations théâtrales où les pièces les plus licencieuses se donnaient carrière.

1. Lettres et pensées Tédit. de 1809, p. 9 et suiv.). 3. Mémoires, etc., publiés par Busoni(i832, p. 266).

Nous retrouvons encore le président Hénault, en compagnie de Moncrif, chez la duchesse de Viliars, fille du maréchal de Noailles, qui tenait une académie de beaux esprits. Ces profanes en avaient fait une sorte de chapelle où Ton n'entendait que psalmodier de saintes cantates qu'ils composaient entre deux gaillardises, celui-ci, pour conserver la faveur de la reine Leckzinska dont il était le secrétaire et celui-là pour la gagner et succéder à l'autre. Moncrif devait prendre pied à la Cour et s'y maintenir jusqu'à la plus extrême vieillesse. « On vous donne plus de quatre-vingt-dix ans, » lui dit un jour Louis XV. « Oui, Sire, répondit-il, mais je ne les prends pas. » Quant à M. de Viliars, avec l'aplomb d'un connaisseur convaincu de son mérite, il devisait des pièces de théâtre qui tenaient l'affiche, en signalait le mérite ou les défauts, et appréciait sévèrement le jeu des acteurs. Il citait avec bonheur une boutade de Voltaire qu'il avait prise pour un éloge. Se trouvant à Ferney et ayant été invité à remplir un rôle dans VOrphelin de la Chine, il avait reçu ce compliment de l'auteur : « Monseigneur, vous avez joué comme un duc et pair. » D'Alembert eut pour ce duc des trésors d'indulgence, en déclarant qu'il possédait, « dans un degré éminent, un talent très rare, celui de la déclamation théâtrale ». Est-ce à ce titre que l'Académie l'admit parmi ses membres? Voltaire le mit dans son poème de la Pucelle pour un tout autre motif: le péché philosophique.

Lorsque le temps eut guéri d'Alembert du souvenir douloureux de M"" Lespinasse, il tint chez lui, au Louvre, trois fois la semaine, des assemblées appelées Co«v^r5a/j'o«5. Il jouissait alors d'une aisance qui lui permettait d'avoir un carrosse. La marquise de Créquy, avant sa conversion, venait se mêler à son monde de philosophes, et l'éternelle railleuse ne se faisait pas faute de rire des violences de sa dialectique : « Vous êtes furibond, mais pas furieux, » lui dit-elle une fois. Garrick avait dit d'une tragédienne, M"e Dubois, qui, après avoir mis le plus grand feu dans une tirade d'imprécations, se calmait tout à coup, au point que sa physionomie ne conservait plus la moindre émotion :

Page 1