Journal, t. II, p
vaste, étendu; mais, moins sinueux, moins arrondi, il n'annonçait ni la même chaleur, ni la même énergie, ni la même fécondité; son regard ne peignait que la douceur, la sérénité habituelle de son âme. » Le collaborateur de Grimm affirmait en outre qu'il n'avait « guère rencontré d'homme plus savant et plus universellement savant que M. d'Holbach ». Diderot en convenait aussi et confessait que le baron l'avait aidé souvent à combler les lacunes de sa mémoire. Jamais il n'avait trouvé sans vert son érudition.
Helvétius et Holbach donnaient des dîners toutes les semaines : le premier, chaque mardi et le second, le dimanche et le jeudi. On se mettait à table à deux heures. Les invités étaient à peu près les mêmes, mais les menus et l'attitude des amphitryons différaient. « Celui qui donne un bon dîner, dit Garât, ea dirige aisément la conversation ; mais Helvétius ne voulait ni la diriger, ni la présider; il voulait seulement la faire naître. Il jetait ses paradoxes et quand il avait mis la conversation en feu, il ne s'y mêlait plus, il gardait le silence, il voulait être sûr de ce sang-froid si nécessaire pour distinguer les traits souvent déliés de l'erreur et de la vérité, pour que les éclairs de l'esprit, quelque vastes qu'ils soient, ne soient jamais pris pour les lumières de l'analyse. C'était là sa chasse aux idées dans Paris, Tous les convives en profitaient, mais lui plus que tous ensemble; les idées qui s'élevaient de toutes parts allaient vers lui plus directement. Il les ramenait toutes à son but, à son nouvel ouvrage ^i). »
Et quelquefois, avant le départ des invités qui avait lieu vers sept heures, il s'échappait pour se rendre à l'Opéra, laissant à sa femme la conduite de la maison. M'"<' Helvétius, qui était d'un esprit vif et original, n'avait pas alors les qualités de ce rôle : elle se jetait étourdiment à travers les discussions philosophiqueset profitait du désordre qu'elle y avait jeté, pour entraînera part dans une causerie intime les gens qui lui agréaient le plu?. Elle « brisait un peu la société », comme dit Morellet.
I, Mémoires hisloriques, t. I^r, p. 229 et suiv.
La scène changeait complètement chez le baron d'Holbach, que Galiani appelait le premier tnxître d'hôtel de la philosophie et dont le jeudi, jour de synagogue, était consacré aux encyclopédistes et le dimanche aux savants, aux artistes et aux notabilités indigènes et exotiques.
Le menu se ressentait de l'origine du baron. On y faisait grosse chère, mais le vin y était excellent et le café exquis. Diderot écrivait à M"* Volland qu'il faudrait douze estomacs pour y suffire. D'Holbach ne songeait pas seulement à stimuler l'appétit de ses convives, il animait la conversation, en en faisant largement les frais. C'était un liseur effréné et servi par une mémoire et une faculté d'assimilation prodigieuses. Il lui arriva souvent d'épargner à Buffon et à Diderot, par des citations préméditées, le temps qu'ils auraient passé à lire des ouvrages dont la consultation était nécessaire à leurs travaux. La baronne n'avait pas plus de goût que M™° Helvétius pour les passes d'armes théologiques et autres, mais elle ne les interrompait jamais. Lorsqu'elle se levait de table, elle se retirait discrètement dans une emb.^asure de fenêtre et prenait langue avec un familier, heureuse si la malechance ne lui dépêchait pas un importun comme l'auteur de VHistoire de Sohieski, l'abbé Coyer, qui, étant al!é à Ferney et y ayant pris sans façon ses dispositions pour trois ou quatre mois de séjour, reçut de Voltaire cette apostrophe en plein visage: « Savez-vous bien la différence qu'il y a entre Don Quichotte et vous? C'est que Don Quichotte prenait toutes les auberges pour des châteaux et que vous prenez tous les châteaux pour des auberges. »
La baronne disait elle-même de cet abbé doucereux que c'était << du miel de Narbonne gâté ». C'est de la seconde femme "de d'Holbach qu'il s'agit ici. La première était morte en 1754 et avait été remplacée par sa sœur en 1755 (i). Duclos l'avait accusée, pour exciter la jalousie de M°*« d'Epinay, de n'avoir pas été insen-
I. M""* d'Aine avait une troisième fille, la deuxième en date, Anne- Perrette, mariée en 1758 à André-Julien Rodier, commissaire ordinaire €t premier commis de la marine.
sible aux avances de Grimm, qui la vengea par cette belle oraison funèbre : « La baronne était la femme la plus attachée à ses devoirs que j'aie connue et ils n'étaient pas pour elle difficiles à remplir. Cette femme, par son caractère, n'avait jamais besoin des autres pour être satisfaite et heureuse, mais elle ne négligeait rien de ce qu'elle croyait utile ou agréable à son mari. C'était pour lui qu'elle caressait ses amis... »
Buffon cessa de se rendre rue Sainte-Anne, aussitôt qu'il vit l'école encyclopédique tomber en défaveur dans l'esprit du roi. Il allait dans des salons oij il ne craignait pas de se compromettre, accompagné de sa femme que Diderot a dépeinte ainsi : « J'ai vu Madame. Elle n'a plus de cou ; son menton a fait la moitié du chemin; devinez ce qui a fait l'autre moitié? Moyennant quoi, ses trois mentons reposent sur deux gros oreillers. » Quant au philosophe, il rendait quelquefois visite à Helvétius, mais il passait presque tout son temps chez le baron. Les autres habitués des deux maisons étaient Morellet, Suard, Marmontel, Duclos, Raynal, Saurin, Saint-Lambert, Georges Le Roy, Grimm, Naigeon, le chevalier de Chastellux, Schomberg, Collé, La Condamine, Desmahis, Margency. Rousseau ne fit qu'une courte station chez d'Holbach à cause de son intraitable déisme. — On cite parmi les étrangers illustres à des titres divers qui se mêlèrent à cette société : le marquis de Caraccioli, Galiani, Gatti, Hume, le comte de Creutz, Franklin, Wilkes, célèbre par ses luttes dans le journalisme et dans le parlement anglais, quelquefois accompagné de sa fille bien aimée qui, dans un duel de son père pour la cause de sa patrie, avait voulu charger elle-même ses pistolets; le comte Veri et le marquis de Beccaria, le premier, professeur d'économie politique, le second, professeur de droit, tous deux rédacteurs du Café, journal de Milan ; Garrick, toujours en observation comme notre contemplateur, assis, les bras croisés, en face de Morellet et de Diderot, ou d'autres gladiateurs de la parole, étudiant leurs gestes et leurs accents, afin d'en faire son profit sur la scène.
C'est en l'honneur de M"« Helvétius que Fontenelle poussa
l'exclamation si connue : « Ah ! Madame, si je n'avais que quatre-vingts ans! » Lorsqu'il vint lui rendre visite quelques jours après son mariage, Helvétius l'ayant prié de s'asseoir, en lui montrant sa femme qui s'était mise debout pour le recevoir» « Ah! dit-il, c'est un astre qui se lève pour moi et qui se couche pour vous. » Un autre jour s'étant rendu à une invitation à dîner, il passa devant M™^' Helvétius inconsidérément pour se mettre à table, après lui avoir adressé les plus aimables compliments. « Voyez, lui dit-elle, le cas que je dois faire de vos galanteries : vous passezdevant moi sans me regarder. — Madame, répondit le vieillard, si je vous eusse regardée, je n'aurais pas passé. » D'humeur galante jusqu'à la fin, Fontenelle gronda fort un M. Daye qui avait été gouverneur de M. de Brou, intendant à Rouen, et qui l'assurait qu'il préférait un tête-à tête avec lui à un rendez-vous avec la plus jolie femme du monde, u Vous êtes trop jeune pour ce propos-là^ lui répondit-il ; il faut que vous soyez d'ailleurs dans un état déplorable. Je vous plains bien, Monsieur. » Collé dîna avec Fontenelle chez Helvétius le 27 décembre 1754. H le croyait presque centenaire (i) et constate que, s'il n'entend ni ne voit guère et parle difficilement, il a gardé toute sa tête et a mange plus que lui. Collé nous le montre en outre, au commencement de mars 1755, ouvrant un bal avec M'i" Helvétius cadette, qui n'avait qu'un an et demi. « Fontenelle, dit-il, fit encore la révérence, embrassa la petite fille; prit ensuite la fille de M"" d'Epinay, âgée de sept ans, fit une deuxième révérence avec elle et l'embrassa encore. » C'était bien de la besogne pour ce vieillard qui ne s'était conservé sain de corps et d'esprit qu'à force d'indifférence. 11 n'avait eu que deux passions : les asperges à l'huile et les fraises poudrées à blanc de sucre. 11 aurait retrouvé à l'occasion cette amabilité qui lui avait fait répondre à la duchesse du Maine, demandant quelle différence il y avait entre elle et une pendule : « Madame, la pendule marque les heures et vous les faites
I. Fontenelle avait en réalité 97 ans, étant né en mars 1657.
oublier. » M"" Helvétius devait lui savoir gré de jeter, à travers des discussions où l'enfer était en jeu, des saillies de ce genre : « Messieurs, ne disons pas de mal du diable : c'est peut-êtTc l'homme d'affaires du bon Dieu. » En revanche, il eût été applaudi chez d'Holbach, s'il y eût reproduit son axiome : « On détruirait toutes les religions si l'on obligeait tous ceux qui les professent à s'aimer. »
Le baron d'Holbach « ne pouvait haïr personne, dit Grimm : cependant ce n'était pas sans effort qu'il dissimulait son horreur naturelle pour les prêtres, pour tous les suppôts du despotisme et de la superstition; en parlant d'eux, sa douceur s'irritait malgré lui, sa bonhomie devenait souvent amcre et provoquante (i). » 11 eût pris au sérieux la boutade de Voltaire : « Est-ce que la proposition honnête et modeste d'étrangler le dernier jésuite avec les boyaux du dernier janséniste ne pourrait amener les choses à quelque conciliation? » Pourtant le baron s'amusait franchement aux parades religieuses de Caliani qu commence une lettre à M»" d'Epinay par cette exclamation : « Dieu protège les athées! » Morellet nous a conservé un de ces apologues que l'abbé contait si bien (2). Les médecins Roux et Bordeu, le chimiste Rouelle et son disciple Darcet, qui avait été le précepteur des fils de Montesquieu et était resté son ami, exposaient leurs systèmes, lorsque tout à coup Diderot, intervenant, appela Roux en champ clos, non pour lutter contre lui, mais pour abattre de concert leur ennemi commun, Dieu. L'assaut terminé, Galiani prit la parole : « Messieurs les philosophes, dit-il, vous allez bien vite... je commence par vous dire que, si j'étais pape, je vous ferais mettre à l'inquisition, et si j'étais roi de France, à la Bastille; mais comme j'ai le bonheur de n'être ni l'un ni l'autre, je reviendrai dîner jeudi prochain, et vous m'entendrez comme j'ai eu la patience de vous entendre. » — « Très bien! mon cher abbé, répliqua toute l'assemblée, à jeudi. » Le jour convenu arrive. Après le dîner et le café pris,