‹ Ruelles, salons, et cabaretsChapitre 107 sur 148 · Mémoires, p. 253 et suiv · texte numérisé non relu

Mémoires, p. 253 et suiv

Dans ses lettres à son ami Devaux, lecteur du roi Stanislas, dont la publication a été faite sous le titre de Vie privée de yoltaire et de Mme du Châtelet, M"° de Grafigny a donné sur les soubresauts de leur existence commune, les détails les plus circonstanciés. Elle s'était réfugiée à Cirey (le 4 décembre 1738), leur demandant aide et protection. Françoise d'issembourg d'Happ' incourt venait d'être séparée juridiquement d'un mari brutal, Hugues de Grafigny, chambellan du duc de Lorraine, lequel, comme un malfaiteur, termina ses jours en prison. On lui fit raconter ses malheurs qui excitèrent la plus vive émotion. M™" du Châtelet, qui ne voulait pas paraître attendrie, rit pour comprimer ses larmes, tandis que Voltaire pleurait comme un enfant. 11 n'en dormit pas de la nuit et « la belle Hypatie » rêva d'autre chose que d'algèbre. M™* de Grafigny séjourna soixante-huit jours à Cirey. On y menait, paraît- il, une vie d'enfer. « Nous avons compté, hier au soir, écrit-elle à la date du 9 février 1739, que, dans les vingt-quatre heures, nous avons répété et joué trente-trois actes, tant tragédies, opéras que comédies. » Entre autres rôles, elle tint celui de dame Barbe dans la comédie de Boursouffle . Le théâtre, qui d'abord se composait simplement de planches posées sur des tonneaux vides, avait fait sa toilette et était devenu coquet, mais la salle était petite. 11 y avait aussi une salle destinée aux marionnettes oiJ Voltaire trouvait le plus vif plaisir. Ce n'est pas tout : il montrait lui-même la lanterne magique et avec quel brio! Prenant le plus pur accent savoyard, il entremêlait, à crever de rire, des anecdotes boutfonnes sur les sujets les plus divers, comme sur le duc de Richelieu et l'abbé Desfontaines. Quelquefois il faisait des lectures, tantôt de prose, tantôt de vers. Tous les chants de la Pucelle y passèrent. C'était sous le sceau du secret. Mais M™° de Grafigny s'oublia, hélas! Elle avait beaucoup ri et voulait faire rire son ami Devaux. Celui-ci ne sut pas se taire davantage et la marquise, avisée de l'indiscrétion par des bruits venus de Lunéville et suspectant l'imprudente, ordonna, pour s'en convaincre, qu'on lui remît les lettres qui arriveraient à

son adresse. Or, la première qu'on lui apporta et qu'elle ne se fit pas scrupule d'ouvrir contenait ces mots ; « Le chant de Jeanne est charmant. » On ne peut s'imaginer quelle tempête s'ensuivit (i). Voltaire, mis dans la confidence, crut qu'un chant de la Pucelle avait été envoyé tout entier à Devaux, tandis que ce dernier avait simplement voulu dire : « Le chant de Jeanne, d'après votre analyse, devait être charmant à entendre. » Il fut pris de terreur, se vit traqué, forcé de s'enfuir et se précipita chez M™* de Grafigny, en s'écriant qu'il était perdu, que sa vie était entre ses mains. Comme elle restait interdite, ne comprenant rien à cette scène : « Eh ! fi! madame, dit-il, il faut de la bonne foi, quand il y va de la vie d'un pauvre malheureux comme moi! » Elle demanda une explication qui lui fut donnée avec force nouveaux cris. Elle protesta qu'elle n'avait pas envoyé un seul vers. Voltaire ne voulut rien entendre et continua de

tempêter Cela dura une heure, au bout de laquelle

M™° du Chàtelet vint fondre à son tour sur l'infortunée, et avec une telle acrimonie de paroles et des gestes si menaçants que Voltaire, indigné, la repoussa violemment.

M™" de Grafigny finit par réclamer communication de la lettre incriminée et, avec l'accent de la plus grande sincérité, démontra qu'elle n'avait transmis que l'impression produite sur elle par la lecture du chant de Jeanne. Voltaire, non content de se rendre, fit des excuses et s'efforça d'obtenir de la marquise qu'elle vînt à résipiscence. Il « lui parla longtemps en anglais sans rien gagner; puis, il la tirailla pour l'obliger à dire qu'elle le croyait et qu'elle était fâchée de ce qu'elle avait dit (2) ». Le séjour de Cirey n'était plus possible pour M°"' de Grafigny, complètement isolée : M™' de Chambonin était trop de la maison pour oser lui témoigner encore de la sympathie et Léopold Desmarets, lieutenant de cavalerie, au régiment d'Heudicourt, avec qui elle avait été étroitement liée à la Gourde Lunéville et qu'elle n'avait cessé d'appeler de ses vœux dans ses lettres à Devaux, lui avait

I. Lettres de M«"= de Grafigny, p. 254 et suiv. a. Lettres Ae M™» de Grafigny, p. 258.

déclaré, au débotter, qu'il ne l'aimait plus. Le désespoir la saisit et lui suggéra la pensée de s'enfermer dans un couvent. Elle avait songé àSaint-Dizier, parce que, disait-elle, « quand on prend une retraite, on ne saurait trop la prendre ». Mais elle abandonna ce projet, sans doute sur les instances de Voltaire, qui, sachant qu'elle avait connu à la Cour de Lorraine M"" de Guise, devenue la duchesse de Richelieu, écrivit au duc, le 12 janvier 1739 : « Il y a dans le paradis terrestre de Cireyune personne qui est un grand exemple des malheurs de ce monde et de la générosité de votre âme; c'est M™° de Grafigny. Son sort me ferait verser des larmes, si elle n'était pas aimée de vous. Mais avec cela, qu'a-t elle désormais à craindre? Elle iradit-on à Paris; elle sera à portée de vous faire sa cour; et, après Cirey, il n'y a que ce bonheur-là. » Le bonheur de Cirey, quel, euphémisme! Mais comment M™= de Grafigny pouvait-elle aller s'établir à Paris, qui l'attirait en effet? Il ne lui restait à cemoment-là que trois cents livres. « Avec quoi, écrit-elle à Devaux,. se meubler et vivre jusqu'au temps où mes rentes reviendront? » Enfin, elle se décida néanmoins à s'y rendre et y trouva plus d'aide qu'elle n'avait osé l'espérer. Elle entreprit d'écrire à plus de quarante ans et remporta deux succès, en 1747, avec les. Lettres d'une Péruvienne et, en 1750, avec le drame de Cénie, — succès qui devaient être suivis d'un échec, la chute de la Filled'Aristide, dont elle mourut, malgré les consolations que lui prodigua Voltaire, qui avait toujours à coeur de faire oublier la scène de Cirey. La notoriété, qu'elle avait acquise tout d'abord, avait attiré un grand nombre de jeunes auteurs, dans son salon qu'on appelait « le bercail des beaux-esprits ». On y venait commencer sa réputation. Turgot, qui était encore en Sorbonneet abbé, et qui s'était fait présenter, quittait souvent la réunion pour aller, en soutane, jouer au volant avec M""-' Minette, une grande belle fille de vingt-deux ans, qui n'était autre que M"*^ de Ligneville, petite-nièce de M™^ de Grafigny et quedevait épouser Helvétius.

Le château de Voré et l'hôtel de la rue Sainte-Anne. — L'hôtel de la rue Royale et le château du Grand-Val. — Notre-Dame d'Auteuil.

Médecin du roi par quartier, le père d'Helvétius, ayant sauvé Louis XV enfant d'une maladie dont ses confrères ne pouvaient le tirer, avait été admis dans le service de santé du jeune roi, puis était devenu conseiller d'Etat, inspecteur général des hôpitaux militaires de Flandre et premier médecin de la reine Marie Leczinska. C'est à cette reine que son fils dut sa fortune. 11 avait été envoyé, au sortir du collège, chez un oncle maternel, directeur des fermes à Caen, où, tout en s'occupant de finances, il prit goût aux lettres et composa de petites pièces de vers, voire même une tragédie,/^ Comte de Fiesque. 11 avait été l'élève du Père André qui avait été le disciple et l'ami de Malebranche. Ce jésuite lui fit ouvrir les portes de l'Académie de Caen, où Helvétius avait l'ambition d'entrer. 11 avait rencontré une vive opposition. On objectait que son candidat « cherchait à s'avancer dans les finances et qu'il ne tarderait pas à s'en retourner à Paris». A quoi répondit le Père André: « Messieurs, nous avons assez de Phœbus, mais il nous manque du Plutus. » Et le trait avait pénétré. Le jeune académicien fit un discours où il parla en maître du Parnasse, et son protecteur, quelque temps après, lut un morceau sur le beau dans les pièces d'esprit, où il raillait les petits maîtres, qui, au sortir du collège, tranchaient

du Boileau. C'était un coup droit que le protégé reçut comme une leçon méritée. Mais ce n'était là qu'un péché de jeunesse.

Helvétius ne séjourna, en effet, que peu de temps à Caen. Lorsqu'il fut d£ retour à Paris, la reine Marie Leczinska, que le président Hénault comparait à la grande reine Blanche, le fit gratifier d'une place de fermier général, ce qui lui procura un revenu annuel de cent mille écus.

Il n'avait que vingt-trois ans. Il rayonnait de santé et, par le charme de sa physionomie douce et élégante, exerçait une telle séduction qu'un, soir, au foyer de la Comédie française, M^'" Gaussin dit, en le montrant à un soupirant, dont la fortune constituait tous les attraits et qui lui offrait avec fracas six cents louis : « Monsieur je vous en donnerai douze cents, si vous pouvez prendre ce visage-là. » On ne dit pas si Helvétius profita de l'aubaine, mais ce qui est certain, c'est qu'il était .ilors dans le courant des amours fortuites et qu'il s'y abandonnait avec la plus grande quiétude d'âme. Aucune passion n'eut de prise sur lui. Il brigua le succès sous toutes ses faces, mais sans avoir jamais l'enivrement de ses triomphes. Lorsqu'il eut le caprice de danser sur la scène de l'Opéra, il recueillit des applaudissements qui lui firent plaisir, mais ne l'engagèrent pas à recommencer. Il était de première force à l'escrime et désira tenir le même rang dans les lettres. Il visa celui qu'occupaient Montesquieu et Voltaire: de là son livre de V Esprit et son poème sur le bonheur, suivi d'épîtres philosophiques. Ce dernier ouvrage ne parut qu'après sa mort : il l'avait lui-même condamné à l'oubli, dont on eut tort de le tirer. Quant à l'autre, il eut lieu de se repentir de ne pas lui avoir infligé le même sort, pour un tout autre motif.

Lorsqu'il jugea que sa fortune était suffisante pour la vie qu'il comptait mener, Helvétius se démit de sa charge de fermiergénéral, dont il avait été en possession pendant treize ans. « Vous n'êtes donc pas insatiable comme les autres? » lui dit le contrôleur général des finances, Machault. Ce qui étonna encore

plus, c'est qu'il était sur le point de se marier avec une fille de bonne noblesse lorraine, mais sans dot. 11 épousa la belle M"° de Ligneville dAutricourt, un mois après sa retraite, en juillet 17s i, et l'emmena aussitôt dans sa terre de Voré située dans le Perche, où ils vécurent avec une grande somptuosité unie à une simplicité de manières qui fit dire plus tard à une châtelaine du voisinage: « Ces gens-là ne prononcent pas comme nous les mots de mon mari, ma femme, mes enfants. » On raconte que, son carrosse étant arrêté par une charrette chargée de bois qui pouvait être facilement détournée, Helvétius, à bout de patience, traita de coquin le conducteur qui lui dit,, d'un ton matois : « Vous ave/, raison, je suis un coquin et vous êtes un honnête homme, car je suis à pied et vous êtes en carrosse. » — « Mon ami, répondit Helvétius, je vous demande pardon ; mais vous venez de me donner une excellente leçon que je dois payer. » Et il lui remit un écu de si.x li/res. 11 était toujours en quête, ainsi que sa femme, des misères à soulager. Comme il aimait la chasse, ses gardes exerçaient les plus grandes rigueurs contre les braconniers. Un de ces derniers ayant été désarmé, jeté en prison et condamné à l'amende, Helvétius l'apprit et, allant trouver le délinquant, lui remboursa, sous le sceau du secret, le prix de son fusil saisi, l'amende et les frais. M™" Helvétius fit de même de son côté. Le braconnier était ainsi doublement payé pour recommencer. Lorsqu'il était fermier général, Helvétius n'avait pas agi d'autre sorte : souvent il refusa l'argent des confiscations et dédommagea les malheureuses victimes des exigences des commis. Pendant une tournée qu'il avait faite en province avec d'autres membres de la compagnie des fermes, il avait visité Buffon à Montbard et Montesquieu à La Brède. Il avait pu voir ce dernier, tel que le dépeint Carat, courant à travers ses domaines, un bonnet de coton blanc sur la tête, un long échalas de vigne sur l'épaule, et hélé par des gens qui venaient lui présenter les hommages de l'Europe et lui demandaient, en le tutoyant comme un simple vigneron, si c'était là le château de Montesquieu.

Helvétius passait une partie de l'année dans sa terre de Voré et l'autre partie à Paris dans sa maison de la rue Sainte-Anne. D'Holbach, qui séjournait l'hiver rue Royale (i). s'établissait, pendant la belle saison, au Grand-Val, magnifique château appartenant à sa belle-mère, M™" d'Aine, et situé à l'extrémité de la presqu'île que forme la Marne au moment de se jeter dans la Seine. Ses amis le gratifiaient du titre de baron, selon Morellet, parce qu'il était né en Allemagne, (à Heidelsheim dans le Palatinat) et qu'il avait possédé en Westphalie une petite terre (2). Sa fortune était loin d'être aussi considérable que celle d'Helvétius, mais il faisait, sur le chapitre de la bienfaisance, un emploi mieux ordonné de ses soixante mille livres de rente. Il lui disait: « Vous êtes brouillé avec tous ceux que vous avez obligés et moi j'ai conservé tous mes amis. » Helvétius servait une pension de mille écus à Saurin et une autre de deux mille livres à Marivaux qui touchait encore de M™" de Pompadour une rente de mille écus. Marivaux était d'un naturel très emporté et la reconnaissance ne lui liait pas la langue. Un jour l'ancien fermier général, qui avait eu à subir de sa part une attaque des plus violentes, en était resté interdit. « Ah ! s'ècria-t-il, lorsque l'enragé disputeur fut parti, comme je lui aurais répondu, si je ne lui avais pas l'obligation d'avoir bien voulu accepter de moi une pension qu'il eût refusée de tout autre. » Collé avait moins bonne opinion de Marivaux, car il dit, à l'occasion de sa mort : « Une vieille demoiselle Saint- Jean, avec laquelle il demeurait depuis plus de trente ans, l'avait soutenu pendant plusieurs années et il avait vécu à ses dépens (3). »

Meister a dit du baron d'Holbach : « J'ai toujours été frappé du rapport qu'il y avait entre le caractère de sa figure et celui de son esprit. 11 avait tous les traits assez réguliers, assez beaux, et ce n'était pourtant pas un bel homme. Son front, large et découvert comme celui de Diderot, portait l'empreinte d'un esprit

1. Rue Royale-Saint-Honoré, 'aujourd'hui rue des Moulins. L'hôtel du baron est devenu V Hôtel de la Cote-d'Or.

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