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I. Théophile ne méritait pas cette assimilation

6o RUELLES

Quoique du sang des affranchis 1 Mais je ne vois qu'avec colère Ce fils tremblant au nom d'un père Qui n'a de tache que son fils.

La riposte de Lamotte se compliqua d'une complainte, improvisée par Autreau, assez pauvre peintre, qui avait eu sa part d'outrage :

Or, écoutez, petits et grands, L'Histoire d'un ingrat enfant

La biographie de Rousseau s'y trouve dans son entier. Ce fut pour lui la plus sanglante des humiliations. On avait résolu de faire chanter ces folles rimes à sa porte par les aveugles du Pont- Neuf. Lamotte eut la générosité de s'opposer à l'aubade et la bonhomie de consentir à une réconciliation impossible, qui fut tentée chez le vieux Boileau.

Ce n'était qu'une trêve. — Voici que Rousseau brigue une place à l'Académie, qu'il a conspuée : elle l'écarté pour donner la préférence à Lamotte. Et d'écumer de rage, et de vomir sur ce dernier et sur sa suite des couplets infâmes qui n''ont sali que leur auteur, mais qui l'ont sali à jamais. Cette fois, il fut bel et bien bâtonné, et de la bonne façon, — par un des plus maltraités, le capitaine La Paye, qui, selon les termes de d'Alembert, <<^ exerça contre lui toute la rigueur d'une vengeance militaire ». Houspillé jusque dans le Palais-Royal, Rousseau actionna en justice le capitaine, qui, de son côté, introduisit une demande reconventionnelle. Le major des gardes, Contades, s'entremit et arrangea l'affaire. Le battu retira sa plainte: il devait recevoir cinquante louis comme indemnité de la critique contondante dont il avait été l'objet. Mais les événements qui survinrent le privèrent de ce topique.

Ecrasé sous le poids du scandale produit par ces derniers couplets, Rousseau essaya de se relever et de se blanchir, en accusant de ses propres infamies un homme qui l'avait fait ignominieusement chasser du café de la rue Dauphine, et qui, par son apostasie intéressée avait soulevé contre lui-même l'opinion publique.

Il suborna un garçon savetier qui s'engagea à déposer que Saurin l'avait chargé de porter les couplets à domicile; puis il alla tout en larmes se jeter aux pieds de M°»* Voisin, femme du ministre de la guerre, qu'il parvint à gagner à sa cause et qui décida le lieutenant-criminel Le Comte à décréter Saurin de prise de corps. Celui-ci fut arrêté le même jour (24 septembre 17 10), enfermé au Chàtelet et interrogé sans désemparer. L'interrogatoire était à peine fini que l'on passa au récolement et à la confrontation. Tout fut mené avec une précipitation foudroyante. L'esprit de partialité qui avait présidé à cette procédure attira au lieutenantcriminel une verte semonce du chancelier Pontchartrain. Effrayé de la pression exercée par M"'^ Voisin, Saurin lui adressa, le 8 octobre, une supplique éloquente de dignité: «Quoique j'aie le malheur de n'être connu à la cour que par les idées affreusesqu'y a données de moi un cruel ennemi, j'ose me jeter à vos pieds et implorer votre justice contre la protection même que vous avez accordée à mon accusateur. 11 en fait ici contre moi un abus

violent; elle prévient les juges Eh, quel regret n'auriez-vous pas,

madame, si vous reconnaissiez dans la suite que cette puissante protection eût servi à opprimer un innocent? 11 ne s'agit pas de justifier et de sauver le sieur Rousseau ; il s'agit de me rendre coupable et de me perdre. Je laisse, madame, à votre sagesse et à votre piété à juger si vous me connaissez assez pour ne pas douter que je ne sois un scélérat, que vous pouvez sans scrupule accabler sous le poids des plus vives sollicitations. »

L'argument principal que Saurin faisait valoir à sa décharge c'étaient les invectives accumulées à son endroitdansia pièce incriminée. Rousseau avait à l'avance paré le coup: « Mais, avait-il dit, un homme fait-il des vers effroyables contre lui-même? A la vérité, cela n'est pas ordinaire ; mais c'est une malheureuse nécessité pour celui qui veut diffamer, sans se commettre, une société dont il est membre, et en rejeter le soupçon et la peine sur un ennemi qu'il veut rendre odieux à toute la terre. Aurait-on jamais cru Rousseau l'auteur de cette horrible satire si Saurin y eût été épargné? Non, sans doute. Mais comme l'amour-propre

trahit toujours les hommes, l'auteur n'a pu s'empêcher d'y exalter d'abord son zèle contre les frondeurs, et ses airs grondeurs contre la morale corrompue. 11 se donne, de sa grâce, les qualités de bon sujet et de bon chrétien ; après quoi il faut qu'il se dise quelques injures vagues pour se faire plaindre..... » — « J'avoue, dit à son tour Saurin, que ce n'est point là l'essai d'un scélérat, et qu'il faut être bien habitué à la perfidie pour la pouvoir pousser jusqu'à ces excès: mais qui en croira-t-on plus capable qu'un homme qui a désavoué son père dès son enfance, qui l'a fait mourir de chagrin par ses ingratitudes, qui lui a refusé les dernier devoirs, qui a calomnié ses maîtres, ses amis, ses bienfaiteurs, qui fait trophée de satires, d'impudence et d'impiété, et qui pousse enfin l'audace jusqu'à me faire demander par mon juge comment je nie d'avoir fait les couplets en question, moi qui conserve des épigrammes infâmes (i)? Et ces épigrammes qu'il me reproche de conserver, ce sont les siennes! »

Saurin sortit triomphalement de prison, le 12 décembre 17 10, accompagné d'une trentaine de personnes qui l'avaient attendu à sa sortie, et qui, après force embrassades, le ramenèrent chez lui, en ne cessant de l'accabler de marques de sympathie. — Le lendemain, il informait contre son accusateur et allait, avec Lamotte, dîner chez le premier président de Mesmes. Rousseau se déroba aux poursuites en se cachant d'abord chez M™" de Ferriol, puis au noviciat des jésuites, qu'il chercha vainement à mettre dans ses intérêts. Pendant l'instruction, il s'enfuit à Soleure, près de l'ambassadeur de France, le comte du Luc, pour qui il avait une lettre de recommandation de M™" de Ferriol. Le procès dura quatorze mois environ. La Tournelle criminelle rendit un verdict par lequel Rousseau était condamné au bannissement perpétuel. Trois juges avaient opiné pour la corde.

I. « On a trouvé sous mon scellé une copie des épigrammes du sieur Rousseau. Lorsque les derniers couplets des chansons furent répandus, je fus bien aise d'avoir tous les ouvrages satiriques et licencieux du sie^r Rousseau, pour les comparer aux couplets, et convaincre de plus en plus que l'auteur des uns était aussi l'auteur des autres. »

De Soleure Rousseau se rendit à Vienne, où le comte du Luc allait représenter la France. Le princeEugènelecombladebienfaits: nommé gouverneur des Pays-Bas, il l'envoya à Bruxelles, avec le titre de conseiller-historiographe et deux mille écus d'appointements. Mais Rousseau trouva l'occasion de mordre le prince et ne le manqua pas. 11 fut alors contraint de passer en Hollande, oij il ne tarda pas d'être entouré d'ennemis. L'archiduchesse ayant pris en mains le gouvernement du Pays-Bas flamand, il s'empressa de retourner à Bruxelles, Le duc d'Aremberg l'accueillit avec bonté et le logea dans son hôtel, jusqu'à ce qu'une nouvelle équipée de Rousseau l'obligeât de le mettre dehors. Il avait compromis son hôte dans une querelle qu'il avait eue avec Voltaire à latableduduc. Cettequerelledevint une guerre sans merci. Voltaire, attaqué avec furie, riposta avec passion. 11 écrivait à Thiériot, le

14 février 1737: « C'était un scélérat qui avait le vernis de

l'esprit: le vernis s'en est allé et le coquin est demeuré Il est

réduit à un juif, nommé Médina, condamné en Hollande au dernier supplice. 11 passe chez lui la journée au sortir de lu messe. Il communie, il calomnie, il ennuie. » Et quatre jours plus tard, à Cideville: « C'est un homme que je méprise infiniment comme homme, et que je n'ai jamais beaucoup estimé comme poète. II n'a rien ni de grand ni de tendre, il n'a qu'un talent de détail ; c'est un ouvrier, et je veux un génie. » Ne nous occupons que de cette dernière phrase, où se manifeste une sûreté de judiciaire qui se fait jour partout. Ce jugement, prononcé dans le feu de la lutte, ne le confirmons-nous pas? Qu"est devenu Rousseau le lyrique} N'a-t-il pas disparu pour faire place à un ciseleur de rimes, sans doute fort habile, mais qui ne mettait que des mots creux dans ses vers, à moins qu'il n'y mît des insolences ou des obscénités?

Rousseau fit une réapparition en France, à la fin de 1738. Les rares amis qu'il y avait laissés lui avaient écrit que les haines, amassées autour de son nom par les fameux couplets, s'étaient assoupies. Mais elles se rallumèrent à son arrivée, et, au bout de deux mois, il lui fallut reprendre le chemin de l'exil. 11 mourut

à Bruxelles, le 17 mars 1741, à la suite de deux attaques d'apoplexie, en protestant solennellement de son innocence. Cette affirmation in extremis toucha profondément Voltaire. Il répondait, le 29 septembre de la même année, à Séguy, frère de l'académicien et exécuteurtestamentairedeRousseau, qui lui demandait de souscrire à l'édition posthume de ses œuvres: « Je me mets très volontiers au rang des souscripteurs, quoique j'aie été malheureusement au rang de ses ennemis les plus déclarés. Je vous avoue que cette inimitié pesait beaucoup à mon cœur. J'ai toujours pensé, j'ai dit, j'ai écrit que les gens de lettres devaient être

tous frères Ses talents, ses malheurs et sa mort ont banni

de mon cœur tout ressentiment, et n'ont laissé mes yeux ouverts qu'à ce qu'il avait de mérite. » Voltaire revient encore sur ce point délicat dans une lettre adressée, en 1757. au fils de Joseph Saurin, le poète dramatique: « J'entre dans vos peines, Monsieur, et je les partage d'autant plus que je les ai malheureusement renouvelées, en cherchant la vérité. Le doute par lequel je finis l'article de Lamotte n'est point une accusation contre feu Monsieur votre père; au contraire, je dis expressément qu'il ne fut jamais soupçonné de la plus légère satire pendant plus de trente années écoulées depuis ce funeste procès. J'aurais dû dire qu'il n'en fut jamais soupçonné dans le public; car je vous avouerai, avec cette franchise qui règne dans mon Histoire (Je Siècle de Louis Xiy), et je vous confierai à vous seul qu'il me récita des

couplets contre Lamotte Vous devez sentir que mon doute

est sincère, puisque je l'expose à vous-même. Vous devez sentir encore de quel poids est le testament de mort du malheureux Rousseau . 11 faut vous ouvrir mon cœur ; je ne voudraispas, moi, à ma mort, avoir à me reprocher d'avoir accusé un innocent... Parlezmoi avec la même liberté que je vous parle. Si vous avez quelque chose de particulier à me faire connaître sur l'affaire des com/>/^/5, instruisez-moi, éclairez-moi, et mettez mon cœurà son aise. » Le passage du Siècle de Louis XIl^, qui avait contristé l'auteur de Spartacus débutait ainsi : « 11 se pourrait que Saurin eût été l'auteur des derniers couplets attribués à Rousseau »Nousavons dit débutait

parce que le texte primitif (1756) subit une légère atténuation (1) Voici comment, les dernière paroles de Rousseau aidant, Voltaire s'était engagé de plus en plus dans cette voie. Un des plus anciens adversaires du satiriste, Boindin, avait laissé en mourant ^1731) un mémoire qui tendait à faire casser par l'opinion publique l'arrêt du parlement, et à substituer, comme coupable, Lamotte à Rousseau. Accusation bien lente à se produire, car elle retarde de plus de quarante ans. Et sur quoi se fonde-t-elle? D"abord c'est une conjuration formée entre Saurin, un bijoutier nommé Malafer et Lamotte, pour empêcher Rousseau d'obtenir la survivance de la pension dont vivait Boileau.Oren 17 10, Boileau était encore de ce monde et, fût- il mort, Rousseau n'avait aucunechance deluisuccéderdanslafaveur royale. Quanta Lamotte et à Saurin, ils ne prétendaient pas plus à cette pension que le bijoutier Malafer. — Autre preuve: c'est Lamotte qui apporta et lut les couplets chez de Villiers. sorte de succursale du café de la rue Dauphine. Argument de poids : Lamotte avait-il fait autre chose que prévenir ceux qui, comme lui, avait reçu un exemplaire des couplets? Le reste des faits allégués est dune démonstration non moins convaincinte. A dire le vrai, ce qui incriminait Lamotte aux yeux de Boindin, c'était la rancune que celui-ci lui gardait, pour ne l'avoir pas aidé, à sa sollicitation, à franchir le seuil de l'Académie française; rancune qui avait primé sa vieille inimitié. Pour nous, le doute de Voltaire vaut l'affirmation de Boindin. Les couplets de 17 10 sont évidemment de la même main que les couplets de 1700. Personne ne pouvait, comme Rousseau, entasser tant d'injures en aussi peu de mots. A quoi bon perdre son temps à opposer la réputation d'honnêteté de Lamotte, et que nous importe le méchant renom de Saurin? Ce qui les innocente l'un et l'autre par-dessus tout, c'est leur incapacité flagrante.

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